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Critique de film
Le film

Iwo Jima

(Sands of Iwo Jima)

Partenariat

L'histoire

1945. En pleine guerre du Pacifique, la vie quotidienne d’un commando de Marines stationné dans un camp en Nouvelle-Zélande. Ce groupe est placé sous les ordres du sergent Stryker, soldat implacable auquel s’oppose le fils d’un héros de la guerre qui a du mal à supporter sa dureté envers ses hommes.
Entre l’entraînement et les permissions, ces soldats devront participer à deux combats meurtriers : celui de l’île de Tarawa et surtout la prise du mont Suribachi sur l’île Iwo Jima, position stratégique devant servir de base avancée à l’aviation américaine chargée de pilonner le Japon au bord de la capitulation.

Analyse et critique

Si le nom d’Iwo Jima ne dit plus grand chose à la plupart d’entre nous, tout le monde a du voir au moins une fois, sans savoir ce qu’elle représentait, la photo du journaliste Joe Rosenthal immortalisant la prise du mont Suribachi par six soldats plantant leur bannière au sommet. Ce cliché sera repris dans toute la presse et deviendra le symbole du courage des Marines (voir photo ci-contre). Cette scène de légende a été reconstituée par Allan Dwan pour la fin de son film. Trois des six soldats ayant mis le drapeau réitèreront leur geste quatre ans après la bataille mais cette fois devant les caméras du plus prolifique des réalisateurs hollywoodiens (pas moins de 250 films à son actif !)

John Wayne, ayant déjà tourné dans quelques films de guerre, a peur de se laisser enfermer dans le rôle d’un dur à cuire et refuse tout d’abord le script qu’on lui propose jusqu’à ce que l’état-major des Marines révèle le véritable but du projet : ranimer la flamme de l’opinion publique et des politiques pour ce corps d’élite destiné à disparaître faute de financement. A leurs yeux, seul cet acteur est capable de pouvoir le faire grâce l’envergure qu’il a acquise au cours de cette décennie. Patriote jusqu’au bout des ongles, il accepte enfin à condition de pouvoir adjoindre au scénariste Harry Brown, James Edwart Grant, son ami, déjà réalisateur du très beau L’ange et le mauvais garçon et futur scénariste entre autres de Alamo. Il lui écrit des dialogues sur mesure et dans le même temps, l’armée américaine met à la disposition de l’équipe de tournage un véritable camp militaire, celui de Pendleton en Californie. Les lieux de tournage ressemblent à s’y méprendre à celles des îles du Pacifique où est censé se dérouler l’action. On en est franchement convaincu en ayant l’occasion de comparer les scènes tournées spécialement pour le film avec les documents d’archives. Saluons au passage le chef décorateur pour son étonnant travail de reconstitution qui permet de ne pas être choqué par l’intégration de ces images réelles.

Ceux qui ne le connaissent pas, sachant que le film était destiné à faire la propagande de l’armée, auraient objectivement pu craindre un film de guerre belliciste, manichéen, béatement héroïque, surtout que John Wayne, de triste mémoire, avait tourné durant la seconde guerre mondiale des bandes aussi médiocres que Alerte aux Marines. Que ceux-ci soient rassurés puisqu’il s’agit au contraire, comme Les sacrifiés de John Ford, d’un excellent film de guerre, l’un des plus humains et des plus beaux réalisés à cette période. Le sujet ne paraîtra aujourd’hui pas très original mais c’est prendre le problème à l’envers. En effet, ce film aura été surtout copié par la suite et il s’agit au contraire d’une sorte de prototype tout à fait réussi de toute une flopée de films reprenant ce canevas. Aucune imagerie naïve, au contraire Dwan nous montre ici des hommes d’une humanité toute simple au repos comme au combat. L’autre élément qui fait de ce film une œuvre plus respectable que la moyenne est la vision des ennemis non caricaturale, ce qui n’était souvent pas le cas.

Ayant commencé sa carrière au début du muet, le métier de Dwan est incontestable ; en témoigne ce film dont la réalisation est à la fois sobre et spectaculaire, les séquences d’actions étant aussi réussies que les scènes intimistes. Nous sommes heureux ne pas avoir à supporter un certain humour assez lourd, et pour tout dire pénible, que l’on trouve souvent dans ce genre de films y compris chez les plus grands à savoir Walsh ou Wellman. Les femmes ne sont pas ici des potiches mais au contraire des personnages foncièrement émouvants : Adèle Mara, dont on avait déjà remarqué le merveilleux visage dans Le réveil de la sorcière rouge, est ici totalement attachante ainsi que le personnage de mère aux abois que joue Julie Bishop. C’est elle qui redonnera du courage et le moral à Stryker, ce dernier ne s’estimant finalement pas si mal lotie après avoir rencontré cette femme qui, le temps d’être obligé de donner du bon temps aux soldats pour pouvoir survivre, doit enfermer son bébé dans la pièce à côté. Tout ceci est montré sans une once de misérabilisme ou de sentimentalisme outrancier mais au contraire avec beaucoup de sobriété et de sensibilité.

Année faste pour John Wayne qui, après La charge héroïque, trouve une nouvelle fois un rôle très riche, celui d’un homme sévère porté sur la discipline. Les premières scènes d’entraînement des Marines avec en surimpression les gros plans sur son visage houspillant ses hommes pourraient faire croire à un personnage d’une seule pièce. Mais en réalité, Stryker cache une fêlure sous cette carapace de dur à cuire : il a raté sa vie privée car sa femme et son fils l’ont quitté et ne veulent plus lui donner de nouvelles. A la fin, ses hommes trouveront sur son cadavre, une lettre étant destinée à son garçon dans laquelle il lui dit : "Plus tu grandiras, mieux tu connaîtras ce qu’a été ma vie, et plus tu te rendras compte qu’elle n’a été qu’un échec sur bien des points." Homme finalement compréhensif, peu rancunier et à l’écoute de ses soldats qui noie régulièrement son chagrin dans l’alcool à chaque permission. Après une de ses cuites, on le voit surprendre une conversation dans laquelle deux de ses hommes parlent de leur croyance au coup de foudre et à l’amour : le visage de John Wayne est à ce moment bouleversé, sachant à cet instant qu’il est passé à côté de quelque chose de bien plus important que son métier. Ses méthodes radicales si décriées se révèleront quand même les bonnes lors de la bataille finale et ses hommes lui rendront alors un hommage un peu tardif. Ce personnage annonce celui de Richard Widmark dans Sergent la terreur de Richard Brooks mais surtout celui de Clint Eastwood dans Le maître de guerre.

Le fils que Stryker a "perdu", il croit le retrouver dans la personne de Conway, joué par John Agar (le lieutenant Cohill de La charge héroïque). Mais, ce jeune homme sur lequel il voudrait porter son affection, au contraire le déteste, retrouvant dans sa personne tout ce qui lui déplaisait chez son héros paternel. Lors d’une scène mémorable, il lui jettera tous ses griefs en pleine figure devant le reste de ses camarades et la tristesse de Stryker se sentant mal aimé de ces hommes est à cet instant vraiment poignante. Il dira pourtant à l’un d’eux qui va être père "Déconseillez-lui de s’engager dans les Marines." Les autres soldats sont d’un caractère un peu typés, moins subtils, mais sans que jamais ce soit trop flagrant ni gênant. Au contraire, on aime retrouver le personnage du rigolo, celui du bagarreur, celui du vantard sans lesquels le film perdrait un peu de son charme suranné.

Iwo Jima, en plus d’être empreint d’une grande sensibilité et d’un réel talent pour les scènes sentimentales, possède des séquences de combats vraiment impressionnantes d’efficacité et de modernités puisqu’elles annoncent par leur réalisme les films de guerre de Fuller, Aldrich, Milestone et Wellman, plus récemment Spielberg ou Oliver Stone. Dwan réalise une véritable prouesse technique peu envisageable de nos jours puisqu’il tournera ce film à gros budget en seulement deux mois. Les vétérans de la guerre vanteront d’ailleurs le réalisme du film assurant que les combats montrés à l’écran étaient identiques à ceux qu’ils avaient vécus : "Tout ceci avait l’air tellement vrai que j’ai été effrayé" dira même un héros de la bataille de Tarawa en voyant la reconstitution de la bataille. Peu d’actes d’héroïsme nous sont montrés mais la peur sur les visages, des affrontements durs et cruels, une boucherie que les hommes ont du mal à comprendre…Les séquences de débarquements ont la grandeur, la sobriété et la cruauté de la réalité. "Nos cœurs étaient jeunes et sans soucis", tel est le titre d’un article trouvé sur le corps d’un jeune soldat lors de son premier baptême du feu. Au milieu de ces scènes assez dures on trouve de très beaux moments comme celui de l’attente des soldats dans les tranchées, la nuit tombée : de superbes travellings latéraux viennent s’arrêter sur les visages angoissés de ces hommes qui ne doivent pas faire de bruit de peur d’un piège alors que des blessés les appellent à l’aide au milieu de ce silence nocturne. Considérant l’époque du film, il est important d’évoquer cette fin aussi inattendue dans laquelle on assiste à la mort brutale et sèche, sans aucun héroïsme, du personnage principal ; une mort ridicule comme peut l’être la guerre.

Iwo Jima est l’un des films les plus rentables du studio et rentre dans le top ten pour l’année 1950. En France et dans le monde le succès sera aussi au rendez-vous. Le film vaut à Wayne une nomination à l’oscar tout à fait mérité mais il sera battu par Broderick Crawford dans Les fous du roi de Robert Rossen, film que Wayne avait d’ailleurs refusé en désaccord avec les idées qu’il véhiculait ! Devant l’enthousiasme du public, les producteurs décident d’en faire une suite qui ne verra jamais le jour mais l’idée de départ donnera le médiocre Diables de Guadalcanal de Nicholas Ray. Dwan était très fier de son film qui était un de ses préférés et déclarait à son propos : "J’ai voulu montrer les vrais sentiments des Marines durant la guerre du Pacifique." Il avait raison de l’être puisque son film sera autant apprécié par les critiques que par le grand public y compris les Marines.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 5 décembre 2002