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Critique de film
Le film

Journal d'un voleur de Shinjuku

(Shinjuku dorobô nikki)

L'histoire

Un jeune homme erre dans une librairie du quartier Shinjuku à Tokyo et y vole des livres. Il se fait prendre par une jeune fille qui se présente comme employée et qui l’amène chez le directeur de la librairie. Le lendemain, elle reprend le voleur la main dans le sac. Ensemble, ils vont effectuer une sorte de quête de l’extase sexuelle qui va les conduire tantôt chez un psychologue spécialisé, tantôt au milieu d’une troupe de théâtre de rue...

Analyse et critique

Film hybride, complexe, chargé en symboles, alternant épisodes à la narration plus ou moins classique, passages quasiment documentaires, débats filmés, intermèdes musicaux, noir et blanc et couleur, Journal d’un voleur de Shinjuku aborde librement certains thèmes et obsessions chers au réalisateur : le sexe bien sûr, la politique et en particulier la contestation politique, la culture au sens large... Soyons francs et directs, il tient à première vue du patchwork improbable et de fait est certainement le moins accessible des films du coffret. Il risque à coup sûr de décontenancer voire d’agacer plus d’un spectateur, a fortiori si celui-ci est peu habitué à une certaine culture underground japonaise dont le film est véritablement imprégné...

« Ce film parle d’un garçon et d’une fille à la recherche du moment où il leur sera possible de connaître l’extase sexuelle. En même temps, c’est l’histoire de Shinjuku et de ses émeutes. J’ai tenté d’exprimer Shinjuku comme un quartier de perturbations à travers ces deux jeunes gens et les personnages divers avec qui ils entrent en contact. » (1)

 

Shinjuku, été 1968, samedi, 17h30. Déambulant dans une immense librairie noire de monde, un garçon interprété par Tadanori Yokoo (2) est surpris par une jeune fille (Rie Yokoyama, que l’on reverra dans La Femme Scorpion) en train de voler des livres dont un exemplaire du Journal du Voleur de Jean Genet. (3) La scène filmée librement, caméra à l’épaule, évoque furieusement la Nouvelle Vague française et en particulier Godard dont le style de l’époque baigne le long métrage. Se présentant comme une vendeuse de l’établissement, elle le conduit chez le propriétaire de la librairie. Ils recommencent le même jeu du chat et de la souris le lendemain. Au lieu de sermonner le voleur, le propriétaire lui dédicace un de ses propres livres, un essai aux franches connotations sexuelles, Conversations avec une figure à nu (4), et leur offre les livres volés et de l’argent afin qu’ils prennent du bon temps ensemble.

Au début du film, le cinéaste nous présente Torio et Umeko comme indécis quant à leurs désirs. Elle est un peu garçon manqué, lui est décrit comme efféminé (5) Lui ne semble avoir de réel plaisir sexuel qu’en volant. Dans la rue, lorsqu’elle lui demande pourquoi il vole alors qu’il a les moyens de se payer les livres dérobés, il lui répond : « J’ai presque éjaculé. Ca ne m’arrive que quand je chaparde. C’est mieux que coucher. » Elle a un rendez-vous le soir pour découvrir le plaisir avec une espèce de Don Juan rencontré auparavant. C’est finalement à Torio qu’elle finira par offrir sa virginité, mais sans éprouver la moindre sensation. (6)

Plutôt que de développer cette quête du plaisir à la manière d’une fiction classique, Ôshima va multiplier les expérimentations tout au long du long métrage, reculant voire effaçant par exemple continuellement les frontières entre la fiction et le réel. Ses personnages vont ainsi rencontrer Tetsu Takahashi, psychologue et sexologue japonais qui va les interroger et tenter de leur donner des pistes. Il va les placer au centre d’une discussion de salon autour de la satisfaction sexuelle et amoureuse filmée comme un reportage et réunissant aussi bien Kei Sato, Rokko Toura ou Fumio Watanabe (avec lesquels il vient de tourner La Pendaison) que Moichi Tanabe, tous dans leurs propres rôles. Les personnages de fiction d’Ôshima interagissent constamment avec la réalité soit au travers de leurs rencontres avec des personnalités bien réelles soit au travers d’événements contemporains. La mise en scène quasi documentaire de ces scènes extrait les personnages de la fiction pour les faire rentrer dans le monde réel. A un autre moment, il va faire de ses personnages les spectateurs d’une sorte de mise en scène de cinéma où Sato et Watanabe jouent les accessoiristes tandis que Toura joue une scène avec une geisha. Ce procédé participe de la confusion du spectateur, mais offre un caractère profondément ludique et expérimental au film.

Littérature et théâtre sont omniprésents dans le film. L’histoire commence alors que Torio vole un livre. Avec Umeko, ils chercheront tout d’abord une révélation dans les nombreux livres de la librairie et auprès de son propriétaire. Ils vont s’imprégner de cette littérature, y chercher des réponses quant à leur désir sexuel. Il faut voir la très belle scène où Umeko écoute littéralement les voix des livres qu’elle a entassés sur le sol. Les textes prennent alors vie dans la bouche, là de Jean Genet lui-même qui lit un extrait de son texte, là d’un acteur ou d’une actrice qui interprètent dans une progressive mais vaine cacophonie d’autres œuvres de la littérature érotique (Eros et civilisation de Simone Weil, des extraits d’Henry Miller...) ou non. Après l’échec de la littérature, c’est au travers du théâtre qu’ils se chercheront et qu’ils se trouveront.

Ce n’est pas pour rien qu’Ôshima situe son film dans le quartier Shinjuku à Tokyo. Véritable centre névralgique de la ville, ce quartier bohème rassemblait à l’époque autour de la fameuse Shinjuku Station de nombreux théâtres, cinémas et galeries commerçantes. C’était un véritable laboratoire permanent où se retrouvait tout ce que la ville comptait d’artistes. C’était là où il fallait être et là où tout se faisait. On pouvait y croiser troupes de théâtre de rue, chanteurs et 'performers' divers. Ôshima voulait capter cette effervescence culturelle. (7) Cet aspect est clairement et volontairement documenté dès le début film au travers des diverses apparitions de Juro Kara et du Jokyo Gekijo. (8) C’est là également que se rassemblent les mouvements de protestation estudiantins qui fleuriront comme partout ailleurs à la fin des années soixante, ce qui n’est pas sans importance pour une certaine compréhension du film.

Nagisa Ôshima réalise Journal d’un voleur de Shinjuku en 1968 à une période où surgissent différentes vagues de contestation tant en France que dans d’autres capitales en Europe et dans le monde. Il revient de Cannes où il a présenté La Pendaison et où il a été témoin de cette agitation. A son retour, il découvre que ces révolutions qui sont autant sociales et politiques que culturelles, et qui s’organisent au départ des différentes universités, n’épargnent pas non plus la Japon. A Tokyo, c’est notamment dans le quartier Shinjuku que dès 1968 se déroulent des manifestations contre le contrôle administratif du Japon par les Etats-Unis et le traité de sécurité nippo-américain (9) et la guerre du Viet-Nam où des troupes japonaises sont engagées auprès des troupes US. Le 21 octobre 1968, une de ces manifestations dégénère et des émeutes éclatent dans le quartier. (10) Cet élan révolutionnaire qui voit la jeunesse protester contre le pouvoir en place va stimuler le cinéaste. Le film s’ouvre sur une série de panneaux énumérant des villes dans le monde et l’heure qu’il est dans celles-ci. Il est midi (ou minuit) à Tokyo. Une main brise une horloge et en arrache les aiguilles. Les choses se passent partout dans le monde et en même temps, qu’importe l’heure sur une horloge. On est dans l’urgence.

Le film est cependant moins ouvertement politique que d’autres films réalisés par Ôshima dans la même période. Ces émeutes et contestations fournissent un contexte et servent de catalyseur à l’épanouissement sexuel de Torio et Umeko. Le moment où ils pourront enfin se libérer sexuellement et atteindre l’extase coïncide avec l’apparition de ces mouvements de libération dans les rues. Le Japon ne pourra enfin "jouir" qu’une fois libéré du joug qui le retient. Et pour ça, il faut casser les institutions obsolètes. Ôshima ne se gène par pour pervertir ou détourner les symboles et traditions d’un Japon ancestral. L’Hinomaru qui apparaît déchiré en deux à un certain moment ou est associé au sang d’Umeko qui vient d’être déflorée. Le seppuku est mimé avec du sang menstruel. Cet aspect révolutionnaire de gauche déjà bien présent dans l’œuvre du cinéaste est ici encore renforcé par la participation au scénario de Masao Adachi, scénariste pour Koji Wakamatsu (Quand l’embryon part braconner, L’Extase des anges...) bien connu des milieux gauchistes japonais (11) Le film a d’ailleurs été écrit à quatre main avec deux co-scénaristes habitués d’Ôshima : Tsutomu Tamura (Le Petit garçon, La Pendaison, Le Retour des trois soûlards) et Mamoru Sasaki (La Pendaison, Eté Japonais : double suicide). Cette écriture à quatre mains explique en partie aussi le caractère éclaté du film.

On l’aura compris, le film peut fasciner ou provoquer le rejet le plus absolu, mais on ne peut lui nier un certain pouvoir de fascination pas plus qu’on peut nier son caractère subversif.

« Vole les livres, les femmes, la ville. - Le quartier de la contestation : Shinjuku. - La réalité jette à terre la fiction. - La fiction pulvérise la réalité. » (12)

(1) Ôshima dans le dossier de presse du film.
(2) Yokoo était à l’époque un célèbre graphiste illustrateur actif dans les milieux underground. C’est à lui qu’on doit le collage de l’affiche originale du film. On peut voir certains de ses posters ici : http://50watts.com/Tadanori-Yokoo-posters
(3) Publié en 1949, le livre de Genet auquel le film d’
Ôshima tente de rendre hommage (voir le titre délibérément emprunté au livre) raconte les pérégrinations érotiques autobiographiques de Genet, voleur complaisamment compulsif dans l’Espagne des années 30. Genet dira que son comportement de voleur et son homosexualité étaient une façon de rejeter le monde qui l’avait rejeté. On peut faire le parallèle avec Ôshima et la jeunesse qui rejettent un monde qui ne leur correspond plus.
(4) Moichi Tanabe qui joue son propre rôle dans le film est un écrivain essayiste japonais. Il ouvre en 1927 la première librairie Kinokuniya dans le quartier Shinjuku. Une partie du film est directement tournée dans cette librairie connue pour son vaste choix en littérature étrangère et en particulier française.
(5) Torio n’enfilera-t-il pas la jupe d’Umeko et un kimono de geisha plus tard dans le film ? Avant de dire « Plutôt que de me payer une fille, je préférerais en devenir une et Umeko aimerait devenir garçon. »
(6) « Comment c’était ? » lui demande-t-il. « Néant. »  « Tu as eu mal ? »  « Néant. »  « Comment était ta première fois ? » « Néant. »
(7) 
Comme Mathieu Capel l’explique dans la préface, Ôshima a commencé à tourner le film dans l’urgence le 29 juin 1968 alors même que son scénario n’était pas fini, afin de ne pas rater un happening qui était censé se dérouler dans le quartier.
(8)
 Formé par Kara en 1963, cette troupe de théâtre expérimental a pour habitude dès 1967 de se produire sous la fameuse tente rouge visible dans le film installée à l’origine près du sanctuaire Hanazono.
(9)
 Suite à la défaite du Japon en 1945, les principales îles japonaises passent sous le contrôle de l’armée américaine puis sous contrôle administratif direct par le gouvernement américain jusqu’en 1972 au travers de la United States Civil Administration of the Ryukyu Islands (USCAR).
(10)
 La station étant un nœud ferroviaire où transitaient notamment les trains destinés à ravitailler en matériel et armes les troupes se battant au Viet-Nam, plus de 250 000 manifestants envahirent la gare pour bloquer ces trains à l’occasion d’une journée pacifiste. On peut en voir des images tirées des journaux et actualités de l’époque à la fin du film.
(11)
 Il fera plus tard partie de la Nihon Sekigun (Armée Rouge Japonaise).
(12)
Tiré du commentaire de la bande-annonce.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Christophe Buchet - le 25 mars 2015