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Critique de film
Le film

Je t'attendrai

(Le Déserteur)

Partenariat

L'histoire

En 1918, pendant la Première guerre mondiale, à la suite d'une attaque allemande, un transport de troupes est bloqué à proximité d'un village. Paul, un jeune soldat né dans ce village, profite des deux heures nécessaires à la réparation de la voie pour déserter et rendre visite à ses parents et à Marie, sa fiancée...

Analyse et critique

Léonide Moguy, qui a émigré de Russie dans les années 1920, est un réalisateur oublié mais dont chaque redécouverte rappelle à quel point il était talentueux. Si des œuvres comme Le Mioche (1936), Conflit (1938) et Prison sans barreaux (1938), tournées dans le contexte du Front Populaire, ont acquis une certaine notoriété, ses œuvres d’après-guerre (Bethsabée en 1947, Les Enfants de l’amour en 1953, Le Long des trottoirs en 1956...) restent méconnues. De sensibilité sociale, son cinéma a toujours eu affaire avec la censure : Je t’attendrai est à ce titre exemplaire. Initialement intitulé Le Déserteur, puis placé sur une liste noire par l’occupant allemand, il a fallu un gros caprice de Quentin Tarantino (1) pour que Gaumont entame un travail de restauration.


Pourtant, durant les quinze première minutes on peut se demander ce qui, au-delà du sort politique de ce long métrage, nécessitait une réédition : générique tonitruant, usant et abusant des lettrages en incrustation, scènes cacophoniques, attaques de convoi poussives et mal filmées, acteurs peu convaincants... Ce monde d’hommes nous paraît quelque peu balourd et l’exposition des « vies d’avant la guerre » tout ce qu’il y a de plus convenu. C’est seulement lorsque les soldats s’éloignent du train, en quête de matériel nécessaire à la réparation des voies, que l’ensemble prend de la consistance : paysages brumeux magnifiquement mis en avant par le directeur de la photographie, fumées de cigarettes et de machines, silhouettes fantomatiques, discussions en contre-plongée... Paul, originaire du village voisin, et qui négocie deux heures de « fausse perm » pour voir ses parents et sa fiancée, commence à prendre de l’envergure : une des premières scènes mémorables consiste à le suivre en train de courir vers la maison familiale, la caméra captant les environs de Chartres avec beaucoup d’élégance. Puis, par un procédé qui se répète cinq fois, le voir débouler dans chaque pièce, le regard plein d’espoir, le regard plein de déception... On l’aura anticipé bien avant lui, car c’eût été trop simple : Marie n’est pas là. Elle ne l’attend pas. Pourquoi ? C’est tout l’objet du film.


Mais arrêtons-nous quelques instant sur les acteurs principaux, qui sont un des atouts majeurs de Je t’attendrai. Jean-Pierre Aumont, qui construit son image de jeune premier, est un des grands espoirs du cinéma français de l’entre-deux-guerres : Jean Cocteau, Marc Allégret et Marcel Carné lui font confiance. Héros de guerre, il en revient auréolé d’une stature patriotique et continue avec Gilles Grangier, Sacha Guitry ou Claude Lelouch. Son jeu, toujours empreint d’une certaine théâtralité, était fort apprécié du public, ce qui valait aux films dans lesquels il jouait un succès immédiat. Il réussit, ici, à troquer son rôle de jeune homme à qui tout réussit contre celui d’une pauvre âme amenée à se battre pour prouver son amour et sa sincérité. Un esprit chevaleresque, certes, mais qui nécessite une dose réelle d’investissement. Corinne Luchaire, par contre, est la grande révélation de ce drame. Décédée à 28 ans, condamnée à l’indignité nationale pour avoir eu une liaison avec un officier allemand, dotée d’une psychologie complexe et torturée (plusieurs tentatives de suicide), sa filmographie est très courte : dix films en tout et pour tout. Son physique particulier, profondément beau mais atypique, son interprétation, qui laisse une grande place à l’improvisation et à la désinvolture, lui donneront une stature véritablement moderne. Ce duo, unique, est un coup de maître : tous les seconds rôles... passent au second plan.


Autre point à relever : le traitement très réaliste de l’image et de l’histoire. Voulant tourner en extérieurs et "hors studio", Léonide Moguy a pu compter sur une équipe technique extrêmement compétente : les personnages sont mis en valeur par de judicieux éclairages (la scène du maréchal-ferrant est emblématique), les intérieurs s’appuient sur une gestion complexe de l’espace (la scène de l’église où Paul retrouve sa mère, en plus d’être signifiante et fantastique, restitue l’ambiance qu’il y avait alors dans les lieux de culte) et nul effet artificiel n’est à relever. L’arrivée dans le tripot, pour prendre un exemple, est exceptionnelle : scène d’exposition, qui montre les rapports sociaux et les places qu’occupent chacun, scène dans les cuisines qui révèlent bien des secrets, scène des gendarmes, habile, qui aborde la question des déserteurs... Le tout en quatre minutes ! Certes, bien des éléments seront peu (ou mal) développés, comme le décalage des soldats avec la société. Mais d’autres seront abordés avec finesse et authenticité, comme les antagonismes entre les générations. La question de l’émancipation des jeunes adultes est déjà exposée frontalement : aux envies d’indépendance des enfants répond le calcul financier des parents. La conclusion rétablit l’harmonie, mais la charge reste : quelle que soit la classe sociale, la manière dont les anciens traitent les plus jeunes est avide et sordide.


Saluons enfin la structure spatio-temporelle de Je t’attendrai, originale et novatrice. D’abord, le fait que l’intrigue soit censée se dérouler en deux heures est une très bonne contrainte : le film reste court, dynamique, les horloges sont omniprésentes, les dialogues suspendus au départ... C’est comme si le train, avec toute l’innovation technologique que cela signifiait à l’époque, apportait une énergie et une vitesse a priori incompatibles avec un village fossilisé. La guerre, également, ne laisse que peu de temps à tout le monde, chacun devant être alerte en cas de bombardement, chacun devant vérifier les lettres qui arrivent, celles qui partent... Une accélération qui posera des problématiques anthropologiques, mais qui est ici étudiée esthétiquement et narrativement. Une course contre la montre qui atteint son paroxysme en conclusion, avec Marie et Mme Paul en charrette qui tentent de rattraper le convoi... que cherche à atteindre Paul ! Une triple cavalcade formidablement montée, superbement mise en scène et qui a dû fasciner le petit nombre de spectateurs ayant pu assister aux projections de 1939. Et dire qu’une aussi belle chose s’est retrouvée durant plusieurs années dans d’humides sous-sols bureaucratiques, attendant d’être enfin réhabilitée. Restons avides de découvrir !


(1) Durant la promotion d’Inglorious Basterds, il découvre Léonide Moguy et souhaite en découvrir les films inaccessibles : Je t’attendrai fait partie de ceux-là. Il fut d’ailleurs projeté au Festival Lumière 2013.

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La fiche IMDb du film
Par Florian Bezaud - le 1 décembre 2017