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Critique de film
Le film

L'Allée sanglante

(Blood Alley)

Partenariat

L'histoire

Dans la Chine communiste des années 1950, le capitaine américain de la marine marchande, Tom Wilder, s’évade de prison et arrive dans un village où la population veut fuir le régime en place. Tout d’abord sceptique, il accepte rapidement d’organiser le vol d’un navire afin d’emmener les habitants jusqu’à Hong-Kong. Faisant face au danger, il va devoir longer plus de 450 kilomètres d’une terrible côte nommée « l’allée sanglante ». Mais au bout, c’est la promesse de la liberté pour tout le monde...

Analyse et critique

Depuis la fin des années 1940 et des films comme La Rivière rouge et Le Massacre de Fort Apache, John Wayne enchaine les succès à un rythme tel qu’il est rapidement devenu la star numéro 1 aux USA. Rien ne lui résiste, tous les films dans lesquels il joue alors sont des succès. Au début des années 1950, il décide de créer sa propre maison de production indépendante, la Batjac (en référence à la compagnie maritime du film Le Réveil de la Sorcière Rouge), ce qui lui permettra de garder un contrôle total sur certains films qu’il tournera. S’il joue dans la plupart d’entre eux (d’Aventures dans le Grand Nord au Grand McLintock, d’Alamo aux Bérets verts, de Hondo, l’homme du désert aux Cordes de la potence…), il met également en route des projets qu’il se contente de produire : ainsi permettra-t-il, entre autres, à Budd Boetticher de réaliser Sept hommes à abattre. En 1955, le Duke tourne dans deux films d’aventures maritimes, dont l’un, L’Allée sanglante, sera produit par sa société. Habitué du genre, avec les somptueux Naufrageurs des mers du Sud et Le Réveil de la Sorcière Rouge, Wayne y cultive le principe du film d’aventures dans toute sa définition. Il donne les commandes de la mise en scène à William A. Wellman, avec qui il a déjà travaillé, à la fois en tant que producteur et acteur.

Wellman fait indiscutablement partie de ces réalisateurs effacés par le temps. Au contraire d’un Hitchcock, d’un Ford, d’un Hawks, d’un Mann, d’un Walsh, d’un Lang, d’un Huston, d’un Daves… dont on ne cesse de vanter les mérites (avec pleine et entière raison), Wellman voit sa filmographie peu citée par les historiens du cinéma, voire carrément ignorée. Pourtant, à l’image de Budd Boetticher ou de Richard Thorpe, il serait grand temps de le redécouvrir, car il suffit de jeter un œil à quelques uns de ses films pour s’apercevoir de la technique infaillible et poétiquement travaillée du bonhomme. Ses westerns, par exemple, sont souvent magnifiques, tels que L’Etrange incident en 1943, Buffalo Bill en 1944 ou Track of the Cat en 1954, sans oublier les chefs-d’œuvre absolus que demeurent La Ville abandonnée, Convoi de femmes et Au-delà du Missouri. Bastogne et Les Commandos passent à l’attaque prouvent sa maîtrise du film de guerre, et Aventures dans le Grand Nord son sens du film d’aventures mâtiné de drame. Et comment oublier son Ennemi public, avec James Cagney, en 1931 ? Cinéaste sensible, prônant une certaine forme de réalisme, notamment dans les sentiments et les réactions des personnages qu’il dépeint, il laisse derrière lui une filmographie certes plus inégale que celle des grands maîtres hollywoodiens de son époque, mais ô combien plurielle et intelligente.

La rencontre Wayne (acteur) / Wellman fut largement consommée, au travers de trois films. Un tiercé qui ne se hisse malheureusement pas au niveau des plus belles réussites respectives des deux hommes, mais qui fait preuve d’un solide renouvellement dans les idées et d’un sens du divertissement parfaitement entretenu. L’Allée sanglante sera leur dernière collaboration, et l’un des derniers films du metteur en scène. Doté d’un Technicolor flamboyant, d’un exotisme léché et d’une humanité palpable, ce pur produit de l’âge d’or hollywoodien, s’inscrivant dans la logique des grosses machines budgétées du moment, ne déçoit pas et offre un moment formidable saupoudré d’humour et de drame, régulièrement entrecoupé de séquences d’action spectaculaires. Sur le papier, L’Allée sanglante n’a rien à offrir de réellement original : un film anti-communiste, sur l’oppression, avec en figure de proue un capitaine fort en gueule et au cœur « gros comme ça ». Mais Wellman y apporte tout son sens de la poésie, son savoir-faire d’esthète, son efficacité dans la gestion des scènes de foule comme des scènes intimistes. A partir d’un scénario tout ce qu’il y a de plus manichéen (malgré de fort beaux dialogues en certaines occasions), il entrecoupe le film d’idées plastiques et romantiques du plus bel effet, il nuance son récit ainsi que le sous-texte, sans toutefois oublier de respecter le cahier des charges idéologique (l’Ouest demeure la zone libre à atteindre), en essayant de l’atténuer autant que possible. Sous sa caméra experte, Wayne y trouve un beau rôle, un de plus. On peut ainsi constater que, sorti de l’écurie Ford, Hawks et Hathaway, Wayne a su trouver des rôles intéressants, parfois ambigus, en donnant toujours le meilleur de lui-même : L’Ange et le mauvais garçon, Tycoon ou Le Réveil de la Sorcière Rouge, sans oublier un Pittsburgh méconnu (dans lequel le Duke joue presque un salaud) lui ont permis d'éclater son image, de prendre des risques et de contourner son personnage de « héros sans peur et sans reproche ». S’il n’atteint pas la perfection d’acting que lui confèrent la direction de Ford ou de Hawks, il s’améliore avec le temps, se débarrasse peu à peu de ses quelques tics de léger sur-jeu (même si ces derniers passent admirablement bien, comme dans Tycoon) et atteint enfin l’apogée de son style, le sommet de son art dans les années 1950. C’est donc un John Wayne totalement mûr, aguerri et à la filmographie déjà très impressionnante, qui apparait dans ce film. Dans ses bras se blottit la charmante et piquante Lauren Bacall. Son visage aussi particulier que sensuel fait encore des ravages, sa voix toujours échappée du Port de l’angoisse d'Howard Hawks continue de lui donner cet air profondément libéré, son allure souple et distinguée lui permet de composer un personnage sincère. Son couple avec Wayne est aussi crédible que discret et romantique. Et lorsque ce dernier l’enveloppe dans ses bras grands, puissants et protecteurs, le romantisme hollywoodien s’offre encore une belle exemplification.

Mais William Wellman ne fait pas tourner son film uniquement autour du couple vedette. Car son intelligence est de proposer un film où le héros ne tire pas toute la couverture à lui, Wayne n’y est pas le capitaine parfait qui sauve toujours la situation. La population du village chinois est de ce fait considérablement humanisée (surtout en regard d’autres films similaires de l’époque) et pluralisée dans un ensemble aussi varié que pourtant resserré au sein d’une union formidable. Il suffit d’assister au départ du bateau, après une heure de film, pour découvrir une population muette, qui s’éloigne du rivage dans un silence accablant, délaissant un instant l’espoir pour le sentiment de triste nostalgie, celle d’un village obligé de quitter sa terre natale pour fuir un terrible régime politique. Alignant quelques plans sur des dizaines de visages fermés, dramatiquement superbes, entre des enfants qui comprennent trop tôt ce qui se déroule dans leur vie, une femme qui retient ses larmes (Joy Kim, fraiche et touchante dans le rôle de la Chinoise adjointe à Bacall) et un vieux pêcheur qui esquisse un geste tout en pudeur pour dire au revoir à sa terre… Wellman retrouve l’espace de plusieurs plans, la magie de Convoi de femmes, sans en atteindre la perfection stylistique mais avec quasiment la même émotion. Ces plans resserrés sur des visages presque peints, le réalisateur les écoule petit à petit dans le film : une femme enceinte couchée sur le sol du navire, une autre portant son petit sur le dos, des enfants tous couchés sur le pont et brandissant avec patience leur canne à pêche en espérant prendre du poisson, tout le monde se privant de boire de l’eau pour que la chaudière puisse en avoir suffisamment… En fonction des impératifs de production réglés sur des raisons commerciales, Wellman arrive toutefois à imposer son point de vue empli d’humanité et de justesse. Il filme les enfants avec une extraordinaire tendresse et ne noie jamais ses protagonistes sous les codes éculés du genre. Car passé un prologue d’une quinzaine de minutes où l’on est parfois à la limite de quelques « chinoiseries », la mise en scène préfère esquisser un peuple solide, endurant et digne d’un très beau respect. Le rôle de Wayne y est aussi structuré dans ce sens : faisant oublier un Big Jim McLain anti-rouge foncièrement bête et premier degré, l’acteur compose ici un personnage bougon, aussi brutal que sympathique, toujours tiraillé entre sa mission et sa conscience, de plus en plus attaché aux Chinois qu’il est en train de convoyer. Cet homme, dont on devine aisément la solitude et la détresse en prison au début du film, s’est créé une partenaire imaginaire, « Baby », cette femme qui n’existe que dans l’air et avec laquelle il discute régulièrement pendant le film. Wayne manie sans problème cet ajout psychologique, n’en fait jamais trop, en joue avec humour et obtient ainsi davantage la sympathie du spectateur. Plus complexe que ce que l’on pourrait penser, le capitaine Wilder est en fin de compte un joli compromis entre le personnage « waynien » type et l’aventurier au bout du rouleau qui s’imagine cette compagne symbolisant autant la liberté de ses fantasmes que l’amour qu’il chérit sans vraiment l’avoir connu. A ses côtés, amoureuse jusqu’à en être jalouse de « Baby », Lauren Bacall reprend cette féminité forte qui passe par-dessus le machisme pour imposer sa présence. Le reste de la distribution est homogène, on y retrouve Paul Fix, grand habitué des productions Wayne (une vingtaine de films ensemble), et Henry Nakamura, le Chinois de Convoi de femmes qui offrait cette présence si rafraichissante dans ce film si grave. Moins utilisé en ces lieux, il évite néanmoins le sur-jeu en toute circonstance.

Bien sûr, L’Allée sanglante est aussi un film tout ce qu’il y a de plus hollywoodien. Il faut donc s’attendre à y trouver beaucoup d’action, souvent soutenue par des moyens conséquents. Le voyage le long des côtes est plastiquement très abouti, particulièrement dans les scènes de nuit et dans le cimetière maritime où gisent des navires échoués. Cuirassés belliqueux, coups de canons tous azimuts, corvettes lâchées à pleine vitesse, rebondissements scénaristiques nombreux, rien ne manque, y compris dans la manière de mettre cet ensemble en images. En solide technicien, Wellman va droit au but, livre des plans efficaces, grâce à un montage qui préfère jouer sur le sens du détail que sur la rapidité. Cela dit, y compris dans l’action, Wellman se permet des fantaisies assez originales : la scène de tempête nocturne, quasi muette, où l’on entend uniquement le vent et la mer déchainés, et où l’on assiste de l’extérieur à une bagarre musclée entre Wayne et deux tueurs, soulignée par une vitre fracassée et des coups douloureux. Curieuse façon de filmer l’action, mais qui n’en n’est pas moins efficace. La caméra de Wellman sait exactement se positionner pour donner le meilleur de ce que la séquence a à offrir, parfois millimétrée (le visage de Lauren Bacall entre deux rayons de gouvernail), parfois cocasse (Wayne hurlant dans le tuyau de communication avec la salle des machines, sans que l’on ne perçoive quoi que ce soit de ce qu’il raconte, puisque nous sommes à l’extérieur). En une séquence d’action aussi originale que complexe, William Wellman prouve l’étendue de son talent et facilite la compréhension du spectateur grâce à des codes visuels marqués mais non grossiers, tranchant littéralement avec la structure habituelle classique de ce genre de bagarres. Et c’est en fait ici que se joue l’apport maximal du metteur en scène, car d’un film au départ complètement prévisible il livre une version finale soignée, haut de gamme, rejetant la plupart des facilités du genre et truffant l’histoire d’idées remarquables.

L’Allée sanglante est simplement la démonstration parfaite du savoir-faire hollywoodien d’une certaine époque dans le cinéma d’aventures et d’émotion. Sans aucun effet spécial de synthèse et grâce à une énergie salvatrice de tous les instants, ce divertissement coloré se savoure comme un bonbon à plusieurs parfums et qui laisse après-coup un arrière-goût terriblement agréable. Du « tout-venant » diraient certains historiens du cinéma, « mineur du point de vue historique » diraient certains autres, mais d’une indéniable qualité pour le plus grand plaisir de tous.

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Par Julien Léonard - le 4 septembre 2009