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Critique de film
Le film

L'Appel de la fôret

(The call of the wild)

Partenariat

L'histoire

En Alaska, au début du XXème siècle, Jack Thornton perd tous ses gains au jeu. Son ami Shorty n’a alors pas de mal à le convaincre de retourner dans les grands froids pour retrouver une mine d’or dont il connaît plus ou moins l’emplacement. Pour ce voyage, Thornton adopte un chien incontrôlable, Buck, qu’il parvient à dresser. En route, les deux hommes sauvent une femme, Claire, dont le mari a disparu et qui connaît elle aussi l’emplacement de la mine...

Analyse et critique

En 1935, l’ère pré-Code est terminée, l’industrie hollywoodienne doit respecter une norme de censure, bien qu’elle parvienne à s’en émanciper régulièrement en usant d’intelligence. William A. Wellman commence à passer d’un studio à l’autre, quittant donc le contrat qui le liait en particulier à la Warner. Pour ce cinéaste spécialisé dans le film social, et après avoir réalisé une quinzaine d’œuvres dans ce registre (dont les plus notables sont certainement Wild boys of the Road, Heroes for sale…), c'est l'occasion de passer au film d’aventures et il va donner par ce biais un autre souffle à sa carrière. Cette dernière le mènera à réaliser certains films parmi les plus grandioses de l’âge d’or hollywoodien durant les années 1940 et 1950. Simultanément, la 20th Century Fox vient d’apparaitre parmi les Majors Compagnies. Résultat de la fusion de deux sociétés (la 20th Century et la Fox) opérée en mai 1935, cette major va rapidement imposer son style propre et lancer sa galerie de stars et de metteurs en scène. Ancien producteur particulièrement talentueux à la Warner, Darryl F. Zanuck dirige ce nouvel empire d’une poigne de fer. Les projets vont se multiplier et, d’ici la fin des années 1930, la 20th Century Fox fera indéniablement partie des fameuses Big Five régissant Hollywood (aux côté de la Warner Bros., la MGM, la Paramount et la RKO). L’Appel de la forêt est un film tout désigné pour participer à cet effort durant ces premiers mois d’existence en tant que firme unifiée. Un film cher, dont le tournage devra presque intégralement se dérouler en extérieurs (chose rare à cette époque), et offrant une affiche alléchante composée d’une vedette montante (Loretta Young) et d’une grande star prêtée par la MGM (Clark Gable). Le tournage ne sera pas facile, les conditions climatiques complexes pesant sur les techniciens, les acteurs et le matériel qui, de surcroit, doit composer davantage avec les exigences d’un temps changeant. Succès au box-office au moment de sa sortie, L’Appel de la forêt est aujourd’hui un film oublié, particulièrement au sein de la carrière de Wellman qui a sans aucun doute réalisé pléthore de films plus ombrageux et bien plus forts.

Néanmoins, s’il s’agit de ce que l’on peut à raison considérer comme un Wellman mineur, il ne faudrait tout autant pas ignorer la réussite artistique intéressante et parfois audacieuse que L'Appel de la forêt représente vis-à-vis des codes appliqués à l’époque. En effet, le film est vif, considère les enchaînements de situations comme autant de paramètres susceptibles de relancer l’intérêt du public, et possède un duo d’acteurs très à l’aise. Comme pour New York - Miami tourné à la Columbia, Clark Gable est ici en terrain méconnu. Entouré par des techniciens qu’il ne connait pas, et a fortiori plongé dans un cadre naturel instable qui ne lui offre aucune des formes de confort que les tournages en studio lui proposent habituellement, l’acteur s’en sort particulièrement bien. Il assure une forte présence physique et conserve ce talent de jeu qui a fait sa gloire, entre gouaille, cynisme et une certaine forme de machisme très viril. Il suffit de voir avec quelle aisance il occupe le cadre, et avec quel regard il contemple amoureusement Loretta Young. Ses yeux, particulièrement bien soulignés par la caméra sensible de Wellman, font un grand effet sur le spectateur. Il ne s’agit ni de son meilleur rôle, ni de l’un de ses plus célèbres, mais Gable accomplit son métier avec une facilité déconcertante, prouvant pour l’énième fois son statut d’acteur essentiel de l’âge d’or, de star absolue. Face à lui, Loretta Young est une très jolie aventurière en perte de repères, et dont le mari a semble-t-il mortellement succombé aux forces de la nature. Son doux regard, son jeu convaincant et son allure simple lui donnent une belle dignité. Dommage qu’elle ne soit pas devenue la star qu’elle aurait pu être, notamment grâce à ses multiples duos avec Tyrone Power, mais son histoire sentimentale avec Clark Gable (dont elle aura un enfant illégitime) durant le tournage de L’Appel de la forêt a sans doute nui à son image au sein d’un système des studios en constante recherche de paix avec une censure toute-puissante, y compris au-delà des frontières de la fiction.

Davantage orienté vers l’histoire d’amour et la recherche de la mine d’or perdue, le récit se focalise moins sur l’amitié entre l’homme et son chien trop sauvage pour être dressé. C’est là probablement l’erreur fondamentale d’un scénario qui, par excès de sentimentalisme, préfère entretenir l’aura du duo de têtes d’affiche. Si dans le roman l’homme et le chien passaient de longs instants à essayer de se comprendre, de s’apprivoiser, le second étant constamment tiraillé entre son besoin de maître et son état de nature, le film n’en fait pas grand état. Dommage, mais il convient de relativiser ce défaut en admettant que Wellman fait son possible pour rendre justice à ce formidable duo homme/bête, et cela même s’il avouait lui-même ne jamais avoir lu l’œuvre de Jack London. On ne saura jamais s’il disait la vérité, mais quoi qu’il en soit il offre une mise en scène souvent magnifique, d’une sensibilité à fleur de peau, et faisant des moments homme/chien de véritables instants de douceur, de tendresse et d’échange. Il faut voir à quel point le personnage de Gable est parfois proche de son chien, avec cette habitude de mettre sa main dans la gueule de celui-ci, pataud et puissant, ou encore dans cette scène où il joue avec lui, le caresse afin de lui ôter de l’esprit cette irrésistible envie de rejoindre la forêt et ses congénères. Superbe, jusque dans cette scène nocturne où Loretta Young met sa main sur le crâne de l’animal, rejoignant la main de Gable faisant la même chose… Ou comment le chien, par son état de nature, relie presque naturellement les êtres entre eux, leur fait s'avouer leur amour réciproque en explosant les barrières de la moralité en société, et les fait communiquer sans même parler. William Wellman est toujours extrêmement fort dès lors qu’il s’agit pour lui de montrer les hommes sans fard, de filmer les visages, de donner corps et épaisseur à des enveloppes parfois peu subtiles sur le papier. Plus que son cynisme et son humour noir, son humanité et sa franche approche de la vie ont toujours raison des plus beaux récits qu’il traite dans ses films : on pense à Wild boys of the Road, L’Etrange incident, The Story of G.I. Joe, La Ville abandonnée, Convoi de femmes, Bastogne, Au-delà du MissouriAventures dans le grand nord, L'Allée sanglante, et bien d’autres…

Le chien sélectionné pour les besoins du film est par ailleurs un excellent choix. Un Saint-Bernard costaud, massif et dont la vigueur impressionne. Il illumine des scènes très fortes, alors même que celle qui voit le chariot de 500 kilos trainé sur 100 mètres de neige (élément mythique du roman) parait pourtant être l’une des moindres d’entre elles. Tout le génie de Wellman consiste donc à avoir reconstruit cette histoire d’amour passionnée et vouée aux adieux (le mari n’étant pas mort, Loretta Young devra retourner avec lui) en parallèle avec cette histoire d’amitié homme/animal, quand ces deux aspects ne sont pas tout simplement intrinsèquement liés. De plus, Wellman filme l’animal avec beaucoup d’intelligence ; il préfère le rendre beau et naturel, plutôt que mignon et familier. De fait, on pourra dans cet état d’esprit tout aussi bien louer le travail impeccable des dresseurs présents sur le plateau, tant l’ensemble respire la vérité et tant le chien semble parfois réagir à l’instinct.

On pourra déplorer les conditions de tournage qui n’ont pas dû aider à conserver un sens artistique solide et défini, car il suffit de constater les incessants changements de luminosité et l’abondante présence de grain pour mesure la difficulté de ce pari. Pari tenu toutefois, puisque la photographie parvient à rendre sa cohérence plastique au film, quoique bien malmenée. Le film prend ainsi une stature plus naturelle, assez sobre, mais également moins homogène et moins séduisante. Cela n’empêche pas L'Appel de la forêt de demeurer une production très soignée, et cela jusque dans les scènes de rues (à Nome, par exemple), dans lesquelles on peut apercevoir un instantané d’humanité en désagrégation complète. Bagarres, boue, alcool, inflation des prix, utilisation d’une femme indienne pour titrer un traineau, foule compacte, inhumanité confondante… Rien n’échappe au regard acéré de Wellman qui brosse, parfois dans de très beaux travellings avants truffés de détails, un portrait saisissant d’une civilisation sur le point de s'effondrer au contact de l’or. De même, le réalisateur n’est jamais aussi à l’aise que lorsqu’il rend compte de la difficulté du combat des hommes contre la nature, qu’il s’agisse de retenir un radeau qui prend le large ou bien de montrer la noyade de trois hommes ceinturés d’or dans le puissant courant d’une rivière - cet instant précis demeurant très réussi, notamment dans l’utilisation de la frénésie de l’eau et de la désespérante entrave de leur chargement d’or. Ces instants peuvent donner la chair de poule et permettre au spectateur de rentrer plus abruptement dans un univers très crédible.

Parce qu’il ne va pas toujours au fond des thèmes qu’il aborde, et parce qu’il souffre d’un équilibre précaire à cause d’un scénario peut-être inabouti, L’Appel de la forêt ne restera pas un grand film. Son happy-end relatif, lourd et maladroit ne saurait pourtant cacher ce qui aurait dû être traité comme tel : le personnage devait se retrouver seul, abandonné de la femme qu’il aime et de son chien, seul avec son or. Triste constat de la part de William Wellman qui a malheureusement dû composer avec le souhait du studio de ne pas trop insister sur cette conclusion amère. Le personnage retrouvera donc son ami (amusante performance de Jack Oakie) afin de poursuivre une autre existence. Privé de cette intégrité pourtant capitale, L’Appel de la forêt reste de toute évidence un très bon film traversé de fulgurances rappelant constamment la présence si sobre et si belle de son auteur.

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La fiche IMDb du film
Par Julien Léonard - le 1 mai 2012