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Critique de film
Le film

Jicop le proscrit

(The Lonely Man)

Partenariat

L'histoire

Le hors-la-loi Jacob Wade (Jack Palance), après 15 ans d’une vie violente et mouvementée, voudrait désormais pouvoir regagner une certaine respectabilité. Il revient dans la petite ville de Red Bluff pour y retrouver son fils Riley (Anthony Perkins) et son épouse, qu’il avait tous deux abandonnés dès le début de sa vie de rapines et de meurtres. Le jeune garçon, la rage au ventre, lui apprend qu’entre-temps sa mère s’est suicidée et en fait porter l’entière responsabilité à son père. Malgré sa haine à son égard, Riley décide de le suivre mais, devant la réputation de Jacob, ils sont chassés de partout et n’arrivent à se fixer nulle part. L’ancien outlaw a néanmoins l’intention de parfaire l’éducation de son fils afin qu’il ne fasse pas les mêmes erreurs que lui et ne bifurque pas sur la mauvaise voie. Lorsque Riley tombe malade, son père décide de le conduire au ranch de son ancienne maîtresse, Ada (Elaine Aiken). Elle n’est pas mécontente de le revoir, et accepte de partager ses journées avec les deux hommes qui ont l’intention de gagner leur vie en faisant l’élevage de chevaux sauvages. Ils sont bientôt tous trois rejoints et aidés par Ben Ryerson (Robert Middleton), un ancien complice de Jacob. Tout pourrait aller pour le mieux... mais d’autres ex-acolytes, commandés par King Fischer (Neville Brand), n’attendent qu’une seule chose, lui coller une balle dans la tête, alors qu’un autre groupe dirigé par Blackburn (Claude Akins) arrive au ranch pour se procurer des chevaux frais sans vouloir dédommager les propriétaires. La violence est sur le point d’éclater...

Analyse et critique

Daté de 1949, La Peine du talion (The Man from Colorado) avec Glenn Ford et William Holden n’était pas un western pleinement réussi mais assez curieux et à l’intrigue plutôt originale, se bonifiant même au fil des visions. Henry Levin abordera à nouveau le genre à deux autres reprises mais restera surtout dans les annales et dans le cœur des cinéphiles pour avoir réalisé l’une des plus mémorables adaptations d’un roman de Jules Verne, le fameux Voyage au centre de la Terre de 1959, la version avec James Mason et Arlene Dahl. Malheureusement, The Lonely Man est loin d’être aussi réjouissant. Petit aparté : je n’utiliserai au cours du texte que le titre original du film, le titre français ayant peut-être été choisi un soir de cuite mémorable (le personnage se prénomme Jacob et non Jicop). Ce western psychologique est basé principalement sur les relations père / fils entre un ex-tueur et son rejeton qui le hait farouchement puisqu'il croit dur comme fer qu’il est responsable de la mort de sa mère. Et si nous ne l’avions pas compris dès les premières séquences, le scénariste ne se gênera pas pour nous l’asséner à d’innombrables reprises afin que l'information nous rentre bien en tête, le personnage d’Anthony Perkins n’ayant que cela en bouche durant la première demi-heure : « A chaque fois que tu me verras, tu te rappelleras la femme que tu as tuée. » La répétition devient vite assez pesante d'autant que les dialogues ne sont pas franchement mémorables. Dans le même temps, il s’agit d’un récit d’apprentissage (le père refuse que son fils s’engage comme lui sur une mauvaise voie et décide pour que cela n’arrive pas de prendre en main son éducation), comme pouvait l’être quelques semaines avant le très beau Du sang dans le désert (The Tin Star) d’Anthony Mann avec déjà Anthony Perkins, l’acteur tournant quasiment ces deux westerns de front. Puisqu' on est un peu dans l’obligation de les comparer au vu de leurs éléments communs et de leurs sorties respectives dans un mouchoir de poche, l’avantage ne se porte évidemment pas sur le film de Levin ; on peut au contraire à cette occasion facilement constater le gouffre qui existe entre les deux cinéastes, notamment en terme de direction d’acteurs.


« Tony a d'énormes possibilités mais il a besoin d'être guidé et conseillé comme son personnage dans le film » disait Anthony Mann à propos de son jeune comédien. En effet, la plus grande surprise de The Tin Star venait d’Anthony Perkins à qui le rôle de ce jeune shérif inexpérimenté et gauche allait comme un gant, la maladresse de l'acteur s'accordant parfaitement avec celui de son personnage d’homme fragile devenu shérif malgré lui. Sauf que la maladresse d’un acteur dramatique doit être prise en charge par un réalisateur sachant diriger, ce qui ne semble pas être le cas de Henry Levin. En effet, autant Perkins était touchant dans le western de Mann, autant il s’avère totalement transparent ici. Sa romance avec Elaine Aiken n’est du coup absolument pas convaincante : comment une telle femme de tête, qui plus est sacrément charmante, a pu tomber amoureuse d’un homme aussi fade, aussi inexistant ? Aucune alchimie ne se fait jour entre les deux acteurs formant le jeune couple, aucune émotion ne s’en dégage. Malheureusement on pourrait en dire autant de l’ensemble de ce psychodrame bavard et répétitif, western psychologique hiératique et sans vie, faute également à une mise en scène amorphe et à un scénario qui se traîne pesamment et qui tourne en rond. Mais pour en revenir aux comédiens, si Elaine Aiken ne s’en tire pas trop mal, surtout pour son premier rôle au cinéma, l’interprétation de Jack Palance n’est guère plus concluante que celle d’Anthony Perkins, qui semble avoir retenu tous les tics de l’Actor's Studio sans rien garder des choses positives dispensées par la Méthode de Lee Strasberg. Il s’avère aussi agaçant ici qu’il pouvait être génial sous la direction de Robert Aldrich. Désolé d’avance pour une comparaison aussi incongrue (et qui ne parlera probablement pas aux moins de 40 ans), mais Palance semble avoir attrapé le syndrome Roger Gicquel version Coluche, à savoir qu’en le regardant jouer, « on a l’impression qu’à chaque fois qu’un avion s’écrase dans le monde, c’est sur ses pompes ! »


Dommage donc que les deux acteurs principaux soient aussi décevants car ils sont entourés par toute une kyrielle de seconds rôles aux trognes très connues par les amateurs du genre : Elisha Cook Jr., Neville Brand, Claude Akins, Lee Van Cleef, Denver Pyle, Harry Shannon et John Doucette. On a connu pire casting ! Seulement, l’intérêt de leurs personnages au sein de l’intrigue est lui aussi assez limité. Reste Robert Middleton, comme à son habitude vraiment très bon dans la peau de l’ami de Jack Palance ; dommage une fois encore que son personnage ne soit pas plus fouillé que tous les autres. S'agissant de l’un des seuls westerns écrits par les deux scénaristes Harry Essex (plus connu pour ses films de SF et notamment ceux de Jack Arnold, Le Météore de la nuit ainsi que L’Etrange créature du lac noir) et Robert Smith, on va dire que ce n’était pas spécialement leur domaine de prédilection. Par ailleurs, dans la forme, exceptée une superbe séquence aux très beaux mouvements de caméra décrivant la poursuite d’un cheval sauvage blanc à travers les paysages de Lone Pine et du désert de Mojave, d’un lyrisme et d’un panache absents du reste du film, The Lonely Man est vraiment terne. Le montage totalement approximatif (pourquoi ici et là tous ces fondus au noir d’une durée de quelques secondes, comme si les producteurs avaient coupé dans certaines séquences ?) ne l’aide en rien à rehausser son niveau. Hormis le fait de pouvoir admirer une somptueuse photographie et en noir et blanc de Lionel Lindon et de superbes paysages en Vistavision, le reste ne procure donc que le plus profond ennui d’autant que les quelques séquences d’action sont loin de combler nos attentes, notamment le gunfight final qui finit de faire de ce film un western totalement anodin. Si Anthony Perkins et Jack Palance n’avaient pas été en haut de l’affiche, je présume que ce western sans passion serait resté encore aujourd'hui dans l’obscurité.


Une belle histoire plutôt adulte, de beaux sentiments et de bonnes intentions ; seulement, on sait que tout cela ne suffit parfois pas à accoucher d’un bon film, faute ici à tout un ensemble de causes, de l’indigente mise en scène de Levin à son incapacité à bien diriger ses comédiens, en passant par un montage totalement approximatif et à un scénario pompeux et répétitif. Mais n’accablons pas plus longuement ce western qui ne le mérite peut-être quand même pas et qui, malgré l’écrasant ennui qu’il m’a procuré, compte de nombreux admirateurs. Je vous invite donc à juger sur pièce.

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Par Erick Maurel - le 12 août 2017