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Critique de film
Le film

L'Aventure c'est l'aventure

Partenariat

L'histoire

Cinq malfrats un peu dépassés par les événements - Lino (Ventura), Simon (Charles Denner), Jacques (Brel), Charlot (Gérard) et Aldo (Maccione) - sont l'objet d'un grand procès qui revisite leur carrière singulière de truands à travers les tirades enflammées du procureur général et de leur avocat. De leur rencontre mutuelle jusqu'à leur arrestation, en passant par leurs premiers exploits frauduleux, leur "reconversion" dans le showbiz (le premier rapt d'un Johnny Halliday consentant qui en amènera d'autres) et leur acoquinement avec le révolutionnaire sud-américain Juarez qui causera in fine leur perte après quelques grands coups spectaculaires qui feront leur fortune, voici le récit des aventures rocambolesques de cinq gangsters plutôt sympathiques, obsédés par l'argent mais surtout maladroits, un peu nigauds mais ayant tout même compris que c'est dans la politique et la manipulation idéologique que résidait le meilleur moyen de s'enrichir rapidement et sans aucun scrupule.

Analyse et critique

« La dialectique c'est passer de l'analyse à la synthèse comme on change de vitesse en automobile. (...) C'est-à-dire que ça permet de passer d'un point de vue analytique sur un point précis à une conclusion générale ; et de faire ça dans un aller-retour sans oublier de regarder comment ça se passe à la base. (...) Eh bien, la vitesse automatique, elle a été inventée par Lénine. » - Une personnalité intellectuelle
« C'est parce que vous avez compris que vous n'avez rien compris que vous allez rester au-dessus de cette confusion et gagner beaucoup, beaucoup mais beaucoup de fric. » - Simon / Charles Denner

« Et vous vous croyez marxistes ? » - Juarez
« Oui, tendance Groucho. Et une fois que vous m'aurez payé, je suis même disposé à devenir marxiste-léniniste. » - Lino Ventura

Depuis bien des années, il est communément admis que Claude Lelouch est un cinéaste dont il convient de se moquer, un réalisateur gentillet et pontifiant qui logiquement attire toutes les railleries. Ses nombreux succès ou même ses échecs au box-office n'y changent rien, le milieu cinéphile toise le cinéaste avec au pire un franc dédain au mieux une suffisance goguenarde qui en dit long en France sur la fracture entre critique et public en ce qui le concerne. Bien sûr, Lelouch depuis le début des années 80 avec Les Uns et les autres signe des films qui se prêtent facilement aux quolibets, autrement dit donne le bâton pour se faire battre. S'étant spécialisé dans les grandes productions et les films choraux naïfs dans lesquels tourbillonne jusqu'au vertige sa caméra devant des numéros d'acteurs en roue libre, et maniant jusqu'à l'obsession et de façon souvent pachydermique ses deux thèmes de prédilection que sont l'amour et le destin, Lelouch est - pour une large frange d'amateurs du cinéma - dans l'impossibilité de gagner ses galons de grand cinéaste. Et ce même si parfois une réussite artistique récente comme Roman de gare (2007) vient rappeler à quel point ce personnage peut être véritablement doué.

Et de talent, il en est effectivement question. Si l'on accepte de prendre de la distance et de revenir quelques années en arrière, on s'apercevra que Claude Lelouch a connu une période faste en terme d'accomplissement cinématographique. Dès la fin des années 60 et durant toute la décennie 70, il s'est montré comme l'un des cinéastes français les plus sensibles, imaginatifs et inspirés avec des films comme l'inévitable Un homme et une femme (1966), Vivre pour vivre (1967), La Vie, l'amour, la mort (1969), Un homme qui me plaît (1969), Le Voyou (1970), La Bonne année (1973), Les Bons et les méchants (1976), Si c'était à refaire (1976) ou encore l'audacieux et casse-gueule Un autre homme, une autre chance (1979). Aux confluences du cinéma de genre et de l'héritage de la Nouvelle Vague (dont les zélateurs vomissaient son cinéma et à qui il le leur rendait bien), de comédies rafraîchissantes en drames existentiels avec des prises de risque constantes, Lelouch a déployé une réelle ambition sur un plan formel tout en affichant un amour sincère pour les acteurs ; ces derniers - stars ou comédiens chevronnés - s'y expriment d'ailleurs fréquemment de façon singulière et avec un certain décalage par rapport à ce que l'on connaît d'eux.


Malgré l'énorme succès public - et aussi critique de par le monde - d'Un homme et une femme, Claude Lelouch avait accumulé à l'époque mentionnée ci-dessus un certain nombre de fours commerciaux. Le sympathique mais déroutant Smic, Smac, Smoc en 1971 n'en était pas l'un des moindres. C'est à ce moment précis qu'arrive le projet L'Aventure c'est l'aventure qui va remettre le cinéaste en selle. Le début des années 70 est une période marquée par de grands bouleversements sociaux dans le sillage de Mai-68 ; cette décennie est également caractérisée par un bouillonnement intellectuel et idéologique sans précédent qui concerne toutes les couches sociales de la population. Les extrêmes gauches de toutes obédiences ont pignon sur rue et s'affrontent pour imposer leur modèle de société alors que différents mouvements contestataires et de libération sociétale s'expriment dans une frénésie communicative grâce à des porte-paroles et des tribuns charismatiques. La fronde contre le capitalisme est planétaire, alors même que les États-Unis s'embourbent dans leur sale guerre au Viêtnam et que les groupes révolutionnaires cherchent à prendre le pouvoir et influencent la jeunesse européenne dans ses aspirations à un monde différent. Dans cette France pompidolienne, l'enthousiasme des jeunes et les discours idéologiques sans nuances font bon ménage. Cette confusion vivifiante va donc inspirer un film parodique à Lelouch, qui considère avec ironie cette effervescence intellectuelle dans laquelle n'importe quelle idée farfelue peut apparaître parfaitement sensée pourvu quelle soit défendue par un orateur habile.


Le cinéaste met donc en scène des brigands qui tiennent bien plus des Pieds Nickelés (selon ses propres dires) que de bandits de haut vol, et qui surtout sont complètement amoraux et utilisent la politique pour se constituer leur butin. D'enlèvements pseudo-idéologiques (Johnny Hallyday puis un ministre... jusqu'au pape à la fin du film) en extorsion de fonds et braquages invraisemblables, les cinq gus vont finir par passer pour des héros antisystème auprès de l'opinion. Mais l'essentiel n'est pas tout à fait là. Car Lelouch signe avant tout un film burlesque avec des personnages à la fois d'une profonde désinvolture et d'un cynisme clinique. La satire est d'autant plus grosse que les protagonistes n'ont jamais l'air d'y toucher et se trouvent ballotés au fil de leurs pérégrinations sans aucune prise ou presque sur l'histoire en marche - ils bénéficient in fine d'une chance incroyable suite à leurs malheurs puisque ils constituent soit une gêne pour qui tient à s'en débarrasser (les autorités françaises) soit une opportunité pour profiter de leur popularité (un général africain sur le point de commettre un coup d'État). Même le rusé et placide Charles Denner, qui se fait fort d'enseigner quelques rudiments d'idéologie à ses petits camarades pour ensuite en démonter le propos, ne maîtrise pas grand-chose sinon un discours désenchanté et décalé sur la vie et les hommes. Si nos truands réussissent souvent leurs forfaits, le retour de bâton n'est jamais loin en raison de leur imprudence, de leur maladresse ou de leur bêtise.


Bénéficiant d'un casting 5 étoiles, Claude Lelouch donne libre cours à sa fantaisie en donnant une forme complètement libre à sa mise en scène. Les improvisations sont légion (la scène de la drague sur la plage par Aldo Maccione imité par ses compagnons est le plus célèbre d'entre elles), ce qui est d'ailleurs une caractéristique de l'œuvre du réalisateur, mais les digressions narratives sont tout aussi nombreuses (après tout, l'absence de véritable intrigue le permet) faisant de L'Aventure c'est l'aventure une quasi-film à sketches surréalistes qui se nourrissent de la nature et de l'état d'esprit des personnages au moment de commettre leur action. Lelouch sait aussi saisir l'air du temps dans la conception de ses séquences, adoptant une liberté dans la conduite du récit de même qu'en ayant recours à des expérimentations dans le montage issues de  l'esthétique de la Nouvelle Vague française - témoin aussi, dans le même ordre d'idée, les scènes dans lesquelles les comédiens s'adressent de face et directement au spectateur - ou conviant le style publicitaire pour se moquer des apparences propres à la politique et au show-business. La production, qui se transforme assez rapidement en film de vacances à gros budget, devient alors propice à l'établissement de relations de franche camaraderie entre les cinq acteurs, conférant à L'Aventure c'est l'aventure son statut du "film de copains" qui séduit toujours autant aujourd'hui.


Les cinq amis en question sont donc interprétés par l'inénarrable Lino Ventura, déjà bien habitué à l'autodérision chez Georges Lautner et qui pousse encore ici plus loin son personnage désopilant de costaud bourru sans cesse accablé par l'attitude de ses congénères (il retrouvera Lelouch l'année suivante pour La Bonne année, probablement le sommet de la carrière du cinéaste) ; le distingué Charles Denner dont l'assurance et le sérieux imperturbable tranchent quelquefois avec certaines réactions surprenantes (« Allez vous faire foutre » dit-il à ses tortionnaires) ; le fantasque Jacques Brel qui remplace au pied levé Jean-Louis Trintignant initialement prévu par le cinéaste, qui accepte le rôle pour parfaire son apprentissage de la mise en scène ; Charles Gérard, le prolétaire candide et jamais inquiet, l'un des plus anciens complices de Lelouch ; et enfin Aldo Maccione - que le réalisateur avait repéré dans un de ses scopitones (l'ancêtre du clip vidéo) et engagé pour Le Voyou - dans le rôle du grand benêt seulement obsédé par les femmes et sa capacité de séduction. Maccione est peut-être l'élément le plus limité du quinté mais son personnage prend avant tout sa consistance dans son interaction avec le reste du groupe. Sa nature de grand dadais n'est pas sans rappeler Averell, le dernier né et le plus stupide de la fratrie Dalton créée par Goscinny et Morris. Justement Averell Dalton est un gourmand insatiable, et dans L'Aventure c'est l'aventure Aldo est le préposé à la cuisson des spaghettis (à la ville c'est Lino Ventura qui était connu pour préparer des pâtes lorsqu'il invitait ses amis à sa table). Il n'est donc pas interdit de penser que Lelouch ait pu être influencé par la bande-dessinée, d'autant qu'il est évident que son film présente un aspect cartoon assumé - Hergé n'est pas loin non plus, on pense à la séquence où les cinq bandits résistent benoitement (et en pariant de l'argent sur la résistance de chacun d'entre eux) aux tortures saugrenues infligées par les hommes de Juarez, sorte de général Alcazar d'opérette.


On n'oubliera pas non plus de mentionner que ce deuxième grand succès chronologique dans la longue carrière de Claude Lelouch est truffé de dialogues aux petits oignons qui prennent une saveur exquise dans la bouche de cette bande de comédiens au sommet de leur potentiel comique. Le fait que les acteurs ait conservé leur prénom renforce leur capital sympathie et efface un peu la frontière entre l'imaginaire et le réel. On comprend ainsi que L'Aventure c'est l'aventure ait pu gagner avec le temps son statut de "film culte" (les œuvres françaises pouvant prétendre à ce qualificatif trop souvent galvaudé restent très rares), et ce malgré sa réception critique calamiteuse - et injuste - lors de sa sortie en mai 1972. Mais il faut bien aussi admettre qu'au-delà de la performance inoubliable des acteurs et de l'humour délicieusement loufoque des situations, la satire tourne parfois à vide et que le récit patine un peu (surtout dans le derniers tiers, avant que la scène finale en Afrique et le plan ultime en intérieur des comédiens face caméra nous laissent sur une très agréable impression). Le manque de consistance et d'enjeux est parfois criant (par rapport à d'autres films parodiques du même genre), un défaut que la structure en flash-back et en déconstruction temporelle ne parvient pas complètement à dissimuler. La question qui se présente alors à notre esprit pourrait bien être : « Tout ça pour ça ? »... Le titre d'un film que le cinéaste réalisera en 1993. Décidément, les notions de hasard et de destin chez Claude Lelouch restent une valeur sûre...

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La fiche IMDb du film
Par Ronny Chester - le 15 octobre 2016