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Critique de film
Le film

Isadora

(The Loves of Isadora)

L'histoire

Un portrait poignant et haut en couleur de la célèbre danseuse américaine qui bouleversa l'art de la danse au XXème siècle et jeta les bases de la danse moderne contemporaine. Rebelle et avant-gardiste, elle traverse avec la grâce de son corps et de son jeu la vie tumultueuse de la danseuse révolutionnaire, de la mère effondrée et de la danseuse bohème. Isadora, à présent vieillie, nimbée de vapeurs d'alcool et drapée de longues étoffes rouges, se penche sur son passé glorieux, entre la scène, les salons londoniens, la Russie communiste puis la French Riviera...

Analyse et critique

A première vue, ce biopic fastueux semble éloigner Karel Reisz des préoccupations sociales du Free Cinema dont il fut une des figures de proue avec ses amis Tony Richardson, John Schlesinger ou encore Lindsay Anderson. Pourtant même en s’éloignant de la réalité anglaise blafarde et de la frustration des angry young men, tous ces réalisateurs maintinrent une conscience et des thématiques associées au mouvement. John Schlesinger avec Darling (1965) et l’adaptation de Thomas Hardy, Loin de la foule déchaînée (1967), renouerait avec les personnages rêveurs et le féminisme de son Billy le menteur (1963) et d'Un Amour pas comme les autres (1962). Le regard cinglant, l’anticonformisme et la sécheresse de La Solitude du coureur de fond n’aura pas disparu non plus chez Tony Richardson dans la folie de Tom Jones (1963) ou de La Charge de la brigade légère (1968). Chez Karel Reisz, la singularité repose surtout dans la nature obsessionnelle de ses personnages. Le prolo rigolard de Samedi soir dimanche matin (1962) annonce l’amoureux doux dingue de Morgan, le joueur compulsif du Flambeur (1974) et le vétéran du Vietnam des Guerriers de l’enfer (1978). Cette excentricité des héros de Karel Reisz naît d’une volonté d’échapper à leur environnement, que ce soit un déterminisme social ou un mal-être plus intime. Avec Isadora, Reisz donne l’illustration la plus flamboyante de cette quête d’un ailleurs avec l’accomplissement artistique. Le film est l'évocation de la vie d’Isadora Duncan, danseuse et chorégraphe américaine à qui l’on attribue en quelque sorte l'invention de la danse contemporaine. Détachée de la rigueur et des codes de la danse classique, elle s'inspirait plutôt du culte du corps et de la liberté de ton issus de l’hellénisme pour inventer son propre langage lors de ses danses. Le scénario du film s'inspire de plusieurs sources : l'autobiographie posthume d’Isadora Duncan elle-même mais aussi l'ouvrage Isadora Duncan: An Intimate Portrait que lui consacra Sewell Stokes. Du coup, entre réalité et légende, l'histoire suit plutôt fidèlement et chronologiquement les jalons de l'existence de la danseuse mais la mise en scène de Karel Reisz, la narration déroutante et l'interprétation fabuleuse de Vanessa Redgrave dans le rôle-titre cherchent, eux, à retranscrire par l'image la liberté d'esprit qui était celle d'Isadora Duncan.

Un pré-générique étrange pose le ton d'emblée en nous montrant une Isadora enfant jurant fidélité à son art et promettant de ne jamais se marier. On la découvre ensuite vieillissante et affaiblie installée sur la French Riviera où elle rassemble ses souvenirs afin d'écrire ses mémoires. Le récit obéit donc à un va-et-vient entre passé et présent, via lequel la légende fanée et excentrique du présent transforme ses travers en vertus de la réussite de la danseuse libre et aérienne du passé. On suit donc, des clubs de théâtre populaire à la bonne société européenne puis aux salles les plus prestigieuses, l'ascension irrésistible d'une Isadora qui a tout pour elle : la beauté, l'originalité et le talent. Karel Reisz alterne donc une réalisation sobre et sans éclat lors des passages du présent, qui rend ainsi déplacée et pathétique toute l'exubérance d’Isadora, alors qu'à l'inverse il l'entoure d'une aura de quasi-déesse dans le passé. Une caméra virevoltante accompagne la liberté de sa gestuelle scénique, les cadrages audacieux apportant une flamboyance grandiose aux passages dansés. Tout cet apparat ne serait rien si la nature profonde d’Isadora Duncan n'avait pu être saisie. Vanessa Redgrave devait déjà un Oscar et un prix d'interprétation cannois à Karel Reisz pour leur précédente collaboration sur Morgan deux ans plus tôt.

Elle relève ici le défi (pour une nomination à l'Oscar et un nouveau prix à Cannes) en étant habitée de bout en bout par l'esprit d'Isadora. Tour à tour exaltée et radieuse, aigrie et cruelle, elle est tout aussi convaincante dans le zénith de la jeunesse triomphante que dans le déclin pitoyable. Il s'agit ici autant de composer une danseuse crédible que de faire ressentir l'essence de l'art d'une vraie personnalité, et c’est donc cette liberté qui anime un film entièrement soumis à l'image pour exprimer les états d'âme de son héroïne. C'est avant tout à une divagation dans les souvenirs d'Isadora plutôt qu'à un biopic classique que nous assistons. Les séquences du passé s'entrechoquent donc sans cohérence ni volonté de continuité ou d'unité de ton, Isadora passant d'une romance enflammée à une autre, le comique le plus outrancier (la passion pour l'homme-grenouille fabuleux de drôlerie) au drame bouleversant. Isadora est la seule à même de relier ce kaléidoscope, sa fougue intacte pour la danse dont chaque pas est vecteur d’émotion transcendant le réel par la seule force de son imagination. Un insert la voyant s'animer au milieu de colonnes antiques illustre son amour pour cette période, et la superbe scène d'amour avec James Fox dévoile le plaisir de l'étreinte par une chorégraphie au sol en montage alterné avec la vraie scène d'amour.

La tragédie passe également par cette démesure avec LE plus grand drame de l'existence d'Isadora, la perte de ses enfants noyés dans un accident de voiture. L'accident et la dernière vision des enfants auront été vus de manière fragmentée durant toute la première moitié du film et s'étire enfin là comme dans un mauvais songe par le jeu sur la vitesse de l'image, la photo voilée et le montage jouant sur la répétition. L'ensemble imprègne avec force le côté réellement traumatique de l'évènement pour Isadora. La même force guide les derniers passages dansés pour des émotions contrastées : l'exceptionnelle communion avec le public soviétique joignant le geste et la voix pour relancer le spectacle interrompus par une coupure de courant, et à l'inverse l'intolérance américaine pour Isadora désormais associée aux communistes (Vanessa Redgrave, possédée, est extraordinaire durant ces deux moments). Au milieu de toute cette frénésie, le film n'oublie jamais d'exprimer les nombreux apports de la danseuse à sa discipline, et notamment son goût pour l'enseignement avec de jolis moments dans l'école qu’elle dirigea dans une Russie rongée par la misère. Etonnamment, Karel Reisz comme tombé sous le charme de son héroïne lui fait presque retrouver son lustre d'antan lors de l'ultime retour au présent, le temps d'une fête endiablée. Lorsque la cruelle réalité doit reprendre ses droits, le réalisateur expédie la mort d'Isadora - d’une outrance grotesque à la hauteur du personnage, aussi surprenante que bien réelle dans les faits - en lui faisant échapper à un réel qu’elle n’a plus la force de plier à sa volonté.

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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 18 mai 2016