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Critique de film
Le film

L'Aventurier du Rio Grande

(The Wonderful Country)

Partenariat

L'histoire

Martin Brady (Robert Mitchum) a autrefois tué le meurtrier de son père et s'est réfugié de l'autre côté du Rio Grande, au Mexique, où il est devenu pistolero à la solde d'une grande famille de despotes, les Castro. Brady retourne néanmoins au Texas (où il est toujours recherché pour meurtre) afin d'acheter des armes pour ses maîtres ; mais à peine entré en ville, son cheval se cabre, apeuré par un "Tumbleweed" (buisson soulevé par les vents). En chutant, le cavalier se casse la jambe et se voit contraint de rester un certain temps à Puerto, soigné par le docteur Stovall (Charles McGraw). Les autorités civiles et militaires sont intéressées par ce qu'il pourrait avoir à leur apprendre, à commencer par le Major Colton (Gary Merill) qui souhaite connaitre la situation des Indiens réfugiés au Mexique et les intentions des Castro à leur égard. Rucker (Albert Dekker), ayant bien connu le père de Martin et ne doutant pas un seul instant que le crime du fils fut légitime, souhaite le voir intégrer sa compagnie de Texas Rangers. Martin n’est a priori pas contre et a l'intention de rester dans la région ; mais Ellen (Julie London), la femme du Major, lui fait tourner la tête. Amené à nouveau pour se défendre à abattre un homme ivre, il retraverse le Rio Grande et retourne au Mexique, où il va expliquer sa longue absence aux deux frères Castro et se faire absoudre de la disparition des armes qu’il aurait dû ramener et qui ont été volées. Le gouverneur Cipriano Castro (Pedro Armendariz) lui propose une nouvelle mission, celle de tuer son frère, le général des armées. Mais Brady refuse de retravailler pour ce politicien corrompu ; il fuit la ville avec les hommes de Castro à ses trousses, et trouve refuge chez des paysans où il retrouve goût à une vie simple. Seulement, les Apaches refont parler d’eux alors que la région avait été tranquille ces vingt dernières années ; Brady fourbit à nouveau ses armes...

Analyse et critique

A l’image de cette tentative pas évidente de résumer son intrigue, L'Aventurier du Rio Grande est un western assez complexe et dont le principal défaut pourrait être cet émiettement du scénario que l’on devine à travers ce pitch. Après avoir été accueilli assez tièdement, cette œuvre de Robert Parrish a fini par acquérir au fil des années le statut de film culte ; notamment grâce à Bertrand Tavernier qui a toujours placé ce film très haut dans son panthéon personnel, n'ayant pas arrêté de le clamer haut et fort avec son enthousiasme coutumier et sa passion communicative. On sait que les deux cinéastes furent de très grands amis mais ce ne serait pas une raison pour remettre en doute le réel et sincère amour que le réalisateur français portait au film. The Wonderful Country fut au milieu des années 80 diffusé en première partie de l’émission La Dernière séance présentée par Eddy Mitchell ; il dut à cette occasion en décevoir quelques uns, à commencer par les amateurs d’action puisque le film en est quasiment dépourvu. A l’exception de l’escarmouche finale avec les Indiens, superbement réalisée, d’un dynamisme tel qu'il nous fait dire que même si Parrish a été avare de séquences mouvementées, ce n’est pas par inaptitude mais par volonté de ne pas en faire plus. L’essentiel ne se situe pas à ce niveau, pas plus d’ailleurs qu’au niveau de l’intrigue, les personnages primant ici sur tout. « The Wonderful Country est le film le plus proche de ce que je voulais réaliser […] C'est l'histoire d'un homme qui est presque un animal et qui tente de devenir un tout petit peu plus humain. Il essaie de comprendre ce qui se passe autour de lui et recherche une certaine intégrité morale. Il y parviendra grâce à une femme et aussi - voici le deuxième thème - grâce à l'amitié d'un groupe de paysans mexicains. J'ai voulu dans ce film nier le nationalisme. » On devine bien à cette description que l’action passera au second plan, et ce n’est pas forcément un mal en l’occurrence : la construction de ce western assez atypique en une succession de multiples rencontres ainsi que le semblant de désinvolture dans l’écriture (on a parfois du mal à saisir les tenants et aboutissants de certains éléments de l’intrigue) finissent par faire de cette œuvre un western au ton unique, même si pas entièrement équilibré et carrément déstabilisant à la première vision.

Mise en chantier par Robert Parrish dès le début des années 50, l’adaptation du roman de Tom Lea (qui aura un tout petit rôle dans le film, celui du barbier) aurait dû faire de Gregory Peck l’interprète de cet aventurier mexicain désabusé. Le comédien et le réalisateur annoncèrent même que pour l’occasion ils allaient fonder une compagnie indépendante pour produire le film au Mexique. Finalement, et au bout de presque une décennie complète, ce sera donc Robert Mitchum qui obtiendra le rôle et qui coproduira le film. Il a toujours aimé dire que c’était son rôle préféré par le fait d’avoir été assis et couché pendant une bonne partie du tournage, son personnage se cassant la jambe dès le départ et la convalescence durant un bon tiers de la durée du film. S’il était évidemment ironique quant à la cause, il n’en demeure pas moins que le plus sérieusement du monde il a confirmé son amour pour ce western à de nombreuses reprises. Malgré une carrière phénoménale et un très grand nombre de personnages inoubliables à son actif, son Martin Brady est effectivement un des plus attachants, la nonchalance coutumière du comédien faisant merveille d’autant qu’il laisse cette fois de côté son ironie habituelle. Il faut dire que la description des protagonistes est ce que réussit le mieux le scénariste Robert Ardrey, auteur entre autres des excellents scénarios de Madame Bovary de Vincente Minnelli ou des Trois Mousquetaires de George Sidney. Martin Brady est un homme tiraillé entre deux pays et ne se sentant pas nécessairement à sa place ni dans l’un ni dans l’autre ; c’est un aventurier à la recherche de ce Wonderful Country dont il ne sait pas encore de quel côté du Rio Grande il se situe. Peut-être ni d’un côté ni de l’autre, mais auprès de gens bienveillants qui peuplent le film et le parcours de son antihéros. Car il s’agit bien d’un parcours initiatique que celui de cet aventurier fatigué, blasé et rongé par le doute, qui va aller de rencontres en rencontres, ne pouvant s’arrêter là où il se sent bien, chaque fois rattrapé par son destin, sa vie cahotante lui ayant laissé un fond de tristesse indéfinissable.

[Attention, le reste de cette chronique pourrait comporter certains (tous les) spoilers !]

Ayant commis un assassinat très jeune, celui du meurtrier de son père, notre principal protagoniste a dû dès lors s’exiler au Mexique puis est devenu une sorte de tueur à gages pour des semi-dictateurs. Traversant le Rio Grande afin de prendre livraison d’une cargaison d’armes pour ses "maîtres", il pense ne pas s’éterniser aux USA d’autant qu’il a toujours sa tête mise à prix. Cependant dès son arrivée en ville, il se casse la jambe et est contraint de prolonger son séjour dans son pays natal. Là, il fait d'abord ample connaissance avec le médecin qui le soigne, un homme foncièrement bon, superbement interprété par un des plus grands seconds rôles du cinéma américain (malheureusement trop peu connu), le génial Charles McGraw. Hirsute et mal rasé, on se rend compte d'emblée de son désintéressement puisqu'il reporte toute son attention sur ses malades, ne se souciant que très peu de son aspect extérieur. Puis, c'est la rencontre avec un des anciens amis de son père, joué par un autre immense second couteau, Albert Dekker (le rival de Clark Gable dans le jubilatoire Franc Jeu - Honky Tonk de Jack Conway et le "méchant" dans d’innombrables films noirs), notable qui dirige une milice des Texas Rangers et qui lui propose de l’embaucher et de le prendre ainsi sous son aile. Malgré sa mission en cours pour ses "employeurs" mexicains, Brady serait prêt à rester au Texas d’autant qu’on lui promet également d’annuler l’avis de recherche le concernant. Le temps de se rétablir, il a pu longuement réfléchir et, formidablement bien entouré, s'est décidé à rester de ce côté-ci du Rio Grande, étant dans le même temps tombé amoureux d’une femme mariée qu’il sent ne pas être en très bons termes avec son époux (il la forcera à le lui faire avouer lors d’une émouvante et romantique séquence nocturne). Malheureusement, le bonheur ne sera pas encore pour cette fois-ci puisque cette première partie, la partie "américaine", se termine par un nouveau meurtre de sa part, celui d’un homme ivre qu’il abat en état de légitime défense alors qu’il voulait juste venir en aide à un autre ami, Chico. Un ami qu’il venait de se faire durant son séjour : un homme touchant par sa naïveté, sa gentillesse et l’admiration qu’il portait à cet aventurier ; encore un personnage fortement affable et touchant.

Martin Brady franchit donc une fois de plus ce fleuve au sujet duquel l’un de ses coéquipiers s’étonnait en tout début de film qu’il porte le nom de Rio Grande alors qu’il se révèle être à cet endroit là aussi étroit, se traversant même sans avoir à nager. La seconde partie du film ne se déroulera alors qu’au Mexique. Cet apatride devra tout d’abord se justifier de sa longue absence et de la perte du convoi d'armes auprès des deux frères Castro, l’un étant le général des armées, l’autre s’étant autoproclamé gouverneur. Deux hommes a priori assez différents dans la manière de se comporter mais en définitive aussi corrompus l’un que l’autre, le gouverneur (superbe Pedro Armendariz) donnant même pour nouvelle mission à Brady l’assassinat de son propre frère qui devient gênant par le fait de vouloir prendre sa place. Se souvenant alors de son séjour aux USA, ayant eu le temps de réfléchir à sa condition et de faire connaissance avec des gens droits et nobles, Brady réfute d’un coup son statut d’aventurier et tient tête au tyran local en refusant de lui obéir. Obligé de fuir car poursuivi par les hommes de ce dernier, il trouve refuge chez des paysans mexicains qui le cachent et l’hébergent le temps qu’il faudra. C’est probablement à ce moment-là qu’il décidera de poursuivre sa régénérescence morale, prenant goût à une vie simple et admirant la bienveillance de ses hôtes. Une fois encore il sera empêché de faire une plus longue halte dans ce deuxième Wonderful Country alors que les Apaches font leur réapparition dans la région, se révélant de plus être les pilleurs du chargement d’armes qu’il devait convoyer en début de film. Pour venir en aide à l’escadron de Tuniques Bleues constitué uniquement de soldats noirs (préfigurant en cela le Sergeant Rutledge de John Ford), et commandé par l’époux blessé à mort de la femme dont il était tombé amoureux, il se relancera bille en tête dans l’action et ira récupérer les armes. Cette séquence est la fameuse escarmouche que j’évoquais en début de texte, et qui démontre le talent de Robert Parrish quand il s’agissait de filmer une scène mouvementée et spectaculaire : rythme parfait, montage d’une redoutable efficacité et fort joli sens du mouvement.

Ayant essuyé un refus de la part de la femme aimée devenue veuve (encore une séquence assez bouleversante qui nous prive d’un happy end romantique) et ayant appris par la même occasion que sa tête n’était plus mise à prix au Texas, sur le point d’effectuer une nouvelle traversée du Rio Grande (pour ce qui nous semble être la dernière fois, ayant décidé d’intégrer les Texas Rangers ?) il se fait mettre en joue et tirer dessus par un autre pistolero taciturne et balafré. Il s’agit d’un homme que l’on aperçoit dès le début du film et à quelques autres occasions, uniquement au travers de brefs gros plans sur son visage très inquiétant, sorte d’incarnation d'un ange du Mal qui semble se trouver partout à la fois, ou tout du moins aux mêmes endroits que Brady. Le destin de ce dernier est-il de mourir au bord de ce fleuve qui ne lui a jamais encore révélé de quel côté se situait le "pays merveilleux" ? Cela aurait été dommage pour lui et pour nous spectateurs qui estimons qu’il a enfin mérité la paix et le repos ; ce final différencie totalement ce western d’un Film noir, le fatum n'ayant pas gain de cause ici. Débarrassé de ses démons et des faits qui ont abouti à faire de lui un perpétuel fuyard sans patrie, ayant appris à apprécier la bonté et le désintéressement, il trouvera une seconde naissance en se replongeant une dernière fois dans ce fleuve symbolique. Car en fait, cet Aventurier du Rio Grande n’est autre qu’une méditation sobre, tendre, intimiste et élégiaque sur la condition humaine, l’histoire de la prise de conscience d’un homme vulnérable, prisonnier jusqu’ici entre deux patries, deux cultures et modes de vie totalement antagonistes. Déchu en début de film (blessé, sale, ayant de vilaines choses à se reprocher), le voilà qui entame une renaissance morale au fur et à mesure de ses rencontres. Ce seront successivement tous ces très beaux personnages joués par Charles McGraw, Albert Dekker, Julie London, Gary Merril et Anthony Caruso qui lui feront acquérir une sagesse qu’il avait perdue au début du film. « Un homme qui marche vers une compréhension plus indulgente de ce qui se passe autour de lui et recherche une intégrité morale », tel le décrira Robert Parrish.

Un beau et pudique scénario plein de détours et de digressions, cependant un peu trop éclaté et stagnant à mon goût, manquant également un peu de liant et d’ampleur, les ellipses n’étant pas toujours bien amenées. Cela étant dit, L'Aventurier du Rio Grande se révèle une très belle réussite, hors norme, rehaussée par une description très digne et sans folklore du peuple mexicain (préfigurant celle à venir dans les films de Sam Peckinpah), une photographie somptueuse du duo Floyd Crosby & Alex Phillips Jr., une partition formidable d’Alex North passant tour à tour de la douceur mélancolique à la puissance d’évocation des tensions dues au suspense (sa modernité éclate lors des séquences d’action finales au cours desquelles seules les percussions sont utilisées), ainsi que par une très belle et curieuse mise en scène avec ses nombreux cadrages en gros plans assez inhabituels pour l’époque. Un western au rythme relativement lent et apaisé, qui se clôt magnifiquement sur cette image hautement symbolique de l’aventurier pleurant sur sa monture morte, déposant à ses cotés son attirail de pistolero pour pouvoir traverser "tout neuf" le fleuve qui le fera renaitre en lui procurant une nouvelle paix intérieure et le recouvrement de sa dignité humaine. Une espèce de version triste et introspective des westerns de Richard Bartlett, un western pétri d'humanité et qui ne ressemble à aucun autre.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 27 septembre 2014