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Critique de film

L'histoire

L’agent secret britannique James Bond 007 est chargé par M (le chef de la section 00) d’aller en Jamaïque enquêter sur la disparition d’un collègue. Sur place, les tentatives de meurtre à son encontre se multiplient et le mystère s’épaissit. Aidé par Felix Leiter (agent de la CIA) et Quarrel, Bond ne tarde pas à découvrir que quelque chose de mystérieux et sans doute de très important se déroule sur l’île de Crab Key...

Analyse et critique


Au commencement fut le Bond...

Le début des années 1960. Le monde est en effervescence et vit les heures les plus invraisemblables de la guerre froide. John Fitzgerald Kennedy s’installe à la Maison Blanche, Charles De Gaulle vient d’accéder à L’Elysée. Le monde est divisé en deux, le bloc communiste est plus fort que jamais, le bloc capitaliste prêt à en découdre au moindre doute. Les guerres s’enchainent, en faveur d’un régime ou d’un autre, afin de provoquer l’adversaire. Le bourbier vietnamien n’est plus très loin, ce n’est qu’une question de temps. Du 16 au 28 octobre 1962, la crise des missiles de Cuba fait trembler la planète. Au bord de la guerre nucléaire, le monde retient son souffle. Parallèlement, la culture populaire embrase les populations à l’Ouest, et l’évolution des mœurs démontre une envie de changements. La révolution culturelle des années 1960 ne fait que commencer. En France, après l’obtention de la mise en place progressive de la mixité au sein de l’enseignement secondaire, les hommes perdent de plus en plus d’autorité sur les femmes. Plus d’égalité, plus de diversité, même si le chemin est encore long. Les Beatles arrivent en 1960 et font danser l’Angleterre, puis très bientôt la majorité des sociétés occidentales de l’Ouest. La "coolitude" envahit les ondes, les groupes musicaux jeunes se multiplient, la jeunesse s’arrache de plus en plus de l’étreinte parentale. Mai-1968 ne va plus tarder. Au cinéma par contre, les changements se font plus lents, excepté la Nouvelle Vague et autres mouvements indépendants désargentés. Autrement dit, le cinéma populaire, pour lequel le public se précipite dans les salles, ne bouge pas encore beaucoup. Le Hollywood des studios entretient continuellement son hégémonie sur le monde (tout au moins à l’Ouest), grâce à une production toujours d’une grande richesse, malgré les années passant. De fait, le terrain est plus que jamais fertile au changement, et celui-ci viendra encore une fois d’Europe, et plus précisément d’Angleterre. A la pointe musicale du moment, il fallait bien que son cinéma, transgressif et moderne, original et inspiré, vienne mettre un furieux coup de pied dans la fourmilière. Alors que la maison de production Hammer envahit déjà les salles depuis cette fameuse année 1957 et son très remarqué Frankenstein s’est échappé de Terence Fisher, créant ainsi un style et une mode, notamment très inattendue par le public français, deux producteurs indépendants presque inconnus vont lancer la saga cinématographique la plus durable et la plus populaire de tous les temps.

« En 62/63, qu’avions-nous comme choix au cinéma ? Un western, ou un Gabin, ou un peplum. (Ça ne m’empêchait pas d’adorer les films de Gabin, ainsi que les westerns). Mais Bond, c’était tellement excitant ! Et la musique de Barry ! Du punch, du dépaysement, un héros digne de ce nom, cela avait tout pour plaire ! » On peut trouver un tantinet grossière la présentation de Jean Marc Paland (1) concernant l’état du cinéma populaire de l’époque en France, on peut néanmoins lui donner raison. En 1962, Dr. No est sans équivalent au cinéma. Les nombreux films d’espionnage produits par Hollywood depuis les années 1930, sans oublier les productions françaises ayant tenté de s’immiscer dans le créneau, n’ont jamais déployé l’arsenal novateur et coloré annoncé par James Bond. Bien qu’influencé d’une manière ou d’une autre par le film noir américain, ainsi que par la notion générale de rythme chère au mécanisme hollywoodien (2), James Bond vient à la fois de nulle part et d’ailleurs. Un rogue dans l’univers du cinéma populaire, confluent de créations et de tempéraments les plus divers et affirmés.

Ian Fleming, tout d’abord, a créé le personnage en réussissant à publier son premier roman de James Bond en 1953 : Casino Royale. Succès d’édition que viendront rehausser 12 autres romans et une bonne poignée de nouvelles, jusqu’en 1965, année durant laquelle L’Homme au pistolet d’or sortira post-mortem. Les sources d’inspiration sont multiples, de son passé peu enthousiasmant d’assistant dans les services secrets britanniques à la littérature d’espionnage et d’aventure qu’il affectionne tout particulièrement. Bond, James Bond, est l’incarnation rêvée de Fleming, l’homme qu’il rêvait sans aucun doute d’être. De la littérature de gare, adorée par les uns, honnie par les autres, mais d’une fraicheur et d’une violence à couper le souffle. Le style, banal, emprunte néanmoins à la plume la plus sèche. Chez Fleming, les histoires sont complexes, l’action restreinte quoique très présente, et les humeurs variables. En effet, il n’est pas rare d’apprécier chez lui des moments brutaux et inédits, comme des plaisirs coupables passant par de longues tirades interminables à propos des sujets qui le passionnent. Ainsi, chez Fleming, prend-on le temps de s’arrêter, une fois sur l’art de vivre japonais, longuement étayé dans On ne vit que deux fois, ou le trafic de l’or dans Goldfinger, sans omettre les nombreuses parties de poker et de baccara que l’on croise régulièrement au cours des récits... Chez l’auteur rien ne presse, c’est là toute la saveur de sa très identifiable marque. Assez proche du Saint (le personnage anglais créé par Leslie Charteris), tout en étant plus violent et plus exotique encore, son personnage, le bien nommé James Bond (3), ressemble déjà en partie à ce qu’il sera sur grand écran, mais pas totalement non plus. « Le James Bond de Fleming est un dandy épicurien. Toujours impeccablement habillé, il aime les plaisirs raffinés, les restaurants confidentiels, les plats cuisinés selon ses indications, les tabacs mélangés conformément à ses recettes et, bien entendu, certaines femmes créées par la nature selon certaines normes. Il vit lentement, posément, confortablement. L’action brutale ne tient qu’une faible part dans son existence. Citoyen du monde, il est d’abord Londonien et, qui plus est, fonctionnaire. Il aime les clubs, il adore le bridge et, d’une façon générale, tous les jeux. » (4) Mais James Bond est tout aussi bien un être cruel, capable d’une grande violence, vis-à-vis des femmes ou des ennemis qui jalonnent son chemin. Peu fréquentable, il est en tout cas un aventurier de l’instant, préoccupé par le moment qui est le sien et non par l’ensemble d’une problématique. Il peut curieusement s’arrêter et profiter d’un instant agréable (une femme, mais aussi un repas, une boisson, un sujet... un plaisir), alors même que sa mission exige une toute autre attitude. Romans d’espionnage peut-être, mais romans simplifiés sûrement. La littérature de Fleming est sympathique; à défaut d’être exceptionnelle, et surtout agréable à parcourir; à défaut d’être essentielle. Il faudra en l’occurrence aux producteurs et créateurs de James Bond sur grand écran tout le génie qui est le leur pour en extraire l’intérêt, mais aussi l’affranchir de ses défauts, afin de le rendre meilleur et, disons-le, bien plus intéressant.

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Moteur... Action !

Si ce n’est une adaptation télévisuelle sans grand intérêt de Casino Royale produite en 1954, et où l’on peut admirer Peter Lorre dans le rôle du Chiffre (5), James Bond n’intéresse pas outre mesure le milieu du cinéma. En 1959 toutefois, à la suite d’une mauvaise passade avec Kevin McClory (6), Fleming tente d’approcher Alfred Hitchcock pour lui vendre les droits de son personnage. Mais ces droits seront acquis par Harry Saltzman qui, voyant Albert R. Broccoli désirant ardemment lui racheter ces droits, décide de s’associer avec lui. Ils vont alors créer deux sociétés, Danjaq (7) et EON Productions (8). Rapidement, leur choix se porte sur l’adaptation d’Opération Tonnerre. Mais suite aux problèmes de droits rencontrés, ils portent finalement leur dévolu sur Dr. No. Il leur faut alors se donner les moyens de porter à l’écran ce premier film qui devra absolument décider de l’avenir du personnage au cinéma.

La plus importante difficulté fut de choisir l’acteur. Et sur cette question en particulier, la légende a fourni les histoires les plus cocasses. Disons simplement que, parmi les interprètes envisagés, Roger Moore et Patrick MacGoohan furent deux des noms prononcés les plus illustres. Mais le premier, sur le point de connaître un triomphe à la télévision dans le rôle de Simon Templar (Le Saint), est parait-il considéré comme trop jeune. Quant au deuxième, il refuse catégoriquement le rôle. Cary Grant est aussi évoqué, mais de façon très éphémère. Un acteur presque inconnu obtiendra finalement le rôle tant convoité : Sean Connery. Fils de routier, disposant d’un tempérament mal dégrossi, écossais et doté d’un fort accent de surcroit, l’acteur n’est pourtant pas vraiment prédisposé à interpréter le très élégant James Bond. Soutenu par l’enthousiasme de sa femme, Broccoli opère néanmoins rapidement ce choix, avec l’aval de Saltzman. « C’est comme demander à un petit garçon qui adore les voitures si il voulait qu’on lui offre une Jaguar. Lorsqu’on m’a proposé de jouer Bond, je n’ai pas dormi pendant des jours ! » (9) déclara Connery alors très heureux de faire partie intégrante et primordiale de l’aventure.

Refusé par plusieurs studios, le projet de Saltzman et Broccoli trouve finalement une réponse positive chez la United Artists. Le 20 juin 1961, le studio donne son accord pour commencer la préparation du film, ainsi qu’une enveloppe budgétaire assez limitée de 1,2 million de dollars. (10) Vétéran de la série B solidement emballée, Terence Young est désigné pour réaliser le film et commence alors à encadrer Sean Connery. Il fait de lui James Bond en travaillant ses attitudes, en discutant ses objectifs, en l’habillant et en le conseillant sur les manières à adopter. Le Bond de Connery est de fait presque autant la création de l’acteur que celle de son metteur en scène, ce dernier étant très investi dans la préparation de l’ensemble. Il apparait nettement que Young eut une grande importance dans le processus de création de l’identité de la saga telle qu’on la conçoit encore aujourd’hui, et avant tout sur le personnage lui-même. Il a beaucoup influencé Connery par son goût pour les bonnes choses, son éducation vis-à-vis de tout ce qui touche à l’élégance en général, ainsi que par une certaine notion du raffinement. Sa mise en scène dénuée de touche personnelle (tout sauf une création d’auteur à proprement parler) et sa redoutable approche débrouillarde du métier par des trucs et astuces très efficaces lors des tournages, lui ont permis de dominer la réalisation de Dr. No avec une très grande aisance. Dire qu’il était le metteur en scène rêvé pour lancer la saga relève de l’euphémisme. En bref, scénario écrit et équipes préparées, le tournage peut commencer le 16 janvier 1962 en Jamaïque, pour se terminer en Angleterre 58 jours plus tard, dans les studios de Pinewood. (11)

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Naissance d’un mythe

Que reste-t-il de Dr. No aujourd’hui ? Plus que le début d’une franchise de légende, il s’agit d’un très bon film d’espionnage et d’aventure, respectant presque à la lettre la structure du serial américain des années 1930. Très impressionnant, le film demeure un pur produit d’efficacité et de glamour, et qui vieillit étonnement bien. Sa formule de luxe, d’action et de progression sans coupure lui donnent encore de nos jours un tempo n’ayant pas grand-chose à envier aux schémas des productions hollywoodiennes récentes fonctionnant d’abord sur l’action et ensuite sur ce qui reste de scénario. Or, dans Dr. No, le scénario fait l’action, là est toute la différence. Fort bien écrit, aux dialogues pêchus, introduisant une structure diégétique relativement libérée en termes de contraintes classiques, et fonctionnant abondement sur le principe de rebondissements pluriels, le récit est un modèle du genre. Tout y est savamment dosé, entre suspense et scènes de bravoure, découvertes surprenantes et évolutions dans des décors exubérants. En outre, puisque le budget ne permet pas de tourner de trop importantes séquences d’action, le film préfère se concentrer sur une séduisante combinaison sporadique de la chose. Les bagarres sont courtes mais brillantes, notamment grâce à une préparation chorégraphique toujours inventive et privilégiant l’espace et le mouvement des corps. Un délice, tout comme la profusion de détails dominant la plupart des situations. Ne voit-on pas James Bond entrer dans sa chambre d’hôtel et la transformer tranquillement en pièce témoin d’éventuelles effractions commises par ses ennemis ? La recherche de micros, la pose d’un simple cheveu entre les portes de son armoire à linge... Il n’est pas une seule scène du film qui n’essaie de jouer sur le détail ou le bouillonnement d’éléments à l’écran. L’image iconique d’un James Bond l’arme au poing et assis sur un fauteuil dans la pénombre, ou bien les tentatives de meurtre perpétrées à son encontre au fur et à mesure qu’il soupçonne les coupables, octroient au film une sophistication et un impact très forts. D’une sombre histoire de meurtres et de vols d’informations inexpliqués, le récit embraye sur la découverte d’un complot technologique lancé par le SPECTRE (12) et visant au sabotage de fusées américaines partant de Cap Canaveral. Comment alors ne pas penser à la crise des missiles de Cuba ayant lieu la même année ? Une preuve, la première parmi de nombreuses autres, que James Bond a toujours été un produit de son temps, d’années en années.

Le SPECTRE, cette organisation terroriste mondiale souterraine visant à la domination du monde et au profit criminel, fait ici son apparition, incarnée donc par le docteur No du titre. Un pion au sein de l’organisation, mais néanmoins puissant, et qui annonce d’autres futurs ennemis travaillant tout comme lui sous la tutelle effrayante du personnage jugulant toute cette entreprise malfaisante : Ernst Stavro Blofled. Ce dernier n’apparaîtra toutefois que dans le film suivant, Bons baisers de Russie, et ne montrera réellement son visage que dans On ne vit que deux fois (c'est-à-dire le cinquième opus). D’ici là, Bond ne fera que combattre ses sbires (13), tous habiles, subtils et invariablement meurtriers. Charismatique, raffiné, amateur de belles choses, très calme et réfléchi, mais tout aussi bien démoniaque et tueur froid, le docteur No est la matrice typique et parfaite, dès ce premier film, de tous les méchants à venir dans les futurs Bond films. Joseph Wiseman ne transcende pas ce rôle, mais sa roide posture asiatique, ses cheveux coiffés en arrière, sa voix enveloppante et ses mains métalliques lui permettent de composer un mémorable personnage. De son apparence mystérieuse et saisissante provient une part de la fascination qu’entretient toujours cet essai transformé.

Par ailleurs, Dr. No contient d’ores et déjà la majorité des codes et motifs qui jalonneront inlassablement la série. La totalité de ce qui entoure la légende du personnage, le Vodka-Martini (au shaker, et non à la cuillère), le Walther PPK (14), le costume élégant, la manière de bouger et d’évoluer avec sérénité dans un univers souvent hostile, et bien sûr le matricule 007. (15) Sans oublier le thème musical de James Bond, créé par Monty Norman mais orchestré par l’irremplaçable John Barry, le fascinant canon de Binder en ouverture (16), les décors luxueux et invraisemblables, l’enchainement des péripéties, les belles femmes en tenues légères (les fameuses Bond girls), l’exotisme et le dépaysement... Tout est effectivement en train de naître à une vitesse infernale dans Dr. No. Ne manquent en fait pour le moment que la séquence pré-générique, une chanson mémorable durant ce même générique (même si le James Bond Theme y remplit obligatoirement de ce fait son office de premier thème, devant tous les autres) ainsi qu’une création graphique vraiment originale (ici, la création de Maurice Binder est encore assez modeste, quoique stylisée), les splendides voitures et les quelques gadgets qui émailleront la saga très rapidement par la suite, et des scènes de bravoure réellement improbables. Manque de moyens oblige, il fallait pour les producteurs créer leur personnage en le plongeant dans une série de péripéties honnêtes et crédibles, même si l’aspect invraisemblable de la chose se fait déjà suffisamment sentir, avec par exemple l’affrontement contre le char-dragon dans les marais de Crab Key, ou l’explosion de la base du Dr. No à la toute fin. Manque également à l’appel le format cinémascope qui surviendra plus tard. (17) Enfin, si aucune chanson ne fait son apparition ici pour encadrer le film, certaines d’entre elles marquent cependant le spectateur au sein même de l’œuvre, des chansons à consonances très jamaïcaines, telles que Kingston Calypso (sur la toute fin du générique de début et l’ouverture du film), Jump Up, et surtout Underneath the mango tree, notablement entonnée par Ursula Andress.

La mise en scène de Terence Young est souvent remarquable, parfois brillante. Il possède parfaitement son histoire et donne un énorme cachet à l’aspect visuel du film. L’adresse de sa caméra, la précision du cadre, l’utilisation de tons de couleurs appuyés, voire flamboyants, sans oublier cette photographie soulignant une Jamaïque de rêve, donnent à l’histoire de Dr. No des allures de film culte instantané. Il prouve assurément qu’une économie de moyens et une bonne utilisation des éléments à disposition peuvent se transformer en atout. Car sur le papier, Dr. No n’est rien d’autre qu’une série B au budget relativement restreint. Or le film s’avère étonnant, parfois même prestigieux, car Young connait extrêmement bien les ficelles qui font d’une bonne série B un grand film. Dès lors, les décors conçus en amont sauront distiller à intervalles réguliers la sensation que Dr. No est une œuvre relativement dispendieuse. Les prises de vues en extérieurs aèrent le film, et les décors intérieurs lui donnent des airs de divertissement opulent et confortablement préparé. Il suffit de voir le dôme de prison surplombant un professeur Dent venu chercher une araignée mortelle, ou encore l’entièreté des décors de la station souterraine de Crab Key, pour s’en rendre compte. Les décors soignés et très innovants de l’illustre Ken Adam font merveille, transformant couramment le film en un enchantement pour les yeux. Grâce à un excellent éclairage, il leur donne de la profondeur et de la puissance. Et cela même si l’on reste très loin des délires visuels qui vont bientôt suivre au travers de la série. Quoi qu’il en soit, Dr. No inaugure là encore un motif très visible par le spectateur : la faculté de faire apparaitre chaque dollar dépensé à l’écran. Alors que de nombreux blockbusters américains ont toujours parcouru l’histoire du cinéma en dépensant plus que de raison, la franchise bondienne a toujours su optimiser son budget jusque dans les moindres recoins de ses atours créatifs, afin que se manifestent ostensiblement luxe, prestige, aisance et horizons illimités. Quant au choix de la Jamaïque, présente dans le roman, cela reste une épatante idée afin de placer d’emblée le héros dans un cadre chaud et chatoyant, symbole de l’évasion bondienne encore perçue comme telle aujourd’hui. Les plages de sable fin, les routes ensoleillées, les vastes propriétés aux volets boisés, les zones portuaires populaires, les traversées en barques, les fêtes chaudes durant les soirées de danses endiablées... Un monde magique et tranquillisant, d’où le mystère et l’aventure peuvent naître et se développer sans contrainte. Presque deux heures de vacances au soleil pour tous ceux qui n’en n’ont pas les moyens, deux heures d’excursion et de plaisir pur, en compagnie du plus incroyable des agents secrets et des plus splendides créatures féminines.

James Bond, quant à lui, y est fortement typé et présenté sans détour. Il s’agit d’un homme d’action, à la sexualité libérée (son succès avec les femmes ne connait aucune limite) et aux très nombreux atouts. C’est un agent secret au sens vulgaire du terme, à savoir un enquêteur énergique et paradoxalement peu discret. Il aime énormément son travail et aucune entrave, aussi charmante soit-elle, ne peut le détourner de ses objectifs. Il est intelligent, vif comme l’éclair et manie naturellement le système D à l’occasion. Il sait se battre et se montre redoutable avec ses ennemis. Il faut absolument admirer Sean Connery dans la peau du personnage afin de comprendre quelle incroyable alchimie il est en train de se produire sous nos yeux. Connery découvre le personnage, il n’a pas encore l’extrême aisance qu’il saura développer sans effort par la suite. Mais le naturel qu’il dégage, grâce à cette voix forte et ce charisme intense, et surtout cette façon de se mouvoir, de bouger, de se battre, ne font aucun doute sur son appropriation du rôle. Dès son entrée en scène, au club Le Cercle (à une table de Baccara), où on l’entend mais ne le voit que de dos ou bien jusqu’au buste, Connery irradie l’écran et projette quelque chose d’incomparable. Puis vient la fameuse réplique « Bond, James Bond » pour que le personnage se présente à son interlocutrice, fort charmée par son assurance. Le visage de l’acteur est enfin montré dans cet instant significatif, pour ne pas dire mythique, cigarette allumée aux lèvres et exhibant cette expression précise et détendue qui en fait toute la saveur. Ces quelques secondes suffisent à créer l’aura d’une légende, pour l’acteur comme pour le personnage.

Le Bond de Sean Connery est dur, très viril, doté d’une présence quasi-animale et d’une beauté abrupte. Il embrase l’écran et les femmes se retournent régulièrement sur son passage. Il fume des cigarettes et porte des costumes soignés, sur mesure, avec une prédilection pour la tenue de soirée (costume noir, nœud papillon) et la tenue de travail standing (costume gris, cravate). Mais il sait s’adapter couramment selon les circonstances (tenue en adéquation avec le milieu affronté, comme sur l’île de Crab  Key). Son machisme est un blason fièrement porté, et les femmes ne font que passer dans sa vie. Les occasions sont belles, et il n’hésite pas à en profiter, quitte à forcer en partie les choses. Car sa force de caractère et ses idées bien arrêtées lui permettent d’assouvir ses fantasmes même sur des femmes au départ visiblement peu intéressées par le sexe. Il prend si cela lui plait, et qu’importe si sa partenaire est brûlante comme la braise ou timorée comme la glace : son pouvoir de séduction fait le reste. C’est un jouisseur, vis-à-vis de tout ce qui l’entoure, et il considère la vie comme un enchainement de plaisirs immédiats qu’il faut relever de missions effrénées dont il possède les accords métronomiques à la perfection, parfois non sans humour. Rien n’entrave son approche de l’existence, y compris dans les moments les plus délicats voire douloureux. L’action fait partie intégrante de sa vie, et l’adrénaline est sa prescription quotidienne. Il faut relever ce sourire presque carnassier dès lors qu’il est poursuivi en voiture sur les routes jamaïcaines, sourire carnassier qu’il peut arborer face à une femme comme face à un ennemi. Plus qu’une défense, c’est une attaque, l’expression cynique de son plaisir à affronter l’autre quel qu’il soit et en toute circonstance. Sean Connery est un James Bond fonceur, prédateur, l’essentiel est de mener sa mission à bien, mais sans jamais se départir de son insatiable envie de jouir de la vie. Il n’a qu’une idéologie, c’est de laisser le monde tel qu’il est, pourvu que personne ne le change au point de menacer son équilibre. Il est dans ce cas le plus redoutable agent secret qui soit, l’arme absolue de l’Angleterre et de l’Ouest en général, capable de mettre en péril les desseins les plus vils des méchants les plus obstinés, tout en savourant les meilleurs cocktails.

La démarche tranquille, parfois lourde, mais musclée et très sportive de Sean Connery lui donne une assurance unique, en même temps qu’un tempérament solide comme le roc. Connery fait peur, tout simplement parce qu’il semble tuer avec plaisir (quoique jamais pour le plaisir) en arborant cette attitude toujours détachée, comme une protection maximale destinée à la survie de son mental et de sa morale. De morale, il n’a que celle qui définit les limites de ce qu’il a le droit de faire et de ne pas faire, et la frontière entre les deux est parfois excessivement mince. Il sait se montrer humain, mais jamais trop, car le questionnement, le doute, voire la dépression, n’ont aucunement le droit d’exister dans sa vie. Se protéger, c’est protéger son approche de la vie, c’est protéger son style de vie, et c’est protéger sa propre substance : celle d’un agent confronté aux situations les plus inopportunes mais parfaitement capable de les gérer, voire de les transcender, malgré tous les obstacles. Sauf en de rares occasions, le James Bond de Connery ne tombe pas amoureux. Il flirte, parfois longuement, mais ne laisse personne s’introduire dans sa vie au-delà du raisonnable. Il aime et profite dans l’instant, avant de repartir pour un ailleurs toujours plus exotique. Son aventure avec la sensuelle Sylvia Trench, la première de la série, en est un exemple parfait, même si elle fut prévue un court moment comme la compagne régulière de Bond. (18) Il n’a qu’une faille, qui lui fait parfois baisser sa garde : son ego. Nous le verrons dans les films suivants, son James Bond est très soucieux de son ego, et voir bafoué ce dernier le met parfois dans une posture inconfortable. Les femmes sont les seules capables de susciter son humanité, mais elles sont aussi les seules capables de l’atteindre, dans le bon sens comme dans le mauvais. Elles sont l’expression de son ego sur-développé en même temps que son talon d’Achille, source de plaisir sans fin en même temps que tueuses les plus impitoyables à l’occasion.

Enfin, il convient de dire que Dr. No est particulièrement réussi dans son ensemble. John Barry fait ses armes en composant des morceaux discrets et sans réelle ampleur, mais en respectant la dose de mystère souhaitée (l’arrivée à Crab Key durant la nuit). Ses futures contributions démontreront à quel point son génie ne connait aucune limite, en composant des bandes originales symphoniques parmi les plus belles et plus percutantes du 7ème Art. De son côté, la distribution est généralement bien choisie, d’Anthony Dawson (le professeur Dent) à John Kitzmiller (Quarrel), en passant par Ursula Andress, la fameuse Honey Rider inaugurant la longue liste des magnifiques Bond girls entourant l’agent au fil des ans, et aux noms toujours plus exotiques. Un plan, un bord de plage, une sortie des flots telle Vénus, une musique discrète et douce, il n’en faut pas plus pour créer un mythe. La Suissesse Ursula Andress, c’est la girl en bikini, l’aventurière naïve, compagne de fortune de l’agent 007. Le scénario ne l’a d’ailleurs pas maltraitée, tout comme de nombreuses silhouettes féminines à venir dans la série, en lui octroyant un passé et un caractère logique. Elle incarne beaucoup plus intrinsèquement l’image de la James Bond girl véritable que Eunice Gayson et Zena Marshall (préalablement apparues dans le film), et fonde en somme « l’ordre des partenaires féminines » de Bond. Son personnage rehausse le glamour de l’univers bondien et en assume une part de l’harmonie, ajoutant ainsi un élément indispensable aux motifs de la franchise. La femme « faite Bond », pure entreprise de machisme et de fantasme.

Du reste, la galerie de personnages est ici elle-même au grand complet. Bernard Lee inaugure le rôle de M (19), supérieur de James Bond et lui confiant les missions les plus périlleuses. Leurs rapports, houleux, antagonistes, seront néanmoins toujours attachés à un profond respect l’un envers l’autre. Paternel à l’occasion, M fait entière confiance à l’agent 007, et la haute estime qu’il entretient pour ses obligations en fait le garant rassurant de la gestion des services secrets en Grande-Bretagne. Il est assisté par une secrétaire répondant au curieux nom de Miss Moneypenny (20), célibataire, cadre dynamique, la trentaine, folle amoureuse de James Bond, vivant dans le secret espoir que celui-ci puisse s’engager avec elle. Les échanges entre Bond et Moneypenny sont souvent savoureux et prennent une résonance régulièrement à double sens. Pour autant, Bond n’entretient aucune relation intime avec elle, sorte de mélange de respect mutuel et de flirt anodin sans issue fâcheuse, et où lancer son chapeau sur le porte-manteau présent dans le bureau fait office de salutation. Il faut croire que, située dans le cabinet de son supérieur hiérarchique, Moneypenny affiche une contenance qui ne peut s’accorder avec les attentes épicuriennes de Bond. Elle représente l’élégance britannique et son sérieux, ainsi que son asexualité en dépit de roucoulades affirmées, et occupe un état de permanence, alors que les femmes sont ordinairement furtives dans l’existence de Bond.

Reste ensuite Q, l’armurier bien connu de la section 00. Il apparait ici sous le nom de Major Boothroyd (soit le véritable nom de Q) et sous les traits de l’acteur Peter Burton. Desmond Llewelyn ne prendra ses fonctions qu’à partir du film suivant, Bons baisers de Russie, afin de fournir au personnage la constitution qu’on lui connait mieux. En ces lieux, Peter Burton l’incarne très sobrement et ne fait pas de Q l’armurier ingénieux et moderniste qu’il sera plus tard. Cependant le personnage est déjà important, puisqu’il donne à James Bond ni plus ni moins que son inséparable Walther PPK. Enfin, le « clan bondien » ne serait pas complet sans la présence de Felix Leiter, agent secret américain appartenant à la CIA. Personnage récurrent (21), il est l’Américain topique vu par le Britannique, à savoir très professionnel, caractériellement presque désincarné, une aide confortable (parfois essentielle) pour James Bond et surtout très fidèle. Il sera par la suite souvent plus sympathique, et son apparition dans Dr. No, sous les traits du très sobre Jack Lord (22), est anecdotique tant son apport à l’histoire reste secondaire. Mais l’instant n’en demeure pas moins historique, car Bond et Leiter font ici connaissance pour la toute première fois, donnant ainsi lieu à une indéfectible amitié qui à l’avenir saura ponctuellement dépasser le cadre du travail de manière très surprenante. (23)

Très daté, à fond dans l’air du temps autant qu’il donne aux sixties une saveur jusque-là inexplorée, Dr. No marque une étape historique dans l’histoire du cinéma de divertissement populaire. Grâce à son assemblage unique d’ingrédients osés, entre un érotisme doux et de l’action trépidante, de Londres à la Jamaïque, le film pose les bases inoxydables d’une formule qui va perdurer sur des décennies. Pour le moment, un joli livre d’images souvent copié, jamais égalé et à déguster sans modération. A la fin du film est inscrit que James Bond reviendra dans Bons baisers de Russie : un mythe est en marche.

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Promotion, sortie, réception : Bond en chiffres et en dollars

Après une campagne de promotion encore en rodage, le film sort sur les écrans anglais le 5 octobre 1962, puis dès le début de l’année 1963 un peu partout dans le monde. Les premières affiches sont d’une étonnante sobriété (jaunes et présentant le matricule de James Bond), bientôt suivies par d’autres plus explicites et colorées, présentant de belles femmes autour de notre fringant héros. Les bandes-annonces appuient pour leur part sur le côté totalement original, coloré, frais et surtout décomplexé du film. S’il ne fait pas tout de suite trembler les colonnes du ciel, Dr. No obtient pour le moins d’excellents résultats au box-office. Son exploitation sur quelques années, bénéficiant notamment de la sortie des opus suivants (jusqu’à Goldfinger et Opération Tonnerre en tête), lui donnera le succès massif qu’il mérite. Avec 59,6 millions de dollars de recettes obtenues dans le monde (24), dont 16,0 rien qu’aux USA, le film est donc plus que largement bénéficiaire, rapportant plus de 50 fois ce qu’il a coûté. En Europe, le film cartonne : pas moins de 8 000 000 d’entrées en Allemagne, le pays européen où James Bond a toujours le mieux marché. En France, après un départ convenable à sa sortie le 23 janvier 1963, le film va prendre de l’importance, en profitant fort logiquement du succès des opus suivants. Au bout du compte, Dr. No décroche la 4ème place au box-office de l’année 1963, en totalisant 4 772 735 entrées. Un très beau succès donc, mais largement en deçà de ce que la série va atteindre par la suite. Si Dr. No n’a pas donné la fièvre au public, car c’est véritablement Goldfinger qui le fera, il a en tout cas fait entrer la saga dans une spirale de succès qui ne la lâchera jamais.

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(1) Propos issus d’un entretien avec Jean-Marc Paland, fondateur du premier fan club français de James Bond et auteur du livre James Bond - Licence de tuer (Edilig, 1987), effectué à Chantilly en 1998 par François Justamand, et publié dans le Archives 007 n°1, en mai 1999.

(2) « Action, action, action, que l’écran soit sans cesse rempli d’événements. Des choses logiques dans une séquences logique », une citation de Raoul Walsh issue de son autobiographie Un demi-siècle à Hollywood (Calmann Levy, 1976).

(3) Le nom de James Bond fut trouvé par Fleming alors qu’il remarquait un livre sur les oiseaux écrit par un ornithologue du nom de James Bond. Il trouva alors que le nom était facile à retenir et sonnait bien en bouche.

(4) Extrait d’un article de Boileau-Narcejac, issu de la revue du magazine Cinéma 65 (n°94 de mars 1965), publié à l’occasion de la sortie française de Goldfinger le 18 février 1965.

(5) Barry Nelson y jouait le rôle de James Bond (un agent américain, nommé Jimmy Bond pour l’occasion), alors âgé de 37 ans.

(6) En 1958, Kevin McClory et Jack Wittingham ont collaboré avec Ian Fleming afin d’écrire un scénario autour du personnage de James Bond. Le projet n’aboutira pas et tombera aux oubliettes. Jusqu’à ce que Fleming, sans aucune autorisation, se serve du matériau de ce scénario pour écrire son nouveau roman, Opération Tonnerre. Un procès s’ensuivra et déclarera McClory gagnant. Il sera désormais propriétaire du scénario, ainsi que du personnage d’Ernst Stavro Blofeld et du SPECTRE. Eon Productions devra donc négocier avec lui pour lancer l’adaptation d’Opération Tonnerre, et se verra même concurrencée par lui en 1983, quand Jamais plus jamais (remake d’Opération Tonnerre) sortira presque en même temps qu’Octopussy, Bond film officiel proposé par Albert R. Broccoli.

(7) Danjaq est une société fondée en 1961 par Albert R. broccoli et Harry Saltzman. Elle demeure propriétaire des droits d’auteurs d’adaptations, du personnage, ainsi que de la marque et de tous les logos et copyrights. Le nom de la firme est une contraction du début des deux prénoms de leurs épouses respectives : Dana Broccoli et Jacqueline Saltzman. Danjaq est liée à United Artists depuis 1962 concernant la production et la distribution des films de la saga, et appartient à égalité à la famille Broccoli et à United Artists depuis 1975.

(8) Filiale de Danjaq, EON Productions est une société créée en 1961 par Albert R. Broccoli et Harry Saltzman, et qui a produit tous les films de la saga James Bond depuis Dr. No en 1962. EON signifie « Everything or nothing ». La société est détenue à égalité par la famille Broccoli et United Artists depuis 1975.

(9) Citation de Sean Connery dans un entretien en partie reproduit dans le documentaire The Incredible world of 007 réalisé par Lee Pfeiffer et Philip Lisa, et diffusé pour la première fois en 1965 à la télévision.

(10) La totalité des données financières présentes sur cette page est tirée des sources officielles de la MGM et de la United Artists.

(11) Les studios de Pinewood représentent le complexe de tournage le plus important du Royaume-Uni. Tous les films de James Bond s’y sont tournés en partie, à un moment ou à un autre, surtout pour les scènes en décors intérieurs. C’est encore le cas aujourd’hui, y compris pour Skyfall en 2012.

(12) La signification du SPECTRE est : SPecial Executive for Counter-intelligence, Terrorism, Revenge and Extortion. Soit, en français : Service Pour l’Espionnage, le Contre-espionnage, le Terrorisme, la Rétorsion et l’Extorsion.

(13) Une exception toutefois, le James Bond de Sean Connery affrontera également Goldfinger dans le film éponyme en 1964, unique ennemi de la série, jusqu’à la sortie de Vivre et laisser mourir en 1973, qui ne soit pas lié à l’organisation du SPECTRE.

(14) Le Walther PPK est le pistolet semi-automatique que James Bond adopte dans ce film, en l’échangeant dès le départ contre son ancien Browning. Il semble cependant qu’il ne s’agisse que d’un Walther PP dans ce tout premier film, un modèle moins récent. Ce n’est qu’à partir de Bons baisers de Russie qu’il s’agira précisément d’un Walther PPK, légèrement plus petit. Quoiqu’il en soit, la différence reste relativement minime. Pistolet avec au départ en magasin entre sept et neuf coups (cela doit dépendre du calibre utilisé), le Walther évoluera peu au fil de la série, du moins jusqu’à Demain ne meurt jamais. Une exception toutefois durant cette période, l’agent 007 portera un Walther P5 dans le film Octopussy en 1983 (une tentative de changer l’arme du personnage). Finalement, James Bond portera le léger et redoutable Walther PPK jusque dans Goldeneye en 1995, avant de l’abandonner dans le dernier tiers de Demain ne meurt jamais en 1997 en échange d’un Walther P99, semi-automatique moderne doté d’une capacité de 15 coups. Ce nouveau pistolet accompagnera James Bond jusqu’à Casino Royale en 2006. Néanmoins, on verra le James Bond de Daniel Craig se servir à nouveau du Walther PPK dans Quantum of Solace en 2008, dans des scènes plus intimistes ou faisant référence à une ambiance un peu retro. Dans Quantum of Solace, il reste en tout cas difficile de définir de quelle arme de service se sert Bond, puisqu’il passe de l’une à l’autre très régulièrement (SIG-Sauer P226, SIG P210…), symbole de la perte de repère et du brouillage dans l’identité du personnage que Bond semble subir depuis que Craig a investi le rôle. Le Walter PPK est une nouvelle fois présent dans Skyfall, adopté par le héros d’une façon qui peut rappeler Dr. No par certains aspects.

(15) Le matricule de James Bond, le fameux 007 (qui se prononce « double 0 7 » en version originale, ou fort logiquement en français « double zéro sept ») a une signification précise : le premier zéro mentionne qu’il a déjà tué, le second qu’il a le droit de tuer. Le 7, quant à lui, le désigne comme le septième agent parmi les doubles zéro.

(16) Le canon de Binder (du nom de son créateur Maurice Binder, également créateur des génériques) représente la silhouette de James Bond marcher de profil, subjectivement suivie par le canon d’une arme en train de la mettre en joue, puis se retourner vers l’écran et tirer un coup de feu en direction du point de vue subjectif. S’ensuit un filet de sang coulant le long de l’écran, symbolisant la mort du tireur. Durant les trois premiers films, ce n’est pas Sean Connery que l’on verra dans le canon de Binder, mais sa doublure Bob Simmons. Ce n’est qu’à partir d’Opération Tonnerre en 1965 que Sean Connery sera réellement visible dans cette animation d’ouverture.

(17) Les trois premiers films, jusqu’à Goldfinger, empruntent le format 1.66. Le cinémascope deviendra la norme de format utilisée par la série à partir du film Opération Tonnerre en 1965, soit le quatrième opus. On notera cependant que, exceptionnellement, Vivre et laisser mourir en 1973 et L’Homme au pistolet d’or en 1974 (les deux premiers James Bond de Roger Moore) réutiliseront le format 1.66, mais pour d’autres raisons (sans doute artistiques).

(18) Sylvia Trench, interprétée par Eunice Gayson, reviendra dans les premières minutes de l’épisode suivant, Bons baisers de Russie, pour ne plus jamais réapparaitre par la suite. Après avoir prévu sa présence de façon constante, afin de donner à James Bond un semblant de vie privée « normale », les producteurs abandonneront rapidement l’idée.

(19) Bernard Lee tiendra le rôle de M au sein de 11 films, jusque dans Moonraker en 1979. Il décèdera peu avant Rien que pour vos yeux en 1981.

(20) Loïs Maxwell tiendra le rôle de Moneypenny durant 14 films, jusque dans Dangereusement vôtre en 1985, le dernier opus avec Roger Moore.

(21) Felix Leiter apparaitra dans Dr. No, Goldfinger, Opération Tonnerre, Les Diamants sont éternels, Vivre et laisser mourir, Tuer n’est pas jouer, Permis de tuer, Casino Royale et Quantum of Solace.

(22) Jack Lord connaitra la gloire en étant le héros principal de la série TV Hawaï Police d’Etat (12 saisons, entre 1968 et 1980).

(23) Bond vengera Felix Leiter et sa femme dans le très violent et percutant Permis de tuer en 1989, chef-d’œuvre de la saga durant lequel Bond fera preuve d’une ténacité toute personnelle, voire assez cruelle.

(24) En dollars constants, c'est-à-dire en recalculant le box-office du film au cours du dollar de l’année 2012, le film aurait rapporté 447,33 millions de dollars, soit presque autant qu’un blockbuster actuel. Calcul effectué par le Cost of living calculator de l’American Institute for Economic Research.