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Critique de film
Le film

Joe Dakota

Partenariat

L'histoire

Un homme dégingandé (Jock Mahoney) arrive à Arborville, petite ville de Californie qui semble abandonnée. Il y rencontre néanmoins une charmante jeune femme, Jody (Luan Patten), assez évasive, lui faisant juste comprendre que les autres citoyens ne se trouvent pas sur place à cet instant précis (ce que son interlocuteur avait parfaitement remarqué). L’homme les trouve tous autour d’un derrick en train de forer un puits de pétrole. Cal Moore (Charles McGraw) se présente comme le leader du groupe ; il demande au nouveau venu de les laisser travailler tranquillement et de faire demi-tour. Acquiesçant, l’homme ne s’en rend pas moins directement à la cabane qui se trouve sur place pour aller la fouiller. On apprend qu’il est à la recherche de la personne censée vivre ici, un vieil Indien de ses amis du nom de Joe Dakota qui lui a envoyé un télégramme pour lui demander son aide. Lorsqu’il se rend compte que celui-ci ne s’y trouve plus, il embarrasse tout le monde par ses questions ; les citoyens semblent cacher un mystérieux secret, refusant d’aborder tout ce qui touche au vieux Joe. Devant tant d’insistance, Cal le fait déguerpir après l’avoir fait tomber dans la mare de pétrole. L’étranger décide néanmoins de rester mener l’enquête sur la disparition de l’Indien. Il étonne d’emblée tout le monde en leur révélant son identité : son nom serait Joe Dakota (l’Indien le lui avait subtilisé par amitié pour lui) et la cabane située sur le terrain pétrolifère lui appartiendrait ! Pourtant, d’après ses dires, Cal aurait bien acquis la parcelle auprès de l’Indien avant même d’apprendre l’existence de l’or noir. Attiré par l’étranger, Jody vient le retrouver un soir et lui raconte que l’Indien est mort, lynché par tous les habitants de la ville qui voulaient le punir pour tentative de viol à son encontre. Joe ne croit pas une seule seconde à cette histoire et affirme avec conviction que l’acte de vente détenu par Cal est un faux. Que de mystères à résoudre, de vérités à déterrer, de mauvaises consciences à réveiller !

Analyse et critique

En voilà une étonnante réussite méconnue, un western surprenant et très original qui détonne par rapport à la production courante de l’époque ! Jouissant d’une excellente réputation auprès des rares cinéphiles français ayant eu l’occasion de le découvrir lors de sa sortie, il aurait mérité plus de considération au sein des diverses anthologies du genre ! Car aujourd’hui encore, il est totalement passé sous silence dans quasiment tous les ouvrages consacrés au western. Cela s’explique en partie par le fait qu’il s’agisse d’un des rares films sortis en cette fin des années 50 en France uniquement en VO, et que la seule copie qui circulait a ensuite bien vite disparue. C’est Bertrand Tavernier qui l’avait présenté au Nickelodeon et qui dit lui-même qu’il s’était agi en son temps de l’un des films les plus emblématiques de sa salle de cinéma. Que ce soient lui ou Patrick Brion, ils s’en souvenaient en tout cas tous deux avec émotion et la redécouverte toute récente (pour la sortie du film en DVD chez Sidonis) ne les a aucunement déçus. Il est donc temps de redonner à Joe Dakota la place qu’il mérite en tant que petit bijou de la série B Universal, en tant que western au ton totalement unique en son genre, grandement inspiré pour son intrigue d’un chef-d’œuvre signé John Sturges sorti deux années auparavant, Bad Day at Black Rock (Un homme est passé) avec Spencer Tracy dans le rôle principal. L’histoire d’un étranger arrivant dans une petite ville pour chercher à découvrir le mystère qui entoure la disparition d’un ami et se trouvant confronté à tous les habitants qui refusent de parler, cachant un secret pas très reluisant, celui d’avoir participé à un lynchage collectif. Chez Sturges celui d’un Japonais après la Seconde Guerre mondiale, chez Bartlett celui d’un Indien.

Richard Bartlett ne réalisa qu’une poignée d’à peine dix films ; Joe Dakota est son avant-dernier (le suivant sera à nouveau un western avec Jock Mahoney, de la même teneur et quasiment aussi réussi), avant qu’il ne se consacre exclusivement au petit écran en mettant en scène des épisodes de séries, notamment à nouveau dans le domaine du western (Bonanza, La Grande vallée, Laramie, Cimarron City...). "Je suis un disciple du Christ, et un artiste... Je hais le sexe et la violence" confiait-il à Bertrand Tavernier lors de leur unique rencontre. Effectivement, si l’on peut vaguement deviner une parabole chrétienne sous cette intrigue policière à préoccupations morales, qui évoque la rédemption et la repentance des habitants d’une petite ville suite à l’arrivée en son sein d’un étranger - "comme s’il était notre conscience à tous" - qui va leur mettre sous les yeux leur dramatique injustice commise autrefois, on le croira volontiers quand il disait abhorrer la violence puisque le constat est sans appel : son western, hormis quelques hargneux pugilats à poings nus, ne comptera aucun mort et ne fera entendre qu’un seul et unique coup de feu, qui plus est tiré en l’air lors de la séquence finale. Concernant sa haine du sexe c’est beaucoup moins évident, car on a rarement vu une séquence aussi charnelle que celle de la première apparition dans sa robe jaune, adossée au mur dans une pose assez provocante, de la ravissante Luana Patten (la Libby de Celui par qui le scandale arrive - Home from the Hill de Vincente Minnelli), le cinéaste filmant et photographiant par ailleurs la comédienne avec énormément de sensualité. Quoi qu’il en soit, le cinéaste ne cherche heureusement pas à asséner son message moralisateur ; d'ailleurs avec ses scénaristes ils gomment expressément tout dramatisme, leur film flirtant même assez souvent avec la comédie ; attention, nous sommes loin de la grosse farce, l’humour provenant surtout des situations incongrues et de son charismatique personnage principal, sa manière dégingandée et boiteuse de se déplacer, de siffloter, de se comporter (prenant tout avec une distanciation ironique) et d’embarrasser ses rivaux.

Un western serein d’une souveraine nonchalance qui, malgré une superbe distribution, repose principalement, comme le titre nous le laissait prévoir, sur les épaules de son principal protagoniste, et donc sur celles par la même occasion de Jock Mahoney, réjouissant de bout en bout. Avec une exemplaire sobriété, l’acteur crève l’écran de par sa stature, son regard et sa démarche particulière. Avant d’endosser le rôle qui pourrait être le meilleur de sa carrière, rappelons brièvement comment il en est arrivé là. On vit d’abord son nom au générique de multiples films de séries B, voire Z, sous différents patronymes. A défaut d’arriver à être acteur, il fut d’abord la doublure de très grandes stars de l’époque comme Errol Flynn, John Wayne, Randolph Scott ou Gregory Peck. C’est l'acteur Charles Starrett qui le premier vit en lui des talents de cascadeur et de comédien, et qui lui offrit quelques rôles dans la série des Durango Kid pour la Columbia. Sa première cascade d’importance eut lieu dans Les Aventures de Don Juan où il doublait Errol Flynn lors d’une séquence à haut risque. Après des dizaines de rôles de figuration durant le début des années 1950 (notamment dans les westerns Columbia avec Randolph Scott), il obtint le deuxième rôle d’importance aux côtés de Dale Robertson dans l’assez bon A Day of Fury signé Harmon Jones. Hormis les westerns de Richard Bartlett, il trouvera encore d’autres occasions de faire montre de son talent comme par exemple dans Duel dans la Sierra (The Last of the Fast Guns) de George Sherman. En 1958, il entama une série télévisée qui sera celle qui le fera le plus connaître au public américain,Yancy Derringer, et il tournera encore deux agréables Tarzan à la suite de Gordon Scott, ce qui le "vengera" en quelque sorte d’avoir été préféré à Lex Barker pour succéder à Johnny Weismuller à la fin des années 1940. Dans Joe Dakota, son interprétation est jubilatoire de la première à la dernière minute, et il se révèle peut-être le plus grand atout d’un film qui n’en manque pourtant pas, à commencer par tout un lot de petits détails insolites et (ou) amusants, qu’il serait trop long à tous énumérer mais qui méritent néanmoins qu'on s'y arrête quelques minutes.

Ce ne sont peut-être que des détails (à commencer par le nom de la ville, Arborville) mais ils participent activement à ce ton décalé qui prévaut sur toute la durée du film. D’emblée, le thème musical principal (il n’y en aura quasiment pas d’autres d’ailleurs) ne trompe pas sur la marchandise : le ton du film sera à l’image de cette mélodie simplissime et vite entêtante, totalement inhabituelle pour le genre ; ce sera un western déconcertant : amusant et décontracté malgré son tragique postulat de départ. Joseph Gershenson utilise même à quelques reprises de la musique très descriptive ("à la David Buttolph") lors des quelques rares "gags visuels" ; seulement cela fonctionne ici à merveille, le compositeur, contrairement à son collègue de la Warner, sachant doser ses effets. C’est peut-être la première fois dans un western que l’on boit du vin rouge au lieu de bière ou d’alcool fort et que l’on aperçoit la fameuse enseigne des barbiers (celle en forme de poteau marqué de bandes en spirales bleues, blanches et rouges). Voici une séquence inénarrable à propos de barbier (personnage de couard d'ailleurs très amusant dans le film) : alors que la ville est endormie, notre héros se rend au Barber Shop à 1 heure du matin, réveillant le barbier et s'installant dans le fauteuil "pour la barbe." Le professionel se félicite de ce qu’on le paie enfin en argent plutôt qu’en légumes ou en volailles. C'est également la première fois que l’on voit un homme se baigner en pleine rue principale dans un abreuvoir sur lequel il accroche coquettement son petit miroir, demandant à son cheval de se déplacer afin qu’il puisse voir de son bain la fille avec qui il bavarde au loin. Il est encore cocasse de voir le "héros" du film se cogner contre une enseigne sous laquelle il passe, se retrouver plus de dix minutes durant noir de pétrole (images d’ailleurs très cinégéniques), et surtout de faire tout le contraire de ce qu’il dit. Alors qu’il acquiesce sans cesse à tout le monde, il n’en agit pas moins à l’inverse : la première séquence se déroulant lors du forage du puits de pétrole est entièrement construite sur ce "running-gag", Joe Dakota venant sans arrêt relancer le leader du groupe par ses incessantes et embarrassantes questions alors qu’il avait deux secondes auparavant promis de se taire et de partir. La manière tranquille et nonchalante de le faire rend l’ensemble encore plus drôle. "Le plus cool des héros de western" écrivait très justement Jacques Lourcelles dans son dictionnaire du cinéma.

Des idées originales ou insolites, nous n'en trouvons pas seulement au travers des multiples détails et situations mises en place, mais aussi dans la forme. George Robinson, peut-être gêné par un Eastmancolor assez fade, en profite pour s’amuser à faire des essais. Certains plans sur Luana Patten s’avèrent sublimes grâce non seulement à la beauté de la comédienne mais aussi à d'intéressants éclairages ; d’autres attirent grandement l’attention comme ceux, nocturnes, où seuls des rais de lumière rouge provenant d’une cabane détonent alors qu'ils ont l'air d'avoir été photographiés en noir et blanc. Lors de la séquence finale, un autre superbe effet, celui à contre-jour des hommes noirs de pétrole au milieu du geyser jaillissant avec violence, les rayons du soleil filtrant à travers les gouttes. Au point de vue de la pure mise en scène, Richard Bartlett semble lui aussi parfois s’amuser lorsqu'il fait subrepticement surgir son héros en fond de cadre (lors de la scène du dialogue entre Jody et son père), ou au contraire violemment du côté droit de l'écran alors qu'il se jette littéralement sur son adversaire pour un combat à poings nus dans la mare de pétrole. A ce propos, comme déjà dit plus avant, l'idée de voir les personnages couverts de pétrole est, en couleurs, plastiquement très réussie. De la part des scénaristes, on est également très fortement surpris par certaines séquences paraissant totalement incongrues (par leur inutilité) comme celle du serpent faisant basculer le cheval sur lequel caracolait Charles McGraw. Inappropriée par le fait qu’elle semble donc ne servir à rien puisque le cavalier remonte sur son cheval et continue sur sa lancée comme si de rien n’était : elle n’aura été à l'origine d'aucun suspense, ni d'une quelconque montée dramatique, ni même de la moindre conséquence pour la suite, mais elle aura été totalement gratuite. Tout comme celle, uniquement là pour nous divertir et tenir éveillés les amateurs d'action, du concours de poings dans la figure au saloon entre Lee Van Cleef et Claude Akins (les pendants de Lee Marvin et Ernest Borgnine dans Un homme est passé). Mais nous ne tiendrons pas rigueur aux auteurs d'avoir voulu à quelques reprises donner du plaisir aux aficionados par certaines scènes plus convenues que d'autres.

C’est bien beau d’être original et unique ; encore faut-il avoir une histoire intéressante à raconter autrement, malgré sa courte durée (à peine une heure et quart), le film n‘aurait probablement pas tenu la distance. Si le réalisateur n’a pas cherché à faire un western intellectuel et même si le scénario n’est pas spécialement passionnant en ce qui concerne la psychologie des personnages, cette enquête en milieu westernien s’avère tout aussi efficace que réjouissante, faisant se poser aux spectateurs de très nombreuses questions, ce qui lui permet de ne jamais s’ennuyer malgré aussi le fait que le film soit bien plus bavard que mouvementé : qui est cet étranger et que vient-il chercher à Arborville ? Quel est le secret que cachent les habitants de la ville ? Pourquoi refusent-ils d’aborder le sujet de l’homme disparu ? Pourquoi et comment ce dernier a-t-il disparu ? Qui est le véritable Joe Dakota, l’étranger ou le vieil Indien ? Et puis il est assez fascinant de voir une petite communauté découvrir au fur et à mesure de l’avancée de l’intrigue son implication passive dans un crime lié au pétrole (et donc à l'argent) alors qu’ils pensaient avoir puni un violeur. Il faut dire que leur leader, par son charisme (excellent Charles McGraw qui reprend à peu de choses près le rôle de Robert Ryan dans le film de Sturges), est arrivé à les mener en bateau grâce à sa roublardise, le terrain pétrolifère de l'Indien étant une aubaine au vu de l'impatience de ses concitoyens de pouvoir un jour s’enrichir. Un symbolisme chrétien tout en discrétion parcourt le film, qui se révèle finalement être un conte moral sur la faute, la repentance et la rédemption : une fois l’injustice révélée et reconnue, la brebis galeuse expulsée (sans violence) et le veau d’or détruit, la communauté pourra retrouver ses vertus et l'estime d'elle-même. Et là, on parle bien d'un groupe et non pas d'individualités car Bartlett ne dissocie quasiment jamais les différents habitants de la ville : même si certains se détachent à l'occasion de quelques courtes scènes, les auteurs les font se déplacer et agir presque toujours tous en même temps ; une idée assez fordienne.

Avec un minimum de moyens financiers (le film est même tourné en 1.37 en pleine vague du format large), Richard Bartlett tire le maximum de ce dont il dispose. Une mise en scène inventive à défaut d'être inoubliable, un scénario fascinant et malin, des dialogues jouissifs, un casting 4 étoiles ; que peut-on demander de plus ? Au final, une intrigante petite perle de la série B westernienne ; un petit bijou délicat, envoûtant et entêtant comme son charmant thème musical principal. Un film atypique qui regorge de surprises et de fantaisie et qui, à défaut de vous captiver, vous laissera une impression unique, celle d’un western abordant un thème tragique par le biais d’un ton nonchalant et décalé, à l’image de son inoubliable héros. Aussi déconcertant que jubilatoire !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 30 novembre 2013