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Critique de film

L'histoire

1872, le chasseur d’Indiens Johnny MacKay (Alan Ladd) est convoqué à la Maison Blanche par le président Ulysses S. Grant (Hayden Rorke). Ce dernier a entendu parler du climat de violence qui règne à la frontière de la Californie et de l’Oregon. Les pionniers sont en effet attaqués sans discontinuer par le leader des renégats de la tribu des Modocs, Captain Jack (Charles Bronson). Connaissant sa grande connaissance du terrain et des Indiens, Grant donne à Johnny pour mission d’aller négocier la paix et, pour ce faire, tenter de convaincre le chef des rebelles Modocs de réintégrer la réserve d’où il s’est enfui. Sur le chemin du retour, Johnny escorte Nancy (Audrey Dalton), la nièce d’un colonel à la retraite qu’elle vient rejoindre dans l’Ouest. Leur diligence est attaquée, l’amie du conducteur tuée. Peu de temps après, ils découvrent la famille de Nancy massacrée. Ils se rendent à Fort Klamath où Toby (Marisa Pavan) et son frère Manok (Anthony Caruso) apprennent aux soldats que la majorité des membres de leur tribu, les Modocs, souhaitent la paix et qu’ils se désolidarisent de Captain Jack. A Lost River, Johnny rencontre ce dernier qui ne veut rien entendre aux propositions du nouveau "pacificateur", estimant qu’il n’a pas à lâcher un quelconque hectare des terres de ses ancêtres. La tension monte d’un cran lorsqu’un des hommes du Captain Jack est tué de sang-froid par le conducteur de la diligence qui, depuis la mort violente de son amie, ne pensait qu’à se venger. Les raids sanglants contre les pionniers reprennent de plus belle ; la diplomatie ayant échoué, il va falloir employer les grands moyens et aller déloger de force les Indiens récalcitrants...

Analyse et critique

Delmer Daves n’était pas revenu au western depuis le formidable succès de sa première et encore unique tentative dans le genre, le très beau La Flèche brisée (Broken Arrow) en ce tout début de décennie. C’est lui qui avec ce film avait réellement lancé la vague du western pro-Indien - plus qu’Anthony Mann et son pourtant sublime Devil’s Doorway (La Porte du diable) qui était malheureusement passé totalement inaperçu, phagocyté par le triomphe du film de Daves. Pour son retour à ce qui restera son genre de prédilection (avant sa dernière partie de carrière consacrée au mélodrame, il ne réalisera plus pendant cinq ans que des westerns - et quels westerns !), il choisit à nouveau un thème semblable qu’il écrit et scénarise lui-même. Comme si cela ne suffisait pas, il le produit en collaboration avec Alan Ladd pour la nouvelle compagnie créée par ce dernier, Jaguar Productions. On ne peut donc pas dire que ce ne soit pas un film personnel, aucun producteur n’ayant pu interférer dans les intentions premières du réalisateur ; Daves le considérait d’ailleurs comme son film le plus authentique. Eh bien paradoxalement, lorsqu’on adore autant que moi ce cinéaste, Drum Beat a de grandes chances de décevoir, Daves ne répondant pas suffisamment ce coup-ci à nos attentes au vu de ce qu’il avait déjà été capable de faire jusqu’à présent et - si l'on s’avance un peu dans le temps - en comparaison de ses films suivants. Daves, en général plus à son aise dans la "chronique" que dans l’historique, rate ici paradoxalement toutes les digressions qui s’éloignent des faits réels narrés. Mais son Drum Beat, quoique bancal, n’en demeure pas moins dans l’ensemble une honorable et intéressante réussite.

De la part d’un cinéaste dont la sensibilité imprégnait tous les différents genres qu’il avait jusque-là abordés (le film de guerre avec Destination Tokyo, la comédie musicale avec Hollywood Canteen, le drame avec La Maison rouge, le film noir avec Les Passagers de la nuit...), L’Aigle solitaire se révèle donc un peu décevant. Il manque en effet à ce dernier les principaux éléments qui faisaient de ses meilleurs films des merveilles d’émotivité : la sensibilité, l’attention extrême portée aux personnages, le lyrisme, la douceur de ton... Dommage que l’authenticité recherchée se soit faite au détriment de ce pour quoi le réalisateur s’était fait jusqu’à présent très justement remarquer. Proche de La Flèche brisée par son intrigue, Drum Beat reprend l’histoire d’un homme que l’on envoie faire signer un traité de paix aux Indiens afin de pacifier des régions infectées par la haine et les massacres de part et d’autre : les Indiens refusent que l’on s’installe sur leur territoire, les pionniers sont maintenant implantés depuis une vingtaine d’années et s’estiment eux aussi désormais propriétaires de leurs lopins de terre. Mais si dans La Flèche brisée Thomas Jeffords avait à faire au raisonnable Cochise, le chef des Apaches Chiricahuas, Johnny MacKay devra déployer des trésors de diplomatie face à l’intraitable Captain Jack de la tribu des Modocs superbement campé par un Charles Bronson charismatique à souhait : un guerrier présomptueux et inconséquent, d’autant plus dangereux qu’il est facilement influençable par d’autres chefs de clans encore plus cruels que lui. Au sein des guerres indiennes, on a souvent abordé l’histoire des Sioux, des Apaches ou des Cheyennes mais assez peu les conflits qui eurent lieu entre "Américains" et autres peuplades indiennes. Drum Beat s’inspire d’un fait historique réel, celui communément appelé "la guerre des Modocs" qui s'était déroulée entre 1872 et 1873 et avait causé pour l’unique fois dans l'histoire de ces confrontations la mort d’un général américain. Celui-ci aura cette répartie durant le film : « Sometimes it is as necessary to take risks to win peace as it is in war to win victories. »

Voici un rapide topo historique pour ceux que les guerres indiennes intéressent. Les Modocs, petite tribu du nord de la Californie, ayant du mal à vivre en bonne entente avec les pionniers qui vinrent s’installer dans la région de Lost River, durent céder leurs terres aux États-Unis en 1864 puis s’exiler dans une réserve en Oregon où avait déjà été déplacée la tribu des Klamath. Or, les deux tribus se détestaient cordialement. Certains Modocs ne supportant pas de vivre aux côtés de leurs ex-ennemis, un groupe d’une cinquantaine d’hommes sous le commandement de Kintpuash (plus connu sous l’appellation de Captain Jack pour son amour des uniformes) retourna vivre sur ses terres d’origine, quittant la réserve sans violence ni affrontements. Bientôt un autre groupe mené par Hooker Jim fit de même mais en commettant au passage quelques exactions contre les colons avant de rejoindre Captain Jack. Alors que ceux-ci refusaient de retourner s’installer dans la réserve qu’ils avaient quittés, l’armée fut réquisitionnée afin de reconduire les Indiens récalcitrants ; c’est ainsi que fut déclenchée la "Modoc War" le 28 novembre 1872, des membres de chaque camp ayant été tués à cette occasion. Captain Jack et ses hommes vont s’installer sur une position quasi imprenable, un immense rocher d’origine volcanique que l’on appela "la forteresse de Jack’", situé dans les Lava Beds à la frontière de la Californie et de l’Oregon. Le 16 janvier 1873, 400 Tuniques bleues voulurent prendre d’assaut la forteresse avec pour seul résultat 16 morts et 44 blessés, les Indiens n’ayant eu à subir aucune perte. Des négociations de paix furent engagées au cours desquelles le chef indien assassina le 11 avril le Général Canby. Ce "meurtre" commis sous la bannière du drapeau blanc scandalisa l’opinion publique. Les forces armées se réunirent pour se venger mais il leur fallut encore quelques mois avant que les Modocs ne capitulent ou soient capturés. Passé devant une cour martiale, Captain Jack fut pendu le 3 octobre 1873 à Fort Klamath ; ses hommes furent envoyés dans une réserve de l’Oklahoma.

Malgré quelques libertés prises par rapport aux dates et à la réalité historique, les faits ont été semble-t-il assez bien décrits par Delmer Daves qui s’était penché sur le sujet avec attention. Les lieux de l’action ne sont pas les mêmes que ceux du tournage, la façon de se vêtir des Modocs dans le film ressemble plutôt à celle des Apaches mais hormis quelques petits détails de cette nature et quelques omissions, Drum Beat est un des films pro-Indiens dont l’authenticité ne peut être remise en cause. Il est d’ailleurs étonnant de lire sous la plume de certains une accusation de racisme à son encontre ; sachant que Delmer Daves a vécu quelques mois dans les camps indiens pour apprendre à connaître leurs coutumes, qu’il écrira l’année suivante le scénario de White Feather, il est totalement inconcevable d’appuyer cet avis. Rappelons d’ailleurs ce que disait le réalisateur à Bertrand Tavernier à propos de Broken Arrow : "J’aime beaucoup Broken Arrow parce que j’ai pu montrer dans cette œuvre l’Indien comme un homme d’honneur et de principes, comme un être humain et non comme une brute sanguinaire. C’était la première fois qu’on le faisait parler comme un homme civilisé parlerait à son peuple, de ses problèmes et de son avenir. L’ONU décerna des louanges considérables à ce film parce qu’il présentait un monde où les gens en conflit se respectaient. L’on trouvait des salauds chez les Blancs, mais aussi des types recommandables, de même qu’il y avait des Indiens faméliques mais aussi des hommes en qui l’on pouvait avoir confiance. Une vérité première... A partir de ce moment, Hollywood cessa de peindre les Indiens comme des sauvages." Il n’y avait aucun manichéisme dans ce premier western puisque dans un camp comme dans l’autre, on y trouvait des âmes droites et sincères ainsi que des gens fourbes et belliqueux. Il en va de même pour Drum Beat, Delmer Daves a même pris un peu plus de risques en dépeignant le chef indien comme un être sanguinaire qui refuse toute forme de paix : les tentatives de négociations seront rendues ainsi bien difficiles, voire impossible.

President Ulysses S. Grant : « What kind of man is he ? »
Johnny MacKay : « Well, some people say he's got a little white blood in him because of his white eye... But I think it's mostly bad blood. »

D’un autre côté, Daves nous fait immédiatement comprendre qu’une majorité de la tribu s’oppose au Captain Jack à travers les personnages de Toby et Manok, la sœur étant même tombée amoureuse du négociateur blanc. Bref, le film n’est aucunement anti-Indien ; il pose le problème de l’époque : vu que désormais il est devenu inéluctable que deux peuples se trouvent en présence sur les mêmes terres, il s’agit maintenant de cohabiter ou de combattre. Pour que la paix l’emporte, il ne faut plus de va-t-en-guerre de part et d’autre, en l’occurrence pas plus de Captain Jack que de conducteur de diligence haineux (car Delmer Daves n’oublie pas de nous rappeler que du côté des Blancs, les préjugés et les rancœurs étaient tenaces : « You see, Doc, out this way, the Bible and brotherly love get all mixed up with injun hate. »). Une fois les belligérants mis hors d’état de nuire, la discussion pourra s’installer entre l’État américain et le peuple indien qui, dans sa majorité, souhaite l’arrêt des conflits pour pouvoir enfin vivre en paix même si cela doit se faire au sein des réserves. Tout ceci est intelligemment montré mais le discours se fait parfois un peu appuyé, un peu trop didactique et non dépourvu d’angélisme comme la conclusion dite en voix-off par le narrateur : « And thus ended the killing in the Modoc country, and the peace began amoung our people that lives to this day. A peace that wasn't won by just wanting it, but costs plenty - but left scars. But it showed the country something we had to learn and remember - that among the Indians, as amongst our people, the good in heart outnumber the bad, and they will offer their lives to prove it. »

Si la partie historique est pleinement réussie, tout ce qui tourne autour déçoit et notamment les romances entre Alan Ladd/Marisa Pavan d’une part, Alan Ladd/Audrey Dalton de l’autre. Il faut avouer que l’interprétation n’est pas le point fort du film et, excepté Hayden Rorke qui campe avec talent le président Grant et Charles Bronson, peut-être le plus convaincant des acteurs blancs dans la peau d’un Indien et l’une de ses interprétations les plus mémorables (belle séquence finale entre lui et Alan Ladd), le reste du casting ne fait guère d’étincelles et notamment les actrices qui rendent leurs personnages encore plus ternes qu’ils devaient l’être sur la papier. L’année suivante, Daves allait trouver sa comédienne de prédilection (Felicia Farr) mais en l’occurrence, Audrey Dalton s’avère bien mauvaise interprète, ce qui rend son intrigue sentimentale avec Alan Ladd totalement inintéressante, manquant de passion, l’acteur semblant également un peu fatigué. Un scénario donc dans l'ensemble assez bancal, qui manque d’une certaine rigueur. Daves aurait dû faire comme Mann l’a fait pour son film La Porte du diable : filer tout droit sans aucune digressions. Ici, il louvoie et en arrive même à nous faire ressentir comme de gros trous au sein de son intrigue par ailleurs pas spécialement bien rythmée.

Delmer Daves rachète le manque d’ampleur et de fermeté de son scénario par une mise en scène magnifique, soutenue par une belle partition lyrique de Victor Young (qui ne se loupe, par envahissement incongru, que lors de la scène de bagarre entre Ladd et Bronson dans le lit d’une rivière) et par la splendide photographie de J. Peverell Marley (mais alors pourquoi ces quelques toiles peintes nocturnes "warnerienne" qui sont très peu raccord ?). Rares sont les réalisateurs ayant un tel sens de l'espace et du Cinémascope. De ce point de vue, l'attaque du rocher par la cavalerie à pied qui se déploie sur une seule ligne est d’une beauté plastique qui préfigure les figures géométriques composées par l’armée romaine lors des scènes de bataille dans Spartacus. Le cinéaste nous offre aussi quelques mouvements de grue absolument splendides comme celui qui suit les trois "négociateurs" se faisant encercler par les Indiens, passant néanmoins en leur milieu sans s’arrêter, la caméra s’élevant pour les voir partir au galop puis retournant en arrière pour aller recadrer les Indiens qui décident de se lancer à leur poursuite. D’autres images risquent de vous entêter comme l’arrivée d’Alan Ladd dans la cabane de Charles Bronson par laquelle on entre par le toit. Bref, malgré quelques défauts dans l’écriture, malgré une interprétation d’ensemble pas vraiment à la hauteur, la sincérité et la beauté plastique du film emportent le morceau et finissent d’en faire une belle fresque historique dans laquelle Blancs et Indiens sont mis à égalité. Certains portraits d’hommes blancs ne sont guère plus valorisants que nombre ce ceux des leaders belliqueux qui se trouvent aux côtés de Captain Jack : Robert Keith en irresponsable raciste, Elisha Cook Jr. en trafiquant d’armes, le révérend engoncé dans ses certitudes... De bonnes intentions pour un bon film à condition de ne pas en attendre monts et merveilles.

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