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Critique de film
Le film

Invisible stripes

(Invisible Stripses)

L'histoire

Cliff Taylor vient de sortir de prison, il veut se racheter une conduite. Mais il est difficile de s'intégrer dans la société lorsque l'on est en conditionnelle. Son amie rompt leur relation dès sa sortie, les portes du travail se ferment une à une devant lui. A ses côtés : son frère Tim, qui a du mal à joindre les deux bouts, menace de suivre une mauvaise pente, et Charles Martin, l'ami gangster qu'il a rencontré en prison et à qui tout sourit dans le monde du crime. Des circonstances qui pourraient amener Cliff à replonger, pour sauver sa famille...

Analyse et critique

Après l'entrée en vigueur du code de production, le film de gangsters, spécialité de la Warner, à connu une nette évolution. Fini les déferlantes de violence, fini le glamour du monde du crime, fini les représentants de l'ordre corrompu. L'heure est à la punition explicite du criminel qui doit expier ses crimes, laver ses péchés. Invisible Stripes est typique du genre, un de ses derniers avatars avant que le film de gangsters ne se fonde dans le film noir classique lors de la décennie suivante. Il s'inscrit dans la droite ligne de Angels with Dirty Faces, chef-d'œuvre de cette seconde vague du film de gangsters, et s'il est bien loin de la grande réussite de Michael Curtiz, le film de Lloyd Bacon ne manque pas de qualités.


Lloyd Bacon est un excellent techniciens de la Warner. Probablement moins talentueux que Curtiz ou Walsh, il est toutefois capable d'utiliser au mieux les ressources techniques du studio pour nous offrir des films dynamiques et passionnants. Il l'a déjà prouvé plusieurs fois dans les années précédentes, avec 42nd Street, Frisco Kid ou Marked Women. Il renouvelle l'essai ici, s'appuyant notamment sur l'excellente photo d' Ernest Haller, oscarisé la même année pour Gone With the Wind, pour alterner les scènes de réalisme social chères à la Warner et une lumière "pré-noir" qui souligne la tragédie des personnages, enfermés dans leur classe et subissant les affres du destin. Bacon nous offre également une dernière demi-heure ébouriffante, succession de scènes d'action étonnantes pour la période post-code, et dans laquelle le réalisateur exploite au mieux les décors du studio pour dynamiser son film.

Invisible Stripes propose une histoire assez classique du genre. Ecrite par Warren Duff, qui nous avait déjà offert Angels with Dirty Faces ou Each Dawn I Die, elle nous conte le destin de Cliff Taylor (George Raft) qui, pour atteindre un statut inaccessible, a cédé à la tentation du crime. A sa sortie de prison, il affronte un monde qui ne donne pas sa place à un homme qui a été condamné. Rejeté par tous ou presque, sauf sa famille et notamment sa mère, son seul amour, il affronte les mêmes démons que ceux contre lesquels il luttait probablement avant sa faute. En constatant que son frère (William Holden) risque d'entrer dans le même schéma, il accepte la main tendue par le gangster Charles Martin (Humphrey Bogart) pour sauver son frère en se sacrifiant. Schéma classique du martyr, le même que dans Angels with Dirty Faces, qui répond aux exigences du code selon lequel le criminel doit expier ses fautes, final d'un film qui ne sort pas vraiment des sentiers battus dans son propos. La notion des rayures invisibles est intéressante, régulièrement reprise par Bacon dans des motifs visuels, elle fait passer assez subtilement la problématique sociale abordée par le film, celle de la réinsertion des hommes qui ont fauté.  Cela est fait sans manichéisme, avec des personnages officiels bienveillants comme l'officier responsable de la libération conditionnelle de Cliff, excellemment interprété par Henry O'Neill. Malheureusement, toute la partie du film racontant l'échec de Cliff est un peu terne, un peu molle, et un peu attendue. Si les personnages sont touchants, la narration peine un peu à convaincre, manquant de rebondissements et d'énergie, elle sombre parfois dans une mièvrerie renforcée par la musique de Heinz Roemheld pas toujours inspirée. C'est le point noir d'Invisible Stripes, qui commence à s'essouffler au bout de 45 minutes de film.


Heureusement, le rebond est net dans la dernière demi-heure du film. Le sacrifice du personnage de Raft qui replonge vers le crime déclenche une succession de scènes d'action excellemment menées, rythmées, entrecoupées de dialogues tranchants. Course-poursuite, fusillades à bout portant, le final est haletant, reflet parfait du savoir faire Warner dans le genre. C'est un retour à la qualité des premières minutes du film, elles aussi remarquables dans l'introduction des personnages, avec notamment un premier plan sur Bogart et Raft se douchant à Sing Sing, scène qui a étonnamment échappé à la censure. L'autre force d'Invisible Stripes, c'est un casting de très haute volée. Il est mené par un trio épatant : George Raft alors au sommet de sa gloire, un des acteurs les plus populaires du moment, William Holden dans un de ses tout premiers rôles et Humphrey Bogart, habitué des seconds rôles de gangster et dont la carrière va bientôt exploser.

Les personnages du film sont particulièrement bien écrits. Attirant immédiatement l'empathie du spectateur, ils font la réussite du film et masquent finalement les quelques faiblesses de la narration. Leur construction se fait autour de deux couples. D'abord celui des frères Taylor, personnages atypiques du film de gangsters par leur vulnérabilité, ils subissent le destin qui s'acharne. Le personnage de William Holden, innocent ordinaire dont le sort pourrait basculer, est déjà un archétype pré-noir. Le jeu de Holden est particulièrement naturel, dégageant beaucoup de sincérité et d'énergie, et s'accorde à la perfection à la figure tutélaire incarnée par Raft. Il semble d'ailleurs que les deux acteurs, pourtant de milieu très différents, se soient très bien entendus sur le tournage. Raft, quant à lui, essaie de sortir de ses rôles archétypaux en incarnant un personnage qui veut sincèrement s'amender. il semble que c'était sa volonté d'obtenir ce genre de rôle, et cela pourrait d'ailleurs expliquer la lenteur relative de la première partie du film qui sert à convaincre le public d'alors de cette honnêteté, un type de personnage auquel il n'était pas habitué chez ce comédien. George Raft s'en sort d'ailleurs avec les honneurs, prouvant qu'il savait être un très bon acteur lorsqu'il se mettait au service de personnages de qualité.


Le second couple, Raft/Bogart, est beaucoup plus typique du genre. Ces deux habitués du film de gangsters offrent le meilleur des moteurs à Invisible Stripes. Leur amitié est excellemment exploitée : elle donne une grande force au final et une grande épaisseur au rôle de Bogart, méchant moins archétypal que dans certains de ses rôles des années 30. Sa figure court tout au long du film, attrapant le spectateur lors de l'introduction pour le retrouver et redonner du souffle au film dans sa dernière partie. Au delà du film, cette opposition est symbolique du futur immédiat du cinéma. A la raideur efficace de Raft s'oppose le jeu en finesse de Bogart  qui utilise chaque instant pour imposer son personnage en jouant de son visage et de quelques tics bien choisis. Il lui donne ainsi énormément de corps et commence à définir ce qui fera son succès. D'ailleurs, chose amusante, on le voit tenir dans ses bras Lee Patrick qui, quelque mois plus tard, sera la secrétaire de Sam Spade.

Invisible Stripes est une réussite. Les faiblesses narratives au cœur du film sont finalement effacées par l'intensité du final et le dessin des personnages, remarquablement interprétés par un superbe casting. Ces derniers offrent un fil conducteur solide à cette œuvre qui laisse une impression plaisante, même si elle ne se range pas aux côtés des fleurons du genre.

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La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 18 février 2013