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Critique de film
Le film

L'Effrontée

L'histoire

C’est la fin de l’année scolaire pour la farouche Charlotte (Charlotte Gainsbourg), une jeune adolescente de 13 ans qui semble avoir eu du mal à s’intégrer dans son collège, venant d’ailleurs de subir une humiliation collective en cours de sport. En sortant des vestiaires, elle est attirée par un concerto de piano qu’une autre classe est en train de visionner sur un téléviseur. Invitée à venir les rejoindre, elle est hypnotisée par la soliste à la robe rouge, une jeune fille de son âge prénommée Clara. Comme par hasard, la pianiste prodige doit venir jouer d’ici quelques jours dans le théâtre de sa commune savoyarde. Durant cet été particulièrement chaud, Charlotte ne va avoir de cesse que d’essayer de la rencontrer, espérant ainsi échapper à son ennui entre un père qui n’a pas le temps de s’occuper d’elle (Raoul Billerey), une femme d'intérieur assez acerbe (Bernadette Lafont) et la petite Lulu (Julie Glenn), une voisine à la santé fragile qui lui pompe tout son air. Elle va néanmoins parvenir à pénétrer dans cet univers de rêve et de luxe, qui va dans un premier temps la fasciner avant la prévisible désillusion. Elle va également vivre une expérience malheureuse avec Jean, un jeune marin (Jean-Philippe Ecoffey) qui aurait pu être son premier flirt si seulement...

Analyse et critique



Cinquième film de Claude Miller après déjà quatre éclatantes réussites (dont son insurpassable premier essai qui reste selon moi son chef-d’œuvre, La Meilleure façon de marcher avec - pléonasme - un inoubliable Patrick Dewaere), L’Effrontée ne démérite pas et confirme même en cette année 1985 que Miller continue à être l’un des réalisateurs français les plus passionnants de cette décennie 80 qui revient désormais à la mode après avoir été conspuée - pas forcément à tort dans les grandes lignes - en ce qui concerne notre cinéma national. Les deux films suivants (La Petite voleuse et L’Accompagnatrice), malgré leurs défauts, se maintiendront encore presque au même niveau (l'adaptation du roman de Nina Berberova se révélant même une œuvre profondément touchante). Le cinéaste aura ainsi tenu quinze ans durant la dragée haute à beaucoup de ses congénères avant hélas de complètement perdre pied jusqu’à la fin de sa carrière à la suite du très mal reçu mais pourtant encore réjouissant, corrosif et très drôle Le Sourire. Cet avis étant hautement subjectif et comme il ne s’agit pas ici nécessairement de l’endroit pour en discuter, je me retourne donc vers ces années que j’estime bénies pour le cinéaste et plus précisément vers ce film très modeste qu’est L’Effrontée. Claude Miller avait expressément tenu à le réaliser avec peu de moyens après le tournage beaucoup plus lourd que fut celui du vénéneux Mortelle randonnée, comme une sorte de pause et de retour aux sources.

L’équipe technique et les comédiens furent unanimes : ces quelques semaines de tournage estival aux alentours d’Evian furent paradisiaques, tout le monde étant tombé sous le charme et subjugué par le talent précoce de la fille de Serge Gainsbourg et Jane Birkin qui avait été repérée dans Paroles et musique d'Elie Chouraqui par Annie Miller, co-scénariste de L'Effrontée - en collaboration avec Luc Béraud et Bernard Stora - et épouse du cinéaste. Cette harmonie se ressent à l’écran à travers la fluidité de l’ensemble, la luminosité de la photographie, l’évidence qui semble se dégager de la construction et du montage, nous donnant ainsi comme une impression de perfection de l’écriture qui ne s'encombre au passage ni de graisse inutile ni de moralisme et encore moins de mièvrerie. Tout le monde fut non seulement entièrement satisfait du tournage mais la fête allait se poursuivre puisque, sans que personne ne le pressente, le film eut un succès critique et public inespéré, le très estimable prix Louis Delluc venant couronner le tout avec en bonus deux Césars d’interprétation pour Bernadette Lafont et bien évidemment Charlotte Gainsbourg. Tout aurait été pour le mieux s’il n’y avait eu pour ternir ces éloges unanimes la polémique concernant le plagiat du roman de Carson McCullers, Frankie Adams, Claude Miller s’étant effectivement fortement inspiré de ce livre qui avait été un immense coup de cœur au point qu’il décida même d’en reprendre quelques bribes de dialogues. Polémique qui ne fit heureusement pas long feu, l'accusation de plagiat était bien évidemment exagérée, les termes adaptation, hommage ou source d’inspiration étant plus proches de la réalité. Et d’ailleurs peu importe : le livre existe, le film aussi, avec la possibilité d’apprécier aussi bien l’un que l’autre sans chercher nécessairement à les comparer malgré leurs nombreux points communs.



Plus que la fascination d’une jeune fille pour une autre, le thème principal de L’Effrontée est avant tout le portrait d’une adolescente au moment où elle se cherche et doute le plus, la peinture sensible mais sans fard de cette période malaisée et rarement facile à vivre qui fait la transition entre l’enfance et la puberté. Charlotte est mal dans sa peau, aussi bien à l’école où elle ne se reconnait aucun point commun avec ses camarades que dans son milieu familial qu’elle trouve étriqué et au sein duquel elle s'ennuie. Elle est aussi peu à l’aise dans sa tête qu'avec son corps un peu plus filiforme et dégingandé que la moyenne ; on le ressent d’emblée lors de la séquence à la piscine où elle semble non seulement maladroite avec ses membres mais montre également une peur maladive de sauter du plongeoir, ce qui la fera ensuite être victime des moqueries de ses petits camarades qui, comme c’est souvent le cas à cette période du collège, ne sont pas tendres les uns envers les autres. Lorsqu’elle se trouve subjuguée par une pianiste prodige de son âge qu’elle voit lors d’un concert enregistré sur VHS, elle n’a plus qu’une idée en tête : chercher à la rencontrer, ce qui s’avère tout à fait possible puisqu’elle doit justement se produire durant les vacances d’été au sein de sa petite ville. Tiraillée entre sa vie morne et ennuyeuse au sein de sa famille et ses rêves et ses désirs d’un ailleurs - aussi bien celui de la destination de vacances de son frère plus âgé qui a le droit de partir avec ses copains que celui encore a priori plus inaccessible que lui fait entrevoir sa visite à la villa de la pianiste -, elle a beaucoup de mal à se situer, ses hésitations et ses doutes la rendant fortement irritable, faisant du mal à son entourage sans foncièrement le vouloir, se sentant encore moins en phase avec ses proches depuis qu’elle a l’espoir de pouvoir se rendre dans de plus hautes sphères aux côtés d'une camarade qui semble avoir tout ce qu'elle n'a pas, le talent, l'aisance, l'intelligence et la beauté, ce qui l'attire forcément.

Séduite voire même hypnotisée par l’opulence de l’univers dans lequel vit la pianiste, elle a de plus en plus de mal à retourner dans sa modeste maison entre un père qui a trop de travail pour avoir le temps de s’occuper d’elle, une amie de la famille qui les aide en effectuant les tâches ménagères et qui ne perd pas une occasion de la railler - sans méchanceté mais avec une ironie qui la blesse tout autant -, un frère qui a plein d’amis et qui a le droit de batifoler à droite à gauche, et enfin une adorable fillette de six ans qu’on lui colle dans les pattes alors que son débit ininterrompu et sa demande d'attention constante l'agacent fortement. Par petites touches sensibles, les auteurs abordent avec une grande intelligence et un sens de l’observation affuté les rêves, les emballements et les élans du cœur d’une jeune fille fragile, boudeuse et timide, ainsi que ses premières espérances déçues et ses grandes désillusions. Ils décrivent les difficultés de l’adolescence avec une telle justesse que tout le monde se reconnaitra au travers de quelques traits de caractère d'une Charlotte tour à tour (ou en même temps) effrontée, cinglante, frondeuse, pleine de certitudes pour cacher ses doutes, agacée par les adultes qui ne la comprennent pas, mais également capable d'amour et de tendresse. Une écorchée vive formidablement interprétée par une Charlotte Gainsbourg qui crève l’écran, aidée en cela par la mise en scène toujours millimétrée et subtile d’un Claude Miller qui semble s’être régalé à la filmer, arrivant à presque tout faire passer par ses regards, expressions et attitudes (beaucoup de gros plans sur Charlotte procurent une puissante émotion). Il ne faudrait cependant pas oublier la délicieuse Julie Glenn qui est la source de la plupart des répliques et séquences humoristiques, une petite fille qui n’a pas la langue dans sa poche, elle aussi subjuguée mais par Charlotte qu’elle considère à la fois comme une grande sœur, une confidente et une camarade de jeu ; elle est craquante du début à la fin et son « Je ne veux pas que Charlotte parte avec la pianiste » fera venir des larmes aux yeux aux plus endurcis des spectateurs. D’après l’actrice elle-même, celle-ci n’aurait pas joué cette scène puisqu’à ce moment-là elle croyait dur comme fer que sa partenaire allait réellement s’en aller.



Il ne faudrait pas non plus passer sous silence les remarquables prestations de Raoul Billerey en père bourru et au cœur tendre (on n’oubliera pas de sitôt la séquence où, encore à moitié assoupi, il accueille "en tout bien tout honneur" sa grande gigue de fille dans son lit à la demande de cette dernière pour se faire cocooner), celle de Simon de La Brosse d'un naturel confondant dans le rôle du grand frère, et celle de Jean-Philippe Ecoffey dans la peau d’un personnage un peu ingrat, le jeune homme qui va tenter d’abuser de la naïve adolescente. Bernadette Lafont en femme d’intérieur et Jean-Claude Brialy en imprésario un peu arrogant sont impeccables même si leur registre n’est guère surprenant, puisqu'ils reprennent des rôles qu’on leur a déjà vu jouer à maintes reprises. Dommage que les auteurs n’aient pas pris plus leur temps pour évoquer ce caniculaire été adolescent, ne se soient pas plus longuement appesantis sur les petits riens de la vie quotidienne et aient manqué d’un peu de subtilité dans la description d’un microcosme artistique assez cliché (le jeu efféminé et pédant de Brialy, le personnage du professeur rigide, la jeune fille un peu hautaine...), auquel cas nous nous serions trouvés devant une chronique encore plus mémorable et au charme prégnant du style Pleure pas la bouche pleine de Pascal Thomas auquel L’Effrontée peut faire penser. En l’état il s’agit néanmoins d’une remarquable réussite, car quoi de plus difficile que de retranscrire d'une manière plausible les contradictions de cet âge ingrat et rendre justes les affres, hésitations, tourments et fièvres des débuts de l’adolescence, voire même le désarroi des adultes face au mal-être de ces grands enfants à fleur de peau qui ne rêvent que d’être enfin pris au sérieux.


Sans jamais se départir de sa légèreté, tour à tour drôle, désinvolte - pas dans sa mise en scène, au contraire rigoureuse, trop peut-être -, délicat, tendre, délétère et profondément émouvant, sur l'air entrainant du tube interplanétaire Sarà perchè ti amo de Ricchi e Poveri et celui plus serein du concerto pour piano N°11 de Mozart, L'Effrontée est une chronique de mœurs douce-amère, d'une belle simplicité et d’une confondante justesse sur la confusion des jeunes adolescents alors que se bousculent en eux à la fois l’envie et la peur de quitter l’enfance. Il fallait beaucoup de sensibilité et d’acuité dans le regard pour réussir un film aussi fragile. Pari gagné pour Claude Miller et ses scénaristes ; nous ne sommes pas prêts d'oublier les frimousses et les bouderies de Charlotte et Lulu !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 7 novembre 2016