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Critique de film
Le film

L'Amour à l'italienne

(Rome Adventure)

L'histoire

Dans un collège du Connecticut, Prudence (Suzanne Pleshette), jeune assistante bibliothécaire, est réprimandée par ses supérieurs pour avoir conseillé à une étudiante un livre "sulfureux", Lovers must learn. Ne souhaitant pas rester en place auprès de collègues aussi pudibonds, elle décide de partir en Italie où elle espère trouver du travail et surtout avoir une aventure sentimentale. Sur le bateau, elle fait la connaissance de Roberto (Rossano Brazzi) qui lui propose de faire son éducation amoureuse, ainsi que d’un jeune homme timide partant étudier la civilisation étrusque, Albert (Hampton Fancher), censé être son chaperon. Mais c’est dans les bras d’un bel étudiant en architecture, Don (Troy Donahue), qu’elle va véritablement découvrir l’amour et visiter non seulement Rome où elle s’est installée en tant que libraire, mais également une bonne partie de l’Italie du Nord. Venant tout juste de se faire quitter par une croqueuse d’hommes, Lyda (Angie Dickinson), Don va se consoler auprès de cette jeune fille de 21 ans... jusqu’au jour où Lyda refait son apparition pour lui demander de reformer leur couple.

Analyse et critique

En 1959, dernier des huit westerns réalisés par Delmer Daves, La Colline des potences (The Hanging Tree) préfigure par certains aspects mélodramatiques - déjà présents au sein d’une filmographie extrêmement cohérente dans presque tous ses films précédents, quels que soient les genres abordés, mais encore jamais aussi baroques qu’ici - les drames que mettra en scène le cinéaste en toute de fin de carrière. Des œuvres aux situations expressément excessives, interprétées par Troy Donahue et abordant les problèmes des jeunes, de leurs pulsions sexuelles et de leurs relations avec les adultes, la première étant d’ailleurs tournée la même année que son western, le très beau Ils n’ont que 20 ans (A Summer Place), dont probablement une grande partie d'entre vous connait au moins par cœur le thème musical principal signé Max Steiner. Ce titre marque la naissance d’un corpus de quatre films réalisés à raison d’un par an ; des mélodrames hollywoodiens qui ne ressemblent à aucun autre, pas plus à ceux bien plus célèbres signés Douglas Sirk ou Vincente Minnelli qu’à ceux mis en scène par Frank Borzage ; des œuvres uniques et paradoxales puisque leur naïveté n’a d’égale que leur culot, leur premier degré que leur pouvoir de subversion. Sur le papier, une telle bizarrerie parait quasiment inconcevable et pourtant il suffit de prendre quelques heures pour visionner ces fabuleux et étonnants mélodrames pour se rendre à l'évidence et constater à quel point une telle mayonnaise a pu prendre, entre intelligence du propos, kitsch assumé et lyrisme échevelé.

Outre A Summer Place qui traite du désir sexuel des adolescents, citons également les trois autres titres de ce petit ensemble, ne serait-ce que pour essayer de les sortir du relatif anonymat dans lequel ils sont tombés : La Soif de la jeunesse (Parrish), Susan Slade et Rome Adventure dont il est question ici. Enfin, il ne faudrait pas non plus omettre le magnifique Spencer’s Mountain (La Montagne des neuf Spencer) avec Henry Fonda et Maureen O’Hara, réalisé en 1963, sorte de chronique familiale douce-amère se déroulant à l’époque contemporaine du tournage au sein de sublimes paysages montagneux et évoquant entre autres elle aussi les pulsions sexuelles de certains de ses jeunes protagonistes. Des films aujourd’hui quasiment oubliés, voire même curieusement mésestimés. Heureusement en France, ils trouvèrent deux ardents défenseurs et non des moindres : Jacques Lourcelles et Bertrand Tavernier. Des œuvres sans aucun second degré et qui, par là même, purent se permettre d’aborder sans aucun complexe des sujets plus ou moins tabous à l’époque comme la sexualité, la virginité ou l’avortement. Aujourd’hui tout paraitra bien évidemment très sage, mais à l’époque, on peut aisément imaginer comment ces films ont pu marquer les esprits, notamment les adolescents qui firent une ovation à Troy Donahue. Même s’il ne brille pas particulièrement par son charisme, ce dernier n’est pas forcément pour autant mauvais comédien ; il convient en tout cas parfaitement aux rôles que les scénaristes de Daves lui ont concoctés d'autant plus que le réalisateur, excellent directeur d'acteurs, arrive facilement à le rendre très attachant, bien plus encore dans ce Rome Adventure où il se révèle avoir fait de sacrés progrès au niveau du jeu. Le couple qu’il forme avec la toute jeune Suzanne Pleshette (dont c’était le premier rôle à l’écran) fonctionne divinement bien. Pour la petite histoire, ils se marieront deux ans après et reformeront un couple dans l’ultime film de Raoul Walsh, l'excellent western militaire La Charge de la 8ème brigade (A Distant Trumpet). Si Donahue se montre convaincant, sa partenaire se révèle inoubliable, son joli minois et sa captivante voix grave n'étant pas pour aggraver ce fait ; nous n’oublierons pas de sitôt son « Oh, yes... Now ! » orgasmique alors que son amant s’apprête à l’embrasser. Une actrice que l’on retrouvera plus tard dans plusieurs productions Disney (4 bassets pour un danois, Le Fantôme de Barbe Noire) mais surtout dans le célèbre Les Oiseaux (The Birds) d’Alfred Hitchcock.

Si je reviendrai plus tard sur cet ensemble de drames de la jeunesse, j’ai souhaité débuter par Rome Adventure qui s’avère un peu différent des précédents. Il narre le désir d'émancipation d'une jeune bibliothécaire qui ne supporte plus le rigorisme de ses employeurs en Nouvelle Angleterre et qui décide de partir en Italie où, croit-elle, l'amour est plus libre (« I'm going to where they really know what love's about. ») Si Rome Adventure possède bien des points communs avec les trois films qui l'ont précédé, nous n’avons plus ici affaire à un mélodrame mais plutôt à une flânerie romantique assez douce dans l’Italie des années 1960. Les personnages sont plus matures, plus adultes et plus cultivés ; ils raisonnent au lieu de se jeter à corps perdu dans les cris et les larmes et ont des comportements plus "sobres" que dans les trois films antérieurs. Il faut dire que les conflits sont minimes et que la romance prime avant tout. En effet, hormis le triangle amoureux qui se met en place dans la dernière demie heure, les enjeux dramatiques sont quasiment inexistants, l’intrigue étant réduite à son strict minimum : une balade amoureuse épurée à travers la Toscane et la Lombardie, de Pise au Lac Majeur en passant par Vérone où nos deux amants rejoueront la scène du balcon de Roméo et Juliette. Et encore une fois, même si nous en étions déjà bien conscients grâce à ses westerns, Delmer Daves nous prouve qu’il n’avait pas son pareil pour filmer et magnifier les paysages : la visite qu’il nous offre avec l’aide du chef opérateur Charles Lawton Jr. de cette Italie de cartes postales (mais quelles cartes !) est un pur enchantement, d'un dépaysement total surtout lorsqu’il arrive en montagne avec, pour sublimer ce magnifique livre d’images, cette idée - totalement improbable mais d'autant plus géniale - de la magnifique chanson Al di la reprise dans les hauts-parleurs lors de "la montée des deux amants au sommet du monde". Une chanson sublimement interprétée par Emilio Pericoli à l’origine de la séquence la plus intense du film, celle où les deux jeunes adultes découvrent qu’ils tombent amoureux dans un restaurant ; le génie de Daves s’exprime ici à plein, les sublimes mouvements de caméra épousant la montée du désir chez les futurs amants en même temps que les crescendos de la sublime mélodie. On ne dira jamais à quel point les mouvements de grue chez Daves sont parmi les plus beaux et les plus lyriques du cinéma hollywoodien - avec ceux de Minnelli.

Assez nouveau pour l’époque, au cours du film, malgré son romantisme très feutré, on parle de sexe sans détours ou au travers d’allégories pleines de légers sous-entendus mettant en scène une plume ou la description des circonvolutions de gouttes de pluie sur une vitre. Et pour prouver que l’érotisme n’est pas seulement suggéré par des dialogues à double sens, lorsque l’Italien d’âge mûr fait venir Prudence dans sa chambre en tout bien tout honneur et trouve l'une de ses nuisettes transparentes, il lui fait la remarque suivante : « I'm always amazed that a few meters of chiffon, when filled by a lovely body like yours, becomes as if by magic, alive. Now, that's beautiful. » Alors certes, on trouvera bien ici et là quelques répliques qui feront aujourd'hui sourire, ainsi que quelques fautes de goût gâchant un peu cette "excursion romantique", comme par exemple cette séquence inutile et bêtement "clichée" avec le trompettiste Al Hirt, mais elles resteront peu nombreuses et seront vite oubliées, emportés que nous serons par la sincère conviction de l’auteur complet qu’est Delmer Daves, sur ce film aussi bien réalisateur que producteur, dialoguiste et scénariste. En effet, ce cinéaste parmi les plus sensibles qui soient ne manque pas de talent et de justesse quand il s'agit d'évoquer les sentiments amoureux, sentiments dont la beauté et la pureté sont reflétés par les idylliques paysages traversés. Ses dialogues et ses idées sont assez en avance sur son temps, même si à moment on croit douter de la morale finale à cause de la leçon assénée par l’excellent Rossanno Brazzi (acteur de très grande classe, l’inoubliable comte Torlato-Favrini de La Comtesse aux pieds nus de Joseph L. Mankiewicz ou encore l’amant de Katharine Hepburn dans Vacances à Venise de David Lean) qui pourrait nous faire penser à un retour arrière un poil réactionnaire. Alors qu’elle pense avoir perdu Don par le fait de n’être pas experte dans le domaine de l’amour physique, Prudence se rend chez Roberto à qui elle demande de lui donner des leçons. Refusant ses avances, le bel Italien lui explique en substance que le devoir de la femme envers l'homme doit être équivalent à celui d'une ancre pour un bateau, se devant d'être son soutien pour qu’il puisse accomplir de grandes choses, et restant quant à elle à l’écart. Un discours qui rabaisse grandement le statut de la femme, mais connaissant le progressisme du cinéaste, quelque chose a dû m’échapper. Je pense qu’il s’agit plus de maladresse que d’un discours puritain qui irait à l’encontre de tout ce que nous avons pu voir au travers de ses mélodrames. Il ne faut d’ailleurs pas non plus oublier que la morale chrétienne était très importante pour Delmer Daves ; il s'agit d'un autre paramètre qui rend ses mélodrames aussi singuliers, les mouvements de grue ascendants s'alliant parfaitement avec ce mysticisme à hauteur d'hommes.

Ceux qui se délectaient du baroquisme et de l’outrance de Parrish et Susan Slade, ses deux films précédents, risquent d’être surpris pas un retour à une relative sérénité et une certaine douceur pour le dernier film du cycle, à l'image aussi du score de Max Steiner plus apaisé même si tout aussi entêtant ; c’est autre chose mais plastiquement toujours aussi génial et bougrement attachant. Ce qui le rend aussi charmant, outre le beau et jeune couple mis en avant, la splendeur des villes et des paysages traversés ainsi que l’élégance de la mise en scène, ce sont également quelques personnages secondaires dont cet étudiant en civilisation étrusque excellemment bien interprété par Hampton Fancher, qui lui aussi a fait de gros progrès depuis Parrish, ainsi que l’inénarrable et très amusante Constance Ford dans le rôle de cette indécrottable célibataire qui n’aime le sexe qu’en dehors de l’amour et qui trouve agréable de se faire pincer les fesses (« The first time a good-looking Italian man pinched my bottom, I said, "This is for me !" »). Les scènes se déroulant avec Angie Dickinson sur fond de Borodine lors de la dernière demi-heure sont elles aussi, même si un peu manichéennes (à l’inverse de Prudence qui fait attention au qu’en-dira-t-on pour rester une femme "fréquentable", Lyda est une garce totalement immorale et assez fière de l’être), superbement écrites et interprétées. Il faut cependant une nouvelle fois être prévenu : Max Steiner fait jouer les violons jusqu’à plus soif (mais ses leitmotivs s’avèrent immédiatement mémorisables, et je le soupçonne d’avoir une fois encore vu et apprécié les musiques des films d’Ozu), les larmes intempestives et les baisers langoureux sur fond de couchers de soleil sont de la partie... Il faut donc aimer la romance dans ce qu’elle a de plus "midinette" effectivement. Mais l’utilisation des couleurs, des gros plans, des plongées et des contre-plongées est tellement géniale et cohérente avec le sujet que l’on en redemande.

Aucun des quatre mélos de Daves sur la jeunesse de l'époque, dont Rome Adventure constitue le dernier maillon, n’est exempt de défauts (nous n’atteignons certes pas la perfection d’un 3h10 pour Yuma ou de La Dernière caravane) mais tous méritent incessamment d’être redécouverts car ils possédent un ton assez unique qui pourra en agacer certains mais qui pourra aussi au contraire en ravir d’autres dont je fais partie. L’amour passionnel comme moyen de transgresser les tabous, interdits et conventions prudes de la société américaine, c’est ce que porte aux nues ce cinéaste parmi les plus humanistes et délicats du cinéma hollywoodien, un réalisateur qui fonce tête baissé dans un maelstrom de sentiments sans jamais avoir peur du ridicule, ne reculant devant aucune exagération, s’en servant même pour renforcer son propos. Quand en bonus nous est proposé par un formaliste de premier ordre un voyage touristique et romantique en vespa, train, car, voire même téléphérique au sein d’un des plus beaux pays du monde, que demander de plus ? Voici une comédie dramatique et sentimentale, touchante par sa surcharge sensorielle et sensitive mais aussi, à l’image de son générique de début, d’une finesse remarquable. Comme on peut le constater à la lecture de ces lignes, une œuvre faite de paradoxe qui pourra tout autant rebuter que passionner. A vous de juger !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 26 février 2016