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Critique de film
Le film

Jack le Magnifique

(Saint Jack)

L'histoire

Saint Jack narre les hauts et les bas, pendant quelques années, de Jack (Ben Gazzara), maquereau à Singapour, au passage d’un ami venu vérifier sa compta (Denholm Elliott).

Analyse et critique


C'est un film trouble, avec une histoire trouble. Cybill Sheperd, l'ex-compagne de Peter Bodganovich, gagne un procès contre la revue Playboy pour l’usage, sans son consentement, d’images nues d’elle puisées dans The Last Picture Show. Il tire de leur arrangement à l’amiable l’obtention des droits d’un livre, possédés par Hugh Hefner : Saint Jack de Paul Theroux, chronique d’un proxénète américain à Singapour. L’existence de Bogdanovich durant cette période est intimement liée à Hefner, la jeune femme avec qui il entamera bientôt une liaison, Dorothy Stratten (assassinée en 1980 par son mari) étant playmate. Ayant forcé la main à l'éditeur afin d'acquérir ce matériau à adapter, Bogdanovich revient avec ce curieux film au cinéma après trois ans d’absence, une crise créative qu’il résout par un retour aux sources. Saint Jack sera un film en "mode mineur", produit par Roger Corman, qui l’avait lancé. Le tournage a lieu à Singapour, au prétexte de celui d’un autre scénario, le gouvernement singapourien étant honteux de l’épisode décrit par le récit - l’usage par l’armée américaine durant le conflit vietnamien de leur archipel comme bordel pour les conscrits. Sans grande surprise, le réalisateur se verra pour ce sale coup banni du territoire... ce dont il se révélera visiblement sincèrement affecté, étant tombé sous le charme de ce pays tropical.

Comme souvent chez le cinéaste, les références sont claires et assumées. Orson Welles d’une part, pour ses tournages erratiques, loin de l’institution hollywoodienne. John Cassavetes d’une autre, la présence nonchalante de Ben Gazzara assurant un relais avec Meurtre d’un bookmaker chinois. Pourtant, le film ne ressemble qu’à lui-même, en tout cas à bien peu de choses dans le paysage américain (pas spécialement, par exemple, à un autre film, pourtant éminemment mélancolique lui aussi, traitant du lien entre l’armée américaine et la prostitution : Bungalow pour femmes de Raoul Walsh). Il y a à l’évidence quelque chose de problématique dans un script prenant, sinon pour héros, en tout cas comme personnage attachant, un maquereau débonnaire, montré comme plein de bonhommie et un souci paternaliste pour ses employées. Ni très intéressé ici par le recours (masculin) à des prostituées, ni à la condition (féminine) de ces travailleuses du sexe, Bogdanovich prend comme point d’ancrage la médiane entre ces deux lignes, là où la monnaie passe et là où elle finit. Au-delà du climat post-colonial, de l’environnement sexiste, de leur entremêlement dans une imagerie bondienne (il y a une ironie un peu perfide, dans un film où joue George Lazenby, à faire tourner un 33-tours de Goldfinger) dont les codes sont subvertis par une concrétude un peu crasse, assez veule, se trouve le nerf de la guerre : le règne de l’argent. Jack, dont le passé se révèle par bribes impressionnistes et allusives, est simplement là pour les biftons. C’est un homme aux rêves déçus, un souteneur qui ne cherche qu’à s’enrichir rapidement. Toutes autres questions se voient balayées avec quiétude par le pragmatisme carnassier qu’il synthétise en une réplique (« People make love for so many crazy reasons, why shouldn’t money be one of them ? »). Il fallait toutefois un homme aussi peu admirable, mais aussi peu difficile à comprendre dans ses actions également, pour qu’émerge, d’un côté la douleur d’un passé jamais directement exploré, de l’autre un dilemme éthique final où ce type louche fera un choix que d’autres figures plus respectables n’ont pas fait, de leur côté.


Le film s'étend sur plusieurs années, ponctuées par les visites annuelles d’un comptable devenant peu à peu un ami (Denholm Elliott), se muant en chronique douce-amère du quotidien de ce mac en chemises criardes, cigare au bec, regard narquois et sourire résigné, vétéran de la guerre de Corée, aspirant écrivain ayant rejoint la marine (Philip Roth dressera un portrait autrement plus dur de ce genre de personnalités dans Le Théâtre de Sabbath). Jack se voit rattrapé par son pays quand un agent de la CIA (interprété par Bogdanovich) lui propose de gérer une maison close accueillant pour quelques jours les troupes en congés. L'offre vient à point nommé, le commerçant étranger s’étant attiré l’ire de la pègre chinoise (l’épisode culminant dans la destruction de son ancienne enseigne et une séance de torture dont il cache les stigmates sous des tatouages d’une réussite discutable). L’accueil à l’aéroport, quelques années plus tôt, de celui qui se révélera son seul ami (en grande partie en raison de son désintérêt pour ce qu’il a à vendre) lie en une scène les fils de l’intrigue : à l’amorce d’un plan un bref échange sur le cours de la monnaie, à l’arrivée de celui-ci un portrait de Nixon dans la presse. Puis le passage de deux filles en mini-jupe. Le sexe, le commerce... la politique étrangère américaine entre ces deux feux. De nombreuses figures politiques (de Kennedy à Lincoln - donnant son feu vert au général Hooker -sic- pour envoyer des femmes de réconfort au front) sont citées au gré du film, qui culmine dans la tentative de chantage d’une figure du Parti Démocrate trop critique en ce qui concerne les affaires étrangères. En refusant finalement de transmettre les photos compromettantes de cette cible, Jack gagne un peu de dignité en même temps qu’il s’enterre dans le pays qu’il utilisait jusqu’alors comme tremplin. Pour la première fois, dans le dernier plan, il paraît faire corps avec la population, qu’il ne peut plus gentiment toiser, à laquelle il a mêlé son destin déclassé.

Étrange douceur, étonnante tristesse languide d’un film qui, l’air de rien, par une avancée amorale, mène à un regard tranquillement défiant, sciemment excentré, des agissements de la première puissance mondiale hors de ses frontières. Le geste est d’autant plus fort que rien ou presque (l’apparition de trois soldats en civil, visiblement prêts à s’amuser) n’annonce jusqu’à ce revirement le véritable enjeu de ce film placide jusqu’alors. Il était bien question d’hypocrisie locale (punir sévèrement un mégot jeté au sol dans un pays gangrené par la mafia, arrêter celles qui tapinent quand elles n’ont pas versé un bakchich), du mécontentement souterrain (ou parfois franc) avec les opportunistes occidentaux, mais ces éclats pèsent moins dans la balance, jusqu’à l’irruption de la violence, que le portrait affable d’un exilé, de ses déambulations quotidiennes, traînant ses guêtres dans un paysage à la beauté potentiellement trompeuse (la tiaffe à laquelle succombera quelqu’un, tandis que le raté de ses funérailles contraste avec la fascination exercée par un rituel local au dehors de la chapelle). Les rapports de Bogdanovich à l’île de Singapour ne sont pas simples. Il est révélateur que le personnage féminin, Monika (Monika Subramaniam) vis-à-vis duquel il exprime le plus d’intérêt, soit originaire non des lieux mais de Ceylan (là où les femmes, explique-t-elle, s’achètent un homme et non l’inverse).

 

Le paradoxe de Saint Jack est qu’il faudrait que le film soit plus mal-aimable aujourd’hui pour paraître, sous un autre angle, plus aimable. La sympathie qu’il tient pour évidente n’a justement rien de l’évidence et ajoute une gêne à ce qui est déjà (et pour le meilleur) un film opaque. Opacité du jeu de Gazzara, d’une grande économie, comme aux trois-quarts dans son personnage (c’est toujours lui à l’écran, comme si la fuite sous les tropiques et le métier de maquereau étaient une virtualité de sa propre persona). Opacité aussi des enjeux émotionnels : rien n’est grave, rien n’est terrible pour lui... et cette légèreté désabusée exprime en elle-même une gravité comme placée avant le déroulement des événements. Cette opacité s’illustre jusque dans la stylisation subtile, une discrète absence de netteté des reflets lumineux, de la photographie de Robby Müller (le grand chef-opérateur de l’errance et de l’exil). Saint Jack est un film d’après la dépression, mais aussi (difficile ici de ne pas inscrire l’avenir de Bogdanovich dans l’équation) d’avant la catastrophe. Un film convalescent, vénéneux, fuyant, au rayonnement trompeur, non dénué de veulerie. Un film sur (autant que fait avec) la corruption, alors que se tend durant son cours l’expression d’une exigence. Où la fausseté apparaît comme telle (l’exotisme qui y est vendu est tranquillement montré dans son caractère risible), sans que le cinéaste trouve (ou cherche) quelque chose à y substituer. Sinon un revirement inexplicable, un accès d’intégrité comme un coup de sang, pour quelqu’un qui n’avait jusqu’alors rien d’instinctif. A chacun sa limite. Lui découvre la sienne dans un microfilm qu'il finira par jeter par dessus un pont. Qui plonge se noyer dans une eau polluée tandis que lui rejoint de l'autre côté de la rive d'autres désargentés, parias sous un soleil qui pourrait se montrer de plomb. La suggestion lui ferait au mieux hausser les épaules. Là résiderait la noblesse tacite d’un cinéma n’ayant de cesse de paraître égaré, à contre-temps. Bogdanovich, cinéaste de la perte (avant même que ça n'ait commencé), de qui devrait être ailleurs. Auteur d'une œuvre inclassable, fatalement.

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Par Jean Gavril Sluka - le 25 octobre 2018