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Critique de film
Le film

Je suis un évadé

(I Am a Fugitive from a Chain Gang)

Partenariat

L'histoire

1919. Jeune sergent décoré pour sa bravoure lors de la Première Guerre Mondiale, James Allen vit mal son retour aux affaires courantes. Etouffé par sa famille, et un travail en usine qui n’épouse pas ses nouvelles ambitions, il prend son baluchon et traverse les Etats-Unis dans l’espoir de trouver un emploi dans le bâtiment. Il doit rapidement déchanter : la crise frappe le pays de plein fouet, et chaque étape de son périple est une nouvelle désillusion. Un soir, Allen, affamé, est embringué à ses dépens dans un hold-up minable qui tourne mal. Il prend 10 ans, pour un crime qu’il n’a pas commis, et est transféré dans un des pires bagnes du pays. Le cauchemar commence...

Analyse et critique

A sa manière, Mervyn LeRoy est, lui aussi, un cinéaste maudit. Pas à la Jean Vigo. Ni même à la Orson Welles. Mais à sa manière, on ne peut plus banale : celle de ces cinéastes adulés de leur vivant, et dont la patine a plus que souffert du temps qui passe : solide faiseur des années 30, artisan réputé à la Warner puis à la MGM, le pauvre LeRoy ne suscite plus aujourd’hui qu’une indifférence polie chez les cinéphiles du monde entier ; la critique internationale, quand elle ne l’éreinte pas, le balaie d’un revers de main (ou pire pour un artiste, l’ignore) ; les cinémathèques de France et de Navarre ont rayé son nom de leurs prestigieuses rétrospectives ; et, cerise sur le gâteau, son oeuvre la plus célèbre est suspectée, au bout du compte, ne pas lui devoir grand chose…

Je suis un évadé, modèle de film d’évasion, devrait ainsi bien plus à son mythique producteur et à la batterie de scénaristes qui se relayèrent à son chevet, qu’au réalisateur des Quatre filles du Docteur March. Dans une édition annotée du scénario, John E. O’Connor explique notamment le rôle majeur joué par Darryl F. Zanuck, apparemment à l’origine de la plupart des choix de mise en scène (entre autres, la fameuse séquence des coups de fouets, où la caméra se concentre sur les visages des co-détenus plutôt que sur la victime des sévices, jouant ainsi à merveille du pouvoir d’évocation du hors champ), et le peu de décisions qu’eût finalement à prendre LeRoy, relégué au rang de simple "yes-man". Dans un article pourtant dithyrambique sur le film, Jacques Lourcelles enfonce le clou, éludant carrément le nom du réalisateur de sa chronique. Même refrain chez Tavernier & Coursodon, où le cinéaste se fait reprendre de volée dans un portrait au vitriol, dont il ressort que LeRoy n’aurait été tout au long de sa carrière qu’un vague pantin sans personnalité : “Prophète en son pays, il est considéré par toute la profession comme un cinéaste important, ce que l’on comprendrait si ce jugement se fondait sur la seule valeur commerciale, car les films de ce réalisateur ont presque tous rapporté beaucoup d’argent. Mais il passe aussi pour avoir un grand talent. Si l’on a la curiosité de se demander pourquoi, on se rend compte que cette réputation repose sur peu de choses : quelques films des années 30 qui, certains à tort d’autres à raison (raison plus ou moins valables) sont restés dans l’histoire. Mais le reste de sa filmographie fait preuve d’un manque total de personnalité. Une comédie comme Tugboat Annie ne séduit que par ses vedettes. Ses académiques et ennuyeuses adaptations de best-sellers ont sans doute contribué à créer l’image d’un cinéaste de prestige : Oil for the lamps of China, Anthony Adverse, Random Harvest, interminable et insupportablement bavarde histoire d’amoureux amnésique…” Amen.

Dernier avatar en date, la révélation des conditions de tournage du dernier et fameux plan de Je suis un évadé finit d’enterrer Mervyn LeRoy : ceux qui imaginaient le cinéaste plongeant son plateau dans la pénombre pour mettre en scène les retrouvailles de James Allen avec sa fiancée en seront pour leurs frais. Victime d’un fusible récalcitrant, l’équipe fut en fait contrainte de terminer l’une des prises dans la pénombre. L’effet, saisissant, plût tant à Zanuck qu’il demanda que l’on garde le plan en l’état. LeRoy rapportant une toute autre version des faits dans son autobiographie, évidemment plus avantageuse, on laissera les historiens faire le point sur le sujet, sans se soucier outre mesure des supposés mensonges du cinéaste. Hollywood se nourrissant des bobards de ses cinéastes affabulateurs (une encyclopédie trois volumes n’y suffirait pas pour recenser toutes les salades balancées par Howard Hawks au long de sa carrière), on considérera plutôt Je suis un évadé comme une oeuvre commune, de ces films qu’Hollywood produisait dans les années 30 sans signature reconnaissable autre que celle de son prestigieux studio - Warner Bros. en l’occurrence.

Surtout, peu importe qui était vraiment aux manettes : qu’il ait été réalisé par Zanuck, LeRoy ou Alan Smithee, Je suis un évadé est un petit chef-d’œuvre. Une heure trente sous tension, dont on ressort lessivé, les poings serrés, prêt à en découdre avec l’injustice de ce monde. L’histoire est édifiante : la descente aux enfers d’un homme condamné à tort à dix ans de bagne, pour avoir été au mauvais endroit au mauvais moment, eût d’ailleurs un tel retentissement à l’époque qu’elle engendra un débat national sur la question des travaux forcés, obligeant le gouvernement fédéral à se pencher sur l’archaïsme du système pénitentiaire de certains états américains. L’impact sur le public fut d’autant plus fort que le film, un triomphe, était basé sur une histoire vraie, celle d’un certain Robert E. Burns, en cavale au moment du tournage - et qui prodiguait ses conseils directement à Zanuck et son équipe en échange de l’assurance de ne pas être livré à la police. Pas fou, le producteur avait compris tout le potentiel commercial et publicitaire de cette contribution, et poussa le vice jusqu’à organiser, à la sortie du film, une conférence de presse en présence du fuyard devant des journalistes les yeux bandés. L’histoire ne dit pas si c’est ce petit manège médiatique au goût douteux qui assura à Warner l’un de ses plus gros succès… mais le film en soi est une telle claque que cette petite mise en scène était sûrement superflue.

Le pari n’était pourtant pas gagné d’office. D’une écriture sèche et concise, Je suis un évadé trace, en 90 minutes chrono, 10 ans de la vie d’un homme, et ce sans pathos ni la moindre concession aux goûts du public de l’époque : à la veille du tournage, l’entourage de Zanuck le presse d’édulcorer le récit, mais le producteur refuse net tout compromis. Le film devra être dur, implacable, au risque de laisser une partie du public sur le bord de la route. Alors qu’il a souvent été reproché à Hollywood de clore sur un happy-end artificiel des scénarios tirés de faits réels et dramatiques, Zanuck s’emploie même ici à faire l’exact inverse : si Robert E. Burns, le vrai fuyard à l’origine du projet, allait être réhabilité quelques mois après la sortie du film, le producteur prend tout le monde à contre-pied, et conclut Je suis un évadé sur un plan d’une noirceur qui a, aujourd’hui encore, peu d’équivalents dans l’histoire d’Hollywood.

Bouleversant, Paul Muni trouve dans Je suis un évadé son rôle le plus célèbre - avec, évidemment, le mythique Scarface d’Howard Hawks, tourné la même année. Habité par son personnage, il livre une performance tétanisante, inédite, quelque part entre les excès du cinéma muet (dont il ne vient pas, mais dont il a hérité certains tics d’expression) et une réelle modernité de jeu. En un regard caméra plein de larmes, lorsque James Allen apprend les mensonges du gouvernement, Muni invente littéralement un style, un jeu souvent sur la corde raide mais qui emporte le morceau. Il est tout simplement inoubliable... Cet entre-deux classicisme/modernité, on le retrouve d’ailleurs dans la mise en scène de LeRoy/Zanuck. Passé un premier quart d’heure un rien compassé (le retour dans le giron familial a quelque chose d’un peu plan/plan, dont on ne saurait dire s’il s’agit d’un choix délibéré de mise en scène), Je suis un évadé s’envole, rapide, virtuose : la narration est un exemple de fluidité, s’épargnant toute graisse inutile en enchaînant les scènes d’action sans temps mort - à l’image d’une impressionnante scène d’évasion dans un sous-bois, magnifiée par la photo de Sol Polito. Et si le film fait une courte pause en son milieu, entre les deux cavales d’Allen, c’est là encore sans aucune forme de compromis. Les aventures sentimentales d’Allen sont expédiées, toute tentative d’humour est écartée : le film est un coup de poing, dont il ne doit rester que ce sentiment de force brute.

Il y a au bout du compte quelque chose de profondément radical dans ce projet. Construit sur les canevas somme toutes classique des films de gangsters, de prison et d’évasion (par certains aspects, le film anticipe de 15 ans L’Enfer est à lui de Raoul Walsh, ou plus loin encore Le Fugitif d’Andrew Davis) le film en prend in fine le contre-pied, pour délivrer une épatante critique sociale - étiquette que l’on accolera d’ailleurs souvent à Warner par la suite. Car ici, le héros n’est pas l’habituel bad-guy des films de gangsters : c’est John Doe, Monsieur Tout-le-monde, écrasé par l’injustice et la crise (si le film se déroule en 1919, il est tourné en 31 et constitue une parabole transparente de l’Amérique post-Dépression de 29). Ses aventures presque kafkaïennes portent en elles toute la rage d’un cinéma qui découvrait alors son pouvoir militant, sa force citoyenne, et l’explosif mélange que pouvait constituer film d’action et discours social. Œuvre d’une empathie déchirante, Je suis un évadé reste aujourd’hui encore un film d’une force peu commune. A l’image d’un plan final dont on ne révélera pas la teneur, mais qui pourrait bien marquer durablement votre parcours cinéphile. A (re)découvrir d’urgence !


(1) A noter que l’autobiographie de LeRoy, comme d’ailleurs ses propos sont très souvent pris en défaut [par les documents découverts par John E. O’Connor]” - Dictionnaire du cinéma - Jacques Lourcelles (Robert Laffont)

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La fiche IMDb du film
Par Xavier Jamet - le 6 janvier 2007