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Critique de film
Le film

L'Année des treize lunes

(In einem Jahr mit 13 Monden)

L'histoire

Francfort, 1978. Cinq jours dans la vie d'Elvira, transsexuel qui est amené à faire un bilan sur sa vie et à retrouver ceux et celles qu'il a aimés.

Analyse et critique

"[…] Et Elvira lui oppose cette idée qu'elle a trouvé dans le roman Welt am Draht et qui, pour le moment, lui parait fort raisonnable et pertinente : le monde dans lequel précisément elle se trouve, n'est que la maquette d'un monde supérieur où on teste des réactions au moyen d'êtres vivants apparemment véritables." - Rainer Werner Fassbinder, Synopsis de L'Année des Treize Lunes

Le film fait partie d'un triplé de chefs-d'œuvre tous réalisés par RWF en 1978. Maria Braun : amère victoire. La Troisième Génération : fusion froide. Fassbinder leur joint cette autofiction plus polaire que polie. On y touche le fond du trou noir : L’année des treize lunes est incroyablement violent (on dit d’Elvira qu’elle est une "chose vide et sans âme") mais aussi fascinant par ses choix de mise en scène. Son catalyseur est le suicide de Armin Meier, l'ancien amant de RWF (et acteur dans ses films, notamment le fils de Maman Küsters dans le film éponyme). L'année des Treize lunes n'est pas seulement un film sur Meier – ancien boucher, comme le personnage d'Elvira. C'est aussi un moyen pour Fassbinder d'organiser, dépasser son chagrin. RWF le fait dans cette perspective sadomaso annoncée par son ami/acteur/décorateur Kurt Raab : "d'abord tu bousilles les gens et ensuite tu leur élèves un monument" (Kurt Raab / Karsten Peters, Die Sehnsucht des Rainer Werner Fassbinder, 1982).

Le titre fataliste et magique - quelque part entre Mizoguchi, Rohmer et Elisabeth Teissier – se base sur la conversation de Fassbinder avec une astrologue : les années comportant treize nouvelles lunes sont funestes pour les personnes émotionnellement instables. Aux yeux d'un Fassbinder matérialiste, mais farouchement déterministe quant à l'amour comme utopie, cette "explication" quant à l'acte de Meier est dérisoire. Et stupide. Le titre est aussi un hommage : il se réfère à un livre de Gerhard Zwerenz – qui joue incidemment dans le film le rôle d'un journaliste – Die Erde ist unbewohnabar wie der Mond (La Terre est inhabitable comme la lune). Un roman critique, pointant la vacuité de la société de la République Fédérale Allemande, et dont Fassbinder avait envisagé l'adaptation. Zwerenz avait écrit que le plus beau sujet pour une œuvre était la défense des opprimés. C’est le voeu d'un film où l'on parle beaucoup de Francfort et de la solitude de chacun, entre le memento mori et le brûlot contre la ville et ce qu'elle incarne. Soient les thèmes de sa pièce de théâtre controversée L'ordure, la ville, la mort, matrice de cette Année. Dans son synopsis du film, Fassbinder décrit Francfort au négatif : elle "n'est pas un lieu d'une aimable médiocrité, d'égalisation des contraires, pas pacifique, pas à la mode, sympathique".

Les raisons de cette solitude peuvent être sociales, incarnés par le promoteur Anton Seitz , résumées dans le monologue d'un de ses gardes du corps en guise de cours d'économie sur l'immobilier proxénète. Les raisons de cette solitude peuvent être cosmiques. La distinction est impossible dans le film. Les putes, les marginaux, les rapports humains devenus marchands ou les immeubles uniformisés deviennent des symboles. Vient un moment où les gens qui délaissent ou blessent Elvira ne le font pas par méchanceté mais par indifférence. Les individus deviennent des continents dans ce film de dérive. L'utopie d'Elvira est la plus bouleversante des envies d'ailleurs des personnages de Fassbinder. Car ce changement de sexe, elle l'a fait par amour sans même "être certain d'être pédé", de le vouloir vraiment. Ce ne sera pas la première ni la dernière contradiction d'un film où Fassbinder fait d'étranges collages, juxtapose l'irréconciliable. Pour montrer que tout le monde a ses raisons et que cela n'a aucun sens. Anton Seitz résume ces contradictions : détruit par le nazisme, il détruit les autres, gère les bordels comme des camps de concentration. Craint et espéré comme le grand Méchant du film, il se révèle totalement infantile, préférant rejouer une scène d'une comédie de Jerry Lewis.

Volker Spengler incarne avec sensibilité ce rôle casse-gueule d'ange lourd, presque antipsychologique, sans jamais verser dans le pathos. Fassbinder va très loin dans la mise en scène, va-et-vient permanent entre distance et empathie. L'Année des Treize lunes est structuré en actes ou épisodes d'un récit biblique, c'est selon. Le synopsis du film a même des implications gnostiques. Une scène pourra ainsi verser dans le théâtre : dans celle où Soeur Gudrun raconte un monologue - presque une tirade - sur l'enfance d'Elvira, Ingrid Caven évoque un accessoire vivant de scène. Ailleurs, on croit assister aux différentes stations d'un calvaire où passé et présent entrent en collision : Elvira se réfugie dans une salle de jeux vidéo; sur le flot de sons électroniques, vient soudain voguer en vaisseau fantôme la chanson volontairement nostalgique de Roxy Music, A Song for Europe. Echo majestueux et élégiaque au corps échoué et passé d'Elvira.

Des instants désespérément précieux de cette eau, il y en a partout dans le film. Un zapping télé où l'on circule entre un documentaire sur Pinochet, Nous nous sommes tant aimés de Pialat et une interview de Fassbinder lui-même, s'interrogeant sur ses problèmes relationnels. Amour, Jean Yanne et dictature. Mais le passage le plus exemplaire demeure la séquence de l'abattoir : sur fond d’Haendel, Elvira déclame du Goethe alors qu'à l'écran, on saigne, tranche, ouvre et écorche du bétail. Scène hallucinée, où la tirade progressivement hystérique suspend un temps la violence tout en la rend plus atrocement froide. C'est selon (bis). On voudrait pouvoir regarder ailleurs et on pense à autre chose : castration, déshumanisation économique, Shoah, Franju, régime végétarien, Francis Bacon. Le miracle de L'année des Treize Lunes, c'est que ce Francfort étranger, lointain dont Fassbinder explore la face cachée, eh bien, il est horriblement familier.

DANS LES SALLES

CYCLE FASSBINDER PARTIE 2

DISTRIBUTEUR : CARLOTTA
DATE DE SORTIE : 2 mai 2018

Présentation du cycle

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Leo Soesanto - le 27 octobre 2006