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Critique de film
Le film

L'Aigle et le vautour

(The Eagle and the Hawk)

Partenariat

L'histoire

En 1863, en pleine guerre de Sécession, le Texas Ranger Todd Croyden (John Payne) délivre Whitney Randolph (Dennis O’Keefe) d’un camp de prisonniers confédérés. De retour au Texas, le gouverneur lui apprend que l’homme qu’il vient de sortir de cette mauvaise posture n’est autre qu’un espion à la solde des Nordistes. Todd n’en croit pas ses oreilles ; avoir risqué sa vie pour sauver un ennemi du Sud ! Et ce n’est pas fini puisqu’il est maintenant chargé de l’accompagner au Mexique. En effet, il semble se préparer dans ce pays un bien plus grand danger que les conflits civils qui gangrènent actuellement les Etats-Unis, et contre lequel il convient de s’assembler pour lutter. On a cru comprendre que non loin de la frontière, le général mexicain Liguras surnommé "le vautour" (Thomas Gomez) levait une armée dans le but d’envahir le Texas. Il faut aller s’en rendre compte sur place, d’autant que le précédent agent secret envoyé en ces lieux est désormais porté disparu et que les armes que les Américains font porter au président Juarez n’arrivent jamais à destination. En route, les deux hommes aident Madeline (Rhonda Fleming), une jolie demoiselle, à se sortir d’un mauvais pas, son chariot s’étant retrouvé coincé au milieu d’une rivière. En arrivant dans la première ville mexicaine, ils la retrouvent et apprennent qu’il s’agit de la fille de l’important Basil Danzeeger (Fred Clark) qui semble faire la pluie et le beau temps dans la région. Ils découvrent sans tarder que le prédécesseur de Whitney a été tué et que la situation est encore plus compliquée que ce qu’ils avaient suspecté...

Analyse et critique

Le corpus westernien du site nous avait déjà fait croiser une fois la route de Lewis R. Foster alors que j'écrivais sur son premier western assez anachronique, le sympathique mais oubliable El Paso. A l’occasion, nous avions rapidement abordé sa filmographie ; rappelons succinctement que parmi ses contributions célèbres, il fut à l’origine du sujet original de Monsieur Smith au Sénat (Mr Smith Goes to Washington) de Frank Capra, et que Tavernier et Coursodon dans la première édition de leur livre sur 30 ans de cinéma américain avaient écrit sur lui ce court mais surprenant éloge : "Heureux les cinéphiles qui ont connu Foster" et à propos de ce deuxième western du cinéaste : "dont l’humour et la photo de James Wong Howe ne manquent pas d’agréments." Bref, si le nom de ce cinéaste ne dira aujourd’hui certainement rien à une immense majorité de cinéphiles, il serait souhaitable de ne pas complètement l’oublier. Il se rappelle à nous aujourd’hui avec son excellent deuxième essai dans le genre, L’Aigle et le Vautour ; à notre tour de le faire sortir de l’injuste oubli dans lequel il est tombé.

John Payne : « This spying business... wouldn’t be dangerous, would it ? »
Dennis O’Keefe : « Little bit. Worse that can happen to you is you get killed. »

A posteriori, ce western pourra sembler banal mais il pourrait tout simplement être l’un des premiers westerns d’espionnage ; ce devait être aussi l’une des premières fois que l’action se déroulait quasi-intégralement sur le territoire mexicain et non plus en Amérique du Nord, même si le tournage eut lieu en Arizona. Au final, ce petit western méconnu aura su innover sur plusieurs plans. Il est également intéressant de constater que les Mexicains ne sont encore pas ici caricaturés comme ils le seront trop souvent par la suite, y compris dans quelques chefs-d’œuvre du genre. Rendons grâce pour tout cela au scénariste Daniel Mainwaring - déjà auteur non négligeable de petites pépites telles La Griffe du passé (Out of the Past) de Jacques Tourneur ou encore Ca commence à Vera Cruz (The Big Steal) de Don Siegel - qui, en collaboration avec le réalisateur lui-même, a signé un scénario non seulement novateur mais intelligent, extrêmement bien écrit, plein d’humour et historiquement passionnant.

Eduardo Noriega : « I see an army building in the mountains, I see peasants with silver in their pockets for joining that army, and I hear El Captain speak of leading an army into Tejas when word and arms come from Presidente Juarez. »

Alors que la guerre de Sécession faisait rage, Napoléon III a voulu profiter de la déstabilisation et la vulnérabilité du Mexique pour installer à la tête du pays Maximilien d’Autriche, trahissant ainsi le président légitime, Benito Juarez, alors ami du gouvernement américain. Le fait historique est bien réel mais il serait dommage, au détriment de l’intrigue, de dévoiler les rouages qui feront prendre conscience à nos héros de ce coup d’Etat qui se préparait en sourdine. Car l’imbroglio d’espionnage mis en place par les scénaristes, quoique très fluide et finalement assez attendu, n’en est pas moins captivant pour l’époque. Mais ce n’est pas le seul point positif de ce script. En effet, le duo que Foster et Mainwaring a décrit, celui formé par un Texas Ranger et un agent secret du camp adverse, se révèle bougrement attachant et leurs relations faites d’amitié, de connivence et d’ironie peuvent faire penser à celles qui lieront plus tard les personnages interprétés par Roger Moore et Tony Curtis dans la série Amicalement vôtre. Et vu que John Payne et Dennis O’Keefe sont parfaits dans la peau de leurs protagonistes respectifs, on se régale de leurs échanges divinement spirituels ; il faut dire que les dialogues concoctés pour ce film, et dont j’ai parsemé ce texte de quelques exemples, s’avèrent brillants et savoureux. Attention, ne vous y trompez pas, il ne s'agit aucunement d'une comédie mais d'un film bourré d'humour, nuance !

John Payne à Rhonda Fleming : « I don't know anything about you, except you can tie a man's stomach in knots and make his tongue feel as thick as a saddle blanket. »

Pour compléter cette histoire d’espionnage et d’amitié, une romance se fait jour entre John Payne et Rhonda Fleming, un couple dont l’alchimie fonctionne à merveille et qui se reformera à de nombreuses reprises sous la direction du même Lewis R. Foster mais aussi sous celle plus prestigieuse d’Allan Dwan. Rien de naïf ni de mièvre dans cette histoire d’amour qui, sans en dire plus, a peut-être pu influencer Fritz Lang pour son Rancho Notorious ; en effet, elle possède de nombreux points communs avec celle liant Marlene Dietrich et Arthur Kennedy. Et les amateurs d’action là dedans ? Entre les délicates réparties humoristiques, les running gags amusants (celui des bottes), l'imbroglio d’espionnage, la mise en perspective historique et les séquences romantiques, sont-ils oubliés pour autant ? Pas du tout, car le film file à vive allure et n’est pas dénué de scènes mouvementées qui culminent avec celle au cours de laquelle John Payne est attaché entre deux mustangs lancés au grand galop dans le but de le faire mourir écartelé et dépecé. Néanmoins, il est dommage que le manque de moyens se fassent sentir lors de ces moments cruciaux et que l’utilisation maladroite des transparences gâche un peu notre plaisir. Car oui, il s’agit malgré tout d’un petit film de série solidement réalisé par Lewis R. Foster qui ne se révélait cependant pas assez doué pour constamment pallier les contraintes dues à ce trop petit budget, comme y parviendront par exemple André de Toth ou Budd Boetticher.

Saluons aussi la photographie en Technicolor de James Wong Howe, qui nous avait surtout habitués jusqu’à présent à manier le noir et blanc avec dextérité", et un casting parfaitement choisi. Si Rhonda Fleming n’est pas spécialement une grande actrice, cette sculpturale rousse en impose quand même sacrément ; Fred Clark et Frank Faylen sont des "méchants" que l’on aime haïr ; et nos deux compagnons de fortune sont superbement interprétés par Dennis O’Keefe, le bavard impénitent, et John Payne, bien moins loquace, préfigurant l’homme sans nom de Sergio Leone avec ses réparties cinglantes et non dénuées d’une forte dose d’ironie. Alors qu’on le critique souvent pour sa fadeur, je vous conseille de jeter un coup d’œil sur la prestation que Payne délivre dans ce film pour vous rendre compte qu’il n’en est rien. Un acteur à redécouvrir d’urgence ! Un scénario intelligent et bien ficelé, de l’humour à revendre, de la romance, de l’action, un arrière-fond historique passionnant, une pointe d'émotion inattendue vers le final... Il manque assurément un grand metteur en scène derrière la caméra, mais n’accablons pas plus ce pauvre Lewis R. Foster car son travail de bon artisan nous aura fait passer un moment bougrement agréable. Une galette numérique pour ce très bon western ne serait pas du luxe !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 21 novembre 2015