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Critique de film
Le film

Jane Eyre

Jane Eyre

Analyse et critique

En 1940, David O’Selznick produit Rebecca (1940), d’après le roman de Daphné du Maurier. Avec ce film, il remporte un succès majeur. Parmi ses projets, il a alors en charge l’adaptation d’un autre grand roman gothique, Jane Eyre de Charlotte Brontë. Mais, les similitudes entre les deux récits sont si fortes que le producteur y renonce. Il le cède à la 20th Century Fox qui nomme William Goetz en charge de cette "méga-production" (1,7 millions de dollars de budget). Robert Stevenson est engagé à la réalisation. Auteur de quelques grandes productions en Grande-Bretagne (Les Mines du Roi Salomon, Cerveaux de rechange) et futur réalisateur pour les studios Disney (Mary Poppins, Le Fantôme de Barbe-Noire, Un amour de coccinelle…), Stevenson est arrivé à Hollywood en 1939. Ce n’est pas encore un cinéaste reconnu, mais il est un artisan dont le savoir-faire est apprécié au sein des studios. Pour le tournage de Jane Eyre, la Fox l’entoure d’une équipe d’artistes et de techniciens à la fois brillants et expérimentés : Aldous Huxley, l’auteur du Meilleur des mondes, est en charge du scénario. George Barnes (Rebecca, Le Brigand bien-aimé) est directeur de la photographie, tandis que la musique est confiée à Bernard Herrmann. Le tournage se déroule dans les studios 2 et 5 de la 20th Century Fox. Le film sort sur les écrans américains le 3 février 1944 et remporte un beau succès.

La force du film tient évidemment dans l’adaptation du roman à succès de Charlotte Brontë. En dressant le portrait d’une petite orpheline maltraitée, future amoureuse du riche et sulfureux Rochester, Jane Eyre porte déjà en lui les germes d’un grand succès public. Mais cette transposition au cinéma d’un roman culte aurait pu facilement tomber à plat. Cela n’est pas le cas, et en particulier grâce à une ambiance fantastique particulièrement réussie. Les décors gothiques de la demeure de Rochester, l’utilisation des brouillards, les effets spéciaux, la photographie expressionniste de Barnes et le score de Bernard Herrmann concourent à instaurer un climat à la fois sombre, inquiétant et fascinant. De ce point de vue, la scène de la rencontre entre Edward Rochester et Jane Eyre est une merveille : dans une lumière riche en contrastes, la jeune Jane marche dans la brume et croise un fougueux cavalier à la voix de stentor. Cette entrée de Rochester, digne d’un opéra, doit beaucoup à Orson Welles. Non seulement parce qu’il incarne le personnage principal mais également parce que son influence sur la mise en scène est évidente. Si son rôle dans la réalisation du film n’a jamais été clairement défini, on retrouve parfois certaines figures de son style : des angles de caméra en rupture avec le classicisme hollywoodien, un éclairage expressionniste, des comédiens dans le "surjeu"… Autant d’effets de mise en scène dont l’objectif est de souligner les événements de la dramaturgie. Cette mise en scène n’est pas seulement destinée à accentuer le caractère fantastique du scénario, elle joue également sur son aspect mélodramatique. En témoigne la scène du décès de la petite Helen Burns : un plan serré cadre les mains de Jane et Helen. Jane appelle Helen sans réponse, sa main sort du cadre. Un hurlement vient conclure la scène tandis que la caméra reste fixée sur la main d’Helen… La charge émotionnelle est particulièrement forte. On la retrouve dans de nombreuses autres scènes parmi lesquelles le final, dont nous tairons le contenu, mais qui a dû faire pleurer de bonheur un bon nombre de spectateur !

Si le film fascine par sa mise en scène assez exubérante, il doit également son succès à ses comédiens. Tout d’abord Orson Welles, qui insuffle son charisme au personnage de Rochester. A la fois énigmatique, inquiétant, charmeur, il est absolument parfait dans ce rôle. Avec sa voix grave, ses intonations shakespeariennes et son charisme hors norme, il électrise totalement l’écran. Face à lui, Joan Fontaine interprète Jane Eyre. Tout en retenue, elle apporte charme et fragilité à ce personnage complexe. Elle pourra paraître un peu effacée dans ce rôle, mais ses admirateurs apprécieront sa performance à la fois sobre et juste. Du côté des seconds rôles, on retrouve quelques grandes figures du paysage hollywoodien des années 40 parmi lesquelles Agnès Moorehead et Henry Daniell, tout deux délicieusement infâmes. Enfin, le film nous donne l’occasion de découvrir la toute jeune Elizabeth Taylor (11 ans), déjà magnétique dans le rôle d’Helen Burns !

Cette adaptation de Jane Eyre rend un bel hommage au roman  éponyme de Charlotte Brontë. Dans le même genre, on pourra lui préférer Rebecca, auquel Hitchcock apporte toute sa finesse. Mais avec son style fantastique, sa troupe de comédiens et son équipe de techniciens hors pairs, Jane Eyre impose un spectacle aussi fascinant qu’efficace. Nul doute que les spectateurs d’aujourd’hui y trouveront matière à rêver…

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La fiche IMDb du film

Film réédité en salle par Flash Pictures

Date de sortie : 4 janvier 2012

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Par François-Olivier Lefèvre - le 1 janvier 2012