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Critique de film
Le film

Jason et les Argonautes

(Jason and the Argonauts)

L'histoire

Dans la Grèce antique, Jason, pour reconquérir le royaume de son père Éson usurpé par le demi-frère de ce dernier, Pélias, doit rapporter à celui-ci la fabuleuse Toison d'or qui se trouve en lointaine Colchide. Il s’embarque à bord du navire Argo avec toute une équipe de héros, les Argonautes. À la fois aidés et contrariés par des dieux et déesses rivaux, ils vont être confrontés aux éléments déchaînés, à des créatures plus monstrueuses les unes que les autres et à divers enchantements dont celui de l’amour...

Analyse et critique



Jason et les Argonautes est sans doute la plus grande réussite du magicien Ray Harryhausen et constitue une illustration idéale de son imaginaire foisonnant. La fascination de Harryhausen pour les créatures et les univers fantastiques se sera toujours conjuguée à une méticulosité marquée dans la manière de les retranscrire à l'écran. Il s’initie ainsi dès l’adolescence à la sculpture et a la chance de montrer ses premiers travaux à son idole Willis O’Brien, dont les trucages extraordinaires sur King Kong (1933) ont suscité sa vocation. O’Brien le prend sous son aile et l’incite à prendre des cours d’anatomie au Los Angeles City College, étape supplémentaire qui associera les visions fantastiques de Harryhausen à une vraie recherche de réalisme dans la morphologie et les proportions de ses créatures. C’est cette volonté qui en fera le véritable maître de la stop-motion (technique basée sur l’animation d’objet image par image intégrée aux prises de vues réelles) qui dominera la concurrence aux contours plus grossiers. Un long apprentissage attend cependant Harryhausen, d'abord décevant auprès de son mentor déclinant Willis O’Brien sur Mighty Joe Young (une trépidante variation enfantine de King Kong) puis plus enrichissant auprès de George Pal (autre magicien s’il en est) sur la série Puppetoon. Après avoir géré seul la créature du Monstre des temps perdus (1953) d'Eugène Lourié, Harryhausen peut enfin voir grand en s’associant au jeune producteur Charles H. Schneer pour une collaboration qui durera vingt-cinq ans.



Les premiers films du duo restent sous influence, qu’elle soit passée - À des millions de kilomètres de la Terre (1957) et son extraterrestre gigantesque semant le chaos malgré lui, soit un décalque de King Kong - ou contemporaine - Les Soucoupes volantes attaquent (1956) surfant sur la vague SF des années 50). C’est avec Le Septième voyage de Sinbad (1958), adaptation très libre des Contes des Mille et Une Nuits, que Harryhausen s’ouvre à ce merveilleux mythologique qui fera sa gloire dans ses productions suivantes - Jason et les Argonautes (1963), les deux suites qu’il donnera à Sinbad avec Le Voyage fantastique de Sinbad (1974) et  Sinbad et l'œil du tigre (1977) mais aussi Le Choc des Titans (1981) - et le décomplexera dans l’appropriation de grands textes d’évasion inscrits dans l’imaginaire collectif - Les Voyages de Gulliver (1960) d’après Jonathan Swift, L’Île mystérieuse (1963) d’après Jules Verne et Les Premiers hommes dans la Lune (1964) adaptant H.G. Wells. Le Septième voyage de Sinbad sera un immense succès, dont le pinacle technique et épique est un extraordinaire duel avec un squelette animé en stop-motion. Avec Jason et les Argonautes qui sortira cinq ans plus tard, il s’agit donc de réitérer l’exploit dans un spectacle plus ambitieux encore. Le scénario est relativement fidèle au mythe de Jason et la Toison d'Or bien qu'il en élague les aspects les plus sombres et que, emporté par les péripéties, l'on en oublie que le récit n’arrive pas à son terme (soit Jason qui reconquiert le trône). Destiné volontairement et au sens le plus noble du terme à la jeunesse, le film ne traite donc bien évidemment pas de la suite plus tragique de l'histoire, que privilégiera Pasolini dans son plus austère Médée quelques années plus tard. Loin d'être une simple vitrine pour les effets spéciaux de Harryhausen (ce qui arriva lorsque le réalisateur n'était pas à la hauteur), le film est porté par une réalisation efficace et inspirée (superbes scènes en mer, magnifique mise en valeur du décorum antique comme l'intérieur du temple de la déesse Hécate) de Don Chaffey, un artisan des plus doués qui confère souffle et énergie à l'aventure. Todd Armstrong tient le rôle de sa vie en Jason, archétype du héros fier, courageux et au cœur pur.



Le reste du casting de seconds couteaux est des plus convaincants aussi, notamment Honor Blackman (future héroïne de Chapeau melon et Bottes de cuir) en Héra déesse protectrice de Jason (erreur ou entorse volontaire au mythe puisqu’il s’agissait en fait d'Athéna), Nigel Green en Hercule ou encore Gary Raymond qui campe un Acaste bien vicieux. Finalement seules les scènes un peu théâtrales avec les dieux ont vieilli avec cette imagerie kitsch de décors vaporeux et d’acteurs anglais en toge déclamant comme dans du Shakespeare (un cliché qui perdurera plus tard dans Le Choc des Titans, ultime production de Harryhausen). Avec cet encadrement idéal, l'histoire n'en est que plus palpitante et confère aux trucages de Ray Harryhausen une grâce et une magie inégalées. On entre de plain-pied dans la fantasy avec des péripéties incroyables et un bestiaire des plus fabuleux : la fuite du géant de bronze Talos gardien du trésor des Dieux, la capture des harpies... Les effets de transparence sont poussés ici à la perfection et la stop-motion permet d'animer avec réussite des créatures de plus en plus complexes telle cette hydre à sept têtes incroyablement mobile. Après le simple duel du Septième voyage de Sinbad, on passe à la démultipliée avec cette fois la menace émanant de sept squelettes hargneux pour une séquence palpitante et virtuose qui aura traumatisé plus d’un jeune spectateur. Ce mariage de l’art et de la technique opère totalement puisque les purs effets de mise en scène (l’incroyable montée en tension et d’inquiétude proche de l’épouvante alors que les squelettes sortent un à un du sol) se marient à la maîtrise d’une stop-motion poussée dans ses derniers retranchements. L’émerveillement se croise à la peur que l’on a pour Jason, tout cela grâce à l’association bienvenue avec un metteur en scène inspiré, quand dans les productions moins réussies seul l’aspect de démonstration technique pouvait surnager.



Jason et les Argonautes demeure la production la plus populaire de Ray Harryhausen, responsable de nombreuses vocations chez Peter Jackson, Guillermo Del Toro et surtout Tim Burton qui lui rendra un superbe hommage dans le clip Bones du groupe The Killers qu’il réalisera en 2006.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 19 février 2019