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Critique de film
Le film

L'Autre

(The Other)

L'histoire

Milieu des années 1930 dans un coin bucolique du Connecticut, dans le Sud des États-Unis. Niles et Holland, deux frères jumeaux passent l’été entourés par leur grand-mère qui s’occupe d’eux depuis le décès de leur père. Leur mère, traumatisée et toujours endeuillée, sort peu. Evoluant dans ce petit microcosme constitué de la demeure familiale, de la ferme attenante tenue par Monsieur Angelini et de la maison de la vieille Madame Rowe, les enfants jouent, font des bêtises, chapardent chez la voisine comme d’autres enfants le feraient dans un climat de relative insouciance... Peu à peu, une série de drames et d’événements étranges vont s’abattre sur ce petit monde tandis que la personnalité des jumeaux se fait plus ambiguë...


Analyse et critique

Sorti le 23 mai 1972 aux États-Unis sous la bannière Twentieth Century Fox, L’Autre (The Other) arrive avant la déferlante de films fantastiques et d’horreur qui allaient suivre le succès inespéré de L’Exorciste de William Friedkin et relancer la popularité du genre. Le film doit beaucoup aux deux personnalités qui sont à son origine : Tom Tryon et son réalisateur, Robert Mulligan. (1) Tom ou Thomas Tryon fut d’abord acteur avant de devenir écrivain et scénariste. On se souvient surtout de lui dans le rôle de Stephen Fermoyle, le cardinal du film éponyme d’Otto Preminger aux côtés de Romy Schneider, mais il apparaît également dans Première victoire (In Harm’s Way) du même Preminger ou dans Le Jour le plus long où il interprète le lieutenant Wilson. C’est la vision du Rosemary’s Baby de Roman Polanski qui lui donne l’idée d’écrire un roman d’épouvante. Le Visage de l’autre paraît en 1971 et reçoit d’emblée un accueil critique et public très favorable, ce qui confortera rapidement Tryon dans l’idée de persévérer dans cette voie littéraire et le poussera à abandonner définitivement la comédie. Il écrira rapidement  l’adaptation de son roman pour le grand écran, espérant même pourvoir le réaliser. (2) Si le scénario porte la patte de Tryon, le film n’aurait pas été le même sans la sensibilité de Robert Mulligan. Celui-ci vient de terminer Un été 42, une très belle chronique douce-amère portée par la partition de Michel Legrand ; probablement son film le plus connu avec Du silence et des ombres (To Kill a Mockingbird). Son dernier film ayant rencontré un beau succès d’estime, il peut se lancer dans la production de L’Autre.


Souvent classé comme film fantastique - ce sera d’ailleurs la seule incursion du réalisateur dans un genre où l'on ne l’attendait pas vraiment -, le film de Mulligan ne se rattache au genre qu’à travers ce « grand jeu » auquel excelle Niles et que lui a appris sa grand-mère. Ce "jeu", consistant pour l’enfant à se substituer à un animal voire à un être humain en se projetant directement dans son esprit, un peu à la manière d’un chamane (3), sera la seule concession réellement fantastique du film. L’argument sert à merveille le propos de Mulligan qui expliquait : « J’ai cherché à visualiser le traumatisme d’un enfant qui vit d’avantage  par son imagination que dans le réel. » (4) De fait, c’est cette imagination, stimulée par ce jeu initié par Ada pour le protéger d’un traumatisme dont on saura la teneur plus tard, qui sera l’élément déclencheur de tous les drames. Dès le départ, Mulligan brouille les cartes en montrant littéralement le produit de cette imagination, comme dans cette scène où Niles vole dans l’esprit de corbeau ou même les scènes avec son frère Holland. Cette attitude lui sera reprochée et taxée de malhonnêteté intellectuelle voire de manipulation du public (5), mais elle participe grandement à l’impact du film. Dans une autre interview, il dira :  « Je veux mettre le public dans le corps du garçon avec ce plan et faire de l’expérience du film, du début jusqu’à la fin, une expérience subjective. » (6)


Cinéaste sensible à défaut d’être virtuose, Mulligan était de par son caractère humaniste et son empathie envers ses personnages probablement l'un des mieux placés pour aborder l’histoire de Tryon. Sa mise en scène plus discrète et subtile que vraiment "classique" est pourtant plus recherchée qu’il n’y paraît. En effet, pas de cadrage alambiqué ou de mouvement de caméra complexe, mais sa caméra est toujours là où il le faut, collée la plupart de temps à l’enfant. Le montage fait le reste. Par exemple, le premier quart d’heure peut s’avérer fatiguant tant tout y est trépidant à l’instar des deux enfants qui ne cessent de courir, débordants d’énergie. Mulligan y traduit à merveille l’effervescence de l’enfance, ses jeux au travers d’un montage serré, d’une multitude de plans sans temps morts. Il y a une volonté d’immerger le spectateur dans ce monde de l’enfance. Ce n’est qu’à partir du premier accident que le film ralentit son rythme progressivement pour, petit à petit, installer un climat anxiogène où l’ombre d’un nouvel et inéluctable drame se promène constamment tandis qu’on découvre au travers de divers flash-back ou au détour d’une ligne de dialogue les événements terribles qui se sont déroulés peu de temps auparavant. Insidieusement, le film multiplie les cruautés qui culmineront, comble de l’horreur, dans la scène du doigt et dans celle de la découverte du tonneau d’alcool. Mulligan montre peu l’horreur, mais elle n’en est que plus terrifiante. Qui regardera encore un sécateur ou un tonneau de la même façon après avoir vu ce film ?


Qui ou qu’est-ce qui pousse Niles à de telles extrémités ? Est-ce l’influence de son jumeau Holland, dont la domination sur son frère est plus que suggérée ? Est-ce son imagination ? Ou sommes-nous dans un cas clinique de schizophrénie tant Niles perd totalement contact avec la réalité "lorsqu’il est avec son frère" ? La réponse ne sera jamais clairement énoncée. Niles est constamment tiraillé entre le bien (feint ?) et le mal. D’un côté il offre des fleurs à sa mère et peut se révéler charmant (voire charmeur peut-être dans le mauvais sens du terme), de l’autre il est capable d’accomplir froidement les pires atrocités. « Je trouve qu’il y a trop de mystère de toute sorte dans la vie que je n’essaie pas d’expliquer. Entre autres une redoutable force de violence. Autrement dit une cohabitation permanente du bien et du mal. » (7)

Mais au-delà du drame horrifique, L’Autre, plus qu’un film sur la gémellité est un formidable film sur le deuil. C’est pour aider Niles à surmonter un deuil que Babouchka comme il l’appelle va lui enseigner « le grand jeu ». La mère, elle, semble submergée par le deuil, incapable de faire face à la réalité de la mort de ceux qu’elle aime. La mort et dans une moindre mesure la religion parcourent le film de bout en bout et sont au centre de nombreuses discussions entre Niles et Ada, sa grand-mère notamment au travers des très belles scènes à l’église. Une certaine forme de spiritualité également, probablement favorisée par les études de théologie que Mulligan avait commencées. Spiritualité quelque peu superstitieuse comme le montre cette belle histoire de l’ange censé nous envelopper de ses ailes pour nous emmener dans la lumière, et grâce à laquelle Ada explique qu’elle ne craint plus cette mort qui plane au-dessus de nos têtes. Mulligan utilisera d’ailleurs avec génie cette image de l’ange dans le final tragique, dont la mise en scène subtile mais marquante restera dans les mémoires.


Bien que producteur exécutif du film, Tryon n’appréciera pas l’adaptation que Mulligan fit de son scénario. Pourtant le film fonctionne. Le montage, l’ambiance maléfique qui s’installe peu à peu, en même temps qu’un certain malaise chez le spectateur à mesure qu’il se rend compte que rien ne semble arrêter Niles, concourent à faire du film une réussite qui a peu à envier à La Malédiction de Richard Donner, pour ne prendre qu’un exemple relativement contemporain. La musique de Jerry Goldsmith d’abord pastorale et légèrement surannée sait se mettre au diapason à mesure que le film noircit le ton. Mais L’Autre ne serait pas ce qu’il est sans la fraîcheur de ses deux interprètes principaux, Chris et Martin Udvarnoky dont ça restera le seul film. Fraîcheur et relative innocence de Niles qui contraste avec la froide détermination et l’emprise que peut avoir Holland. Les deux enfants sont en effet impressionnants de justesse et de naturel. L’interaction des deux frères (que l’on ne voit jamais ensemble à l'écran (8)) fonctionne à merveille et est certainement l'une des grandes idées du film. L’autre grande réussite d’un casting dépourvu de stars est certainement Uta Hagen, que l’on reverra dans Ces garçons qui venaient du Brésil et qui interprète magnifiquement la grand-mère des enfants, Diana Muldaur qui joue la mère en étant l’élément faible. (9)

Si le film reçut un accueil correct sans être extraordinaire, il a fait son chemin et petit à petit acquis une réputation plus que méritée au point d’accéder pour certains au statut malheureusement trop galvaudé de "culte". Force est de constater que sans lui, il y a fort à parier que des films comme Deux sœurs de Kim Jee-Woon ou plus récemment le très réussi Goodnight Mommy de Veronika Franz et Severin Fiala n’auraient jamais vu le jour tant ils reprennent à leur compte le procédé de mise en scène pourtant tant décrié mis en place par Robert Mulligan pour ce film.

(1) Robert Mulligan (1925-2008) est né à New York dans le Bronx d’un père policier. Il entreprend des études de théologie à la Fordham University de New York. Il interrompt ses études pour s’engager dans la marine où il officie comme radio durant la Seconde Guerre mondiale. De retour au pays, il obtient un petit travail de journaliste au New York Times, qu’il quitte pour aller travailler à la télévision où il se fera un nom en réalisant de nombreux épisodes de séries télévisées avant de se lancer dans le cinéma avec Prisonnier de la peur (Fear Strikes Out) en 1957.
(2) On lui doit également le scénario de Fedora de Billy Wilder adapté également d’une de ses nouvelles.
(3) Suivant les cultures, le chamane est capable de se projeter dans l’esprit des animaux, d’avoir des dons de divination et de prescience à l’instar de Niles qui en jouant le jeu avec le corbeau prédira la mort de son cousin.
(4) Cité par Jean Tulard dans son Guide des films AK collection Bouquins - Robert Laffont.
(5) Le seul moment vraiment limite dans le procédé intervient quand la vieille madame Rowe s’énerve sur Holland. On peut se dire qu’elle est sénile et ne se souvient pas de ce qui lui est arrivé, mais le procédé à ce moment est douteux.
(6) Cité dans un article de The Film Journal International.
(7) Cité par Jean Tulard dans son Guide des films AK collection Bouquins - Robert Laffont.
(8) Quelques belles photos de tournage visibles dans l’entretien bonus de cette édition ainsi que dans le livret les montrent ensemble.
(9) On notera aussi la présence au générique de Victor French, inoubliable interprète de La Petite maison dans la prairie ou des Routes du Paradis aux côtés de Michael Landon avec qui il partagea également l’affiche de Bonanza.

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La fiche IMDb du film
Par Christophe Buchet - le 23 septembre 2016