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Critique de film
Le film

L'Amour en question

Partenariat

L'histoire

Philippe Dumais, architecte d'une cinquantaine d'années, est assassiné dans sa voiture sur les hauteurs de Nice. C'est Suzanne Corbier, opiniâtre et sensible, qui est nommée juge d'instruction. Elle va mener l'enquête en ne négligeant aucun indice.

Analyse et critique

Dernier film d’André Cayatte, L’Amour en question est passé plutôt inaperçu. Il faut dire que son œuvre est sur le déclin depuis la fin des années 1960, et son passage progressif au téléfilm le détournera du grand écran (comme bien des réalisateurs de cette époque). Dernier tour de piste, donc, avec ce polar convenu, tant dans sa forme que dans sa construction. Mais un polar qui contient bien des thèmes qui lui sont chers : l’erreur judiciaire, les non-dits, la recherche de la vérité. Ancien avocat, homme de lettres, il a progressivement troqué l’adaptation d’oeuvres classiques (La Fausse maîtresse, Au Bonheur des Dames, Pierre et Jean) pour des films qui analysent (et dénoncent) une conception déshumanisante de la justice (Justice est faite, Avant le déluge, Le Dossier noir). Il ira même plus loin avec Nous sommes tous des assassins, véritable drame judiciaire et plaidoyer contre la peine de mort : un sommet du genre. L’Amour en question est donc la dernière occasion pour lui d’illustrer ce qui l’a toujours dérangé dans les rapports qu’entretiennent les hommes avec les tribunaux.


Coécrit avec Jean Laborde, auteur de romans policiers, dont le plus connu reste Les Assassins de l’ordre (adapté par Marcel Carné en 1971), L’Amour en question est donc conçu dans une certaine communauté de pensées. Petite production, il y a un minimum d’intermédiaires : l’histoire va donc pouvoir se dérouler comme les deux hommes l’entendent. Pour ce faire, ils s’entourent d’Annie Girardot et Bibi Andersson, côté féminin, Michel Galabru et John Steiner, côté masculin. Les trois premiers sont internationalement connus (et reconnus). Annie Girardot, qui a déjà tourné pour André Cayatte (Mourir d’aimer, Il n’y a pas de fumée sans feu, À chacun son enfer), est alors l’une des actrices françaises les plus populaires (et les plus actives). Bibi Andersson, figure bergmanienne, est appréciée du public français et termine tranquillement sa carrière ; nous la retrouverons dans Quintet, de Robert Altman, sorti la même année, puis dans Le Festin de Babette, de Gabriel Axel, qui triomphera à Cannes dix ans plus tard. Michel Galabru, enfin, qui vient d’obtenir le César du meilleur acteur pour Le Juge et l’assassin de Bertrand Tavernier, se prépare à tourner dans La Cage aux folles. Tournons-nous maintenant vers John Steiner, très étrange dans ce personnage d’amant anglais suspecté de crime passionnel : habitué des seconds rôles, on le croise le plus souvent dans le western spaghetti, le film d’horreur ou le polar fantastique. Britannique, il a tourné le plus souvent avec des réalisateurs italiens (Mario Bava, Lucio Fulci, Dario Argento, Antonio Margheriti, Ruggero Deodato...). Sa présence et son jeu particulier vont contribuer à donner à L’Amour en question une teinte giallesque inattendue.


C’est là tout le problème de ce film : l’impossibilité de s’en tenir à un cadre, à une ambiance, à une esthétique. Alors que la scène introductive, avec son meurtre filmé de manière subjective, a tout d’un giallo, et que les mouvements de caméra, dans le premier quart d’heure, sont incisifs et nerveux, le rythme et les cadres vont s’enfoncer dans une monotonie timide et ronflante. Télévisuelle, si l’on peut dire. La progression de l’enquête est tout ce qu’il y a de plus classique : des dépositions, des preuves, un adultère qui se révèle, des témoins qui se rétractent, des versions qui se contredisent. Les confrontations Girardot / Andersson, qu’on aurait imaginé dramatiques et complexes, sonnent faux (la faute à Bibi Andersson, mal dirigée). Les flash-back, quant à eux, n’apportent pas grand-chose et sont montés de la manière la plus cavalière. La musique, enfin, est en décalage : les partitions de piano, totalement ringardes et cheap, auraient pu donner une forme d’étrangeté et de décalage au ton général. Elles ne font au contraire qu’accentuer la superficialité des arrangements. Même les rebondissements, passages obligés du thriller, sombrent dans le ridicule : qui Catherine Dumais croyait-elle tromper avec cette affreuse perruque brune et ces lunettes blanches tape-à-l’œil ? Sans parler de l’attaque du convoi policier par des Gitans armés de mitraillette : absurde et inutile.


Heureusement, la dernière partie du film, dans laquelle Michel Galabru occupe une place plus importante, est d’une meilleure facture. Centrée sur les rapports entre justices française et anglaise, elle est en quelque sorte annoncée par les mots de Galabru : « Dès qu’on a un Anglais dans l’affaire, ça redevient Jeanne d’Arc ou Waterloo. » Les témoignages se font plus ingénieux : face caméra, dynamiques, ils reprennent la même disposition que lors des duels oratoires entre le consul britannique et la juge Corbier. Le propos, plus politique, se penche sur les rapports entre la presse et l’appareil judiciaire (fuites, présomption d’innocence...). On pourrait se croire dans un film d’Yves Boisset (Annie Girardot tournera d’ailleurs la même année dans La Clé sur la porte) ! Mais là encore, c’est lorsque le film prend ses marques qu’André Cayatte change de registre. Quel est l’intérêt de multiplier les rebondissements et les coups de théâtre dans les dernières vingt minutes ? N’y avait-il pas le temps de mieux amener tout cela ? On passe d’une attaque à main armée, comme on l’a vu, à un aveu... qui en cache un autre. La résolution de l’énigme ne provoquera qu’un haussement de sourcils chez le spectateur endormi.


Un scénario sans grand intérêt, une dénonciation trop creuse des institutions judiciaires (qu’elles soient françaises ou britanniques), une construction trop attendue... L’Amour en question a tout d’un banal téléfilm. Aucune promesse n’est tenue, et les acteurs, par manque de direction, n’entrent jamais vraiment dans leur rôle. Il en ressort une impression de gâchis, au vu des capacités d’André Cayatte, qui tire sa révérence d’une bien triste manière.

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La fiche IMDb du film
Par Florian Bezaud - le 20 juillet 2017