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Critique de film
Le film

L'Âge de Cosme de Médicis

(L'Età di Cosimo de Medici)

L'histoire

Ce téléfilm est divisé en trois parties d’à peu près une heure et demie chacune :

L’Exil de Cosme : à la mort de son père, Cosme de Médicis reprend la direction de la banque familiale. Il doit affronter l’oligarchie qui règne alors à Florence et, en particulier, la puissance famille des Abruzzi.

Le Pouvoir de Cosme : De retour d’exil, Cosme intrigue et réussit à diriger de manière influente la République. C’est l’Âge d’or du commerce et des arts.

Leon Battista Alberti, l’Humanisme : Théoricien de la perspective, Alberti hésite à devenir architecte. Obtenant la confiance du Pape Nicolas V, il a pour mission de redonner à Rome sa splendeur d’antan. Il se lance dans la réalisation de quelques grands chantiers et développe une philosophie bien à lui.

Analyse et critique

1 : Cosme de Médicis

Tourné entre août et septembre 1972 dans de très nombreux endroits, L’Âge de Cosme de Médicis est une série de trois films qui raconte l’essor d’un nouveau système économique et celui de l’humanisme. Le film devait d’abord être distribué et produit par une chaîne de télévision américaine. Mais quand ils découvrirent les rushes, les distributeurs ne le trouvèrent pas assez conventionnel, si bien qu’ils retardèrent longuement sa diffusion. Quoi qu’il en soit, Roberto Rossellini tourna le film en anglais et le doubla dans cette langue.

Les deux premières parties se concentrent autour de la figure de Cosme de Médicis. Au regard de l’histoire, Cosme l’Ancien, fut le premier des Médicis à exercer une influence politique sur la République florentine. Il instaura un règne dynastique et son petit-fils, Laurent le Magnifique, symbolisera longtemps l’esprit de la Renaissance humaniste. Cosme s’est illustré dans bien des domaines : il fut un banquier puissant, un grand stratège politique, et il inaugura la tradition de mécénat qui allait longtemps faire la renommée de la République florentine et de son illustre famille. À travers ce personnage, Rossellini tente de retrouver l’ambiance frénétique des prémisses de la Renaissance italienne. Il s’intéresse particulièrement à l’essor d’un système économique inédit dominé par les banquiers et les marchands. Ce n’est pas tant au niveau de la reconstitution historique que le film surprend. L’immense effort est concentré dans les informations fournies à l’oral. Tous les personnages communiquent un ensemble impressionnant d’informations précises dont l’énumération peut s’avérer aussi fascinante que laborieuse. Il explique ainsi de quelle manière étaient prélevés les impôts, comment était élue la Seigneurie, précise le montant exact de la fortune des Médicis en 1432 etc. L’accumulation noie malheureusement les informations dans le même bain et on reste un peu hébété devant tant de précisions. Par contre, le tableau se précise et on commence à se faire peu à peu une idée sur la manière qu’avaient de vivre les Florentins au XVème siècle.

Pour ce qui est de l’existence de Cosme lui-même, Rossellini suit scrupuleusement les grandes étapes chronologiques de son parcours flamboyant : de sa tentative pour supprimer l’oligarchie des Abruzzi, à son exil politique de dix ans mais réduit à dix mois, jusqu’à son retour et sa prise de pouvoir. Ce portrait s’avère contrasté : il semble admirer l’homme avisé, le politicien rusé, le mécène capable de faire construire la plus grande bibliothèque de son temps. Mais il reste ambigu quant à son influence véritable, tant l’avènement des Médicis s’est fondée sur la culture du clientélisme. Cosmes achète ses alliés, rembourse la dette de ses fidèles, permet mille commerces à ceux qui le soutiennent dans sa quête de pouvoir.

Pour en interpréter le rôle, Rossellini dut longtemps partir à la recherche d’un comédien possédant le même nez aquilin que Cosme. Il fonda ses recherches sur les célèbres portraits que l’on a de Cosme l’Ancien et, en particulier, ceux de Jacopo Pontormo. C’est dans une boîte de nuit qu’il remarque l’appendice impressionnant de Marcello Di Falco que l’on retrouvera ensuite dans Descartes et dans Amarcord de Federico Fellini (1973). La manière de penser, que Rossellini et ses fidèles scénaristes (Luciano Scaffa et Marcella Mariani) choisissent de représenter, oscille entre humanisme et machiavélisme prématuré. Les hommes prennent plaisir à discourir, à s’écouter les uns les autres, à penser par eux-mêmes, mais ils aiment aussi intriguer, manigancer et comploter. Les basses œuvres de la politique consistent à trouver par n’importe quel moyen des alliés plus puissants. Il s’agit aussi de gagner le cœur de la multitude en lui faisant prendre des vessies pour des lanternes. Tous les moyens sont bons pour la faire se ranger à la cause d’un particulier plus malin. Cosme agit comme un individu qui connaît la nature de l’homme, ses faiblesses, et a décidé de s’en servir à ses fins. Le début de son aventure débute à la mort de son père en 1432. On ne verra pas sa disparition, le film bifurquant, au milieu de la deuxième partie, vers la figure du grand Léon Battista Alberti.

2 : Leon Battista Alberti

Lors de son retour d’exil, Cosme est suivi par la population florentine en liesse. Alberti suit le cortège, pressé de voir celui dont on attendait si impatiemment le retour. Mais au moment où Cosme et ses suiveurs s’apprêtent à tourner dans une rue, Alberti s’éloigne soudain. Il sort du champ, quitte l’histoire politique. Il a été attiré par un bas-relief de Donatello. À partir de ce moment précis, à l’exacte moitié du triptyque, Alberti dérobe le récit. Peintre, sculpteur, architecte de renom, géomètre, Alberti fut un héros de son époque que l’on loua si bien qu’on lui prêta même des qualités physiques surnaturelles. Rossellini décrit un homme froid et réfléchi, toujours prompt à écouter, qui aime se cacher derrière les meutes pour entendre ce qui se raconte. Il incarne la figure de l’Humaniste dans toute sa pureté. L’homme veut unifier tous les savoirs. À force d’observations scientifiques, d’une foi absolue dans les mathématiques et la géométrie (comme Descartes), il va théoriser la perspective et lui donner ses lettres de noblesse. Par l’affirmation de la nécessité de la concentration des savoirs, il va sortir l’artiste de son rang de serviteur pour en faire un génie.

Rossellini intercale quelques plans de travail du célèbre architecte pour le laisser nous montrer quelles sont ses ambitions. Il décrit ainsi les lois mathématiques de l’harmonie et la meilleure manière de concevoir la façade d’un monument. Il se montre aussi, comme tous les personnages du coffret, admiratif envers ses pairs. Il dérobe au passé ce qui lui semble convenable et grandiose pour composer avec d’autres inventions de l’histoire. Il sait comme Descartes et Pascal que la science peut libérer l’homme et l’aider à se reprendre en main. Il trouve un moyen ingénieux de mesurer les fonds marins.

Une très brutale ellipse vient rompre le rythme de ce portrait. On retrouve le personnage quelques décennies plus tard. Il a les cheveux blancs et il se promène devant la Basilique Santa Maria Novella de Florence dont il a conçu les plans. Alberti explique que la basilique doit servir d’inspiration pour les générations futures. Désormais il enseigne, ce qu’il fit effectivement à la fin de sa vie. Devant des miroirs convexes, il parle à des étudiants venus nombreux pour l’écouter. Ces miroirs placés derrière lui reflètent les visages de l’auditoire placé là où sont censés se trouver le téléspectateur. Alberti exprime toujours son rêve d’une harmonie des savoirs et des connaissances. Par ce dispositif scénique, il se fait la voix de Rossellini qui voyait dans la spécialisation de l’homme moderne une cause du désespoir du monde moderne. Dans la dernière scène, Alberti se promène avec le petit-fils de Cosme l’Ancien qui est maintenant mort. Au milieu des ruines romaines, il transmet au jeune homme sa vision de la destinée humaine. Longtemps, les historiographes ont effectivement cru qu’Alberti avait inculqué à Laurent le Magnifique les préceptes essentiels à la grandeur de Florence. Aujourd’hui, il semblerait que jamais cette scène n’ait eu lieu. Quoi qu’il en soit, Rossellini filme cette ultime leçon : « Notre époque est comparable à l’Antiquité. » Le cinéaste considérait la Renaissance grecques et la Renaissance italienne comme les deux moments les plus importants de la destinée de l’Humanité. C’est l’une des particularités de ce très long téléfilm : la manière dont Rossellini semble présent dans cette Florence réinventée, la façon dont on oublie vite ses figures de cire, réduits à formuler des informations et des idées générales. La présence du cinéaste s’impose d’elle-même comme s’il avait trouvé un moyen idéal pour converser avec ses spectateurs. A cet égard, le film constitue une expérience dialectique extraordinaire. La richesse des voix multiples se confond avec la philosophie du cinéaste. Il trouve le moyen de déployer sa vision du monde et de la formuler dans un lieu réinventé pour permettre le débat d’idées.

Abandonnant définitivement les fondus enchaînés pour passer d’un tableau à l’autre, L’Âge de Cosme de Médicis se distingue par son épure radicale. Parfois seulement, au cours de quelques scènes rapides d’action, on entend une musique plus dramatique qu’à l’accoutumée et signée Manuel de Sica. Malgré son apparente austérité, son système dialectique complexe et multiple, son didactisme absolu, on sent poindre le point de vue personnel, l’œuvre intime, la pensée enthousiaste d’un auteur qui a choisi de tout dire avec la conviction qu’il peut changer le monde. Roberto Rossellini fait songer à Levine, le héros d’Anna Karénine, double de Léon Tolstoï, désireux de mettre à jour sa théorie agricole qu’il imagine révolutionnaire.

        

PREMIERE PARTIE : La DIALECTIQUE DE ROSSELLINI
DEUXIEME partie : BLAISE PASCAL
TROISIEME partie : AUGUSTIN D'HIPPONE
Cinquième partie : Descartes

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Frédéric Mercier - le 28 octobre 2009