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Critique de film
Le film

Infidèlement vôtre

(Unfaithfully Yours)

Partenariat

L'histoire

Le célèbre chef d’orchestre Alfred De Carter revient à New York après une longue série de concerts donnés dans le pays. Il est accueilli par sa belle épouse, dont il est follement amoureux et avec qui il forme un couple modèle. Mais il apprend par la bouche de son beau-frère que sa femme l’a peut-être trompé en son absence. Dévoré par la jalousie, il imagine en plein concert trois scénarios pour se débarrasser de son épouse infidèle. Mais la mise en œuvre de ces solutions radicales, pourtant efficaces dans ses fantasmes, s’avère plutôt délicate dans la réalité.

Analyse et critique

Parmi les spécialistes incontournables de la comédie de l’âge d’or hollywoodien figurent des cinéastes régulièrement, et justement, célébrés pour leur génie et leur apport au genre (tels Howard Hawks, Frank Capra ou Ernst Lubitsch) et d’autres qui font généralement moins parler d’eux comme Leo McCarey, Gregory La Cava ou Preston Sturges, l’artiste qui nous intéresse ici. Ce dernier compte pourtant parmi les grands créateurs de la screwball comedy, et ses films marquent même un tournant dans l’évolution de ce genre typiquement américain en faisant la transition entre les maîtres des années 1930 et ceux des années 1950 et 1960. Cette position inconfortable est peut-être la raison d’une sous-estimation injuste de son œuvre. Il faut dire que Sturges réalise son premier film, Gouverneur malgré lui, en 1940 et son succès public immédiat ne fait pas oublier qu’il vient après une décennie dans laquelle se sont affirmés les cinéastes évoqués en début de chapitre. Mais ce serait faire peu de cas de son passé brillant de scénariste, une fonction qui l’amènera progressivement au-devant de la scène et qui lui permit d’être le premier scénariste à passer à la réalisation, après avoir signé des scripts pour Mitchell Leisen, William Wyler, James Whale, Elliott Nugent ou Frank Lloyd (principalement des comédies et des romances, mais aussi quelques drames).


Preston Sturges va relancer un genre un peu moribond au moment où la Seconde Guerre mondiale oblige Hollywood à réorienter ses priorités. La délicieuse comédie romantique The Lady Eve (Un cœur pris au piège, 1941) - avec Barbara Stanwyck et Henry Fonda - et surtout Sullivan's Travels (Les Voyages de Sullivan, 1941), brillante satire sociale dans laquelle les effets comiques savoureux se mêlent à la perfection à une dramaturgie poignante, révèlent un véritable auteur et un style élégant et alerte, marqué par des changements de tons inattendus au sein du processus comique. Après quelques longs métrages décevants, Preston Sturges (dont la filmographie en tant que réalisateur ne se réduit qu’à une douzaine de titres), signe ce qui constitue peut-être son œuvre clé avec Infidèlement vôtre en 1948.

Il est admis aujourd’hui que ce film plein de fraîcheur est une œuvre plutôt personnelle. L’homme à femmes que fut Preston Sturges livre ici une fable piquante sur la jalousie, sentiment destructeur du couple, et sur l’illusion que l’homme a du contrôle de sa vie. Le choix du chef d’orchestre, stéréotype de l’artiste aussi orgueilleux que dominateur, comme personnage principal et vecteur de la satire comportementale est donc des plus judicieux. Le scénario est divisé en trois parties plus ou moins équilibrées. La première nous présente un Alfred De Carter sûr de lui-même, conquérant à la langue bien pendue et investissant le cadre de l’écran avec l’énergie d’un ouragan. Comme le dit sa belle-sœur à son pauvre mari : « Some men just naturally make you think of brut champagne. With others, you think of prune juice. (Certains hommes vous font naturellement penser à du champagne, et d’autres à du jus de pruneau.) » La classe, l’élégance et le dynamisme de De Carter en imposent à tous les personnages.

La seconde partie le voit vaciller progressivement de son piédestal, assailli par le doute quant à la fidélité de sa femme, et donnant libre cours à ses fantasmes de vengeance pendant un concert. La troisième partie, la plus désopilante, nous montre le chef d’orchestre essayer lamentablement de mettre en pratique ses plans en enchaînant catastrophe sur catastrophe. Cette progression dramatique nous fait entrer dans l’esprit torturé du personnage principal. Car Alfred De Carter est de quasiment tous les plans du film, il est à la fois le sujet moteur du récit et l’objet de tous les regards. L’identification du spectateur n’en est que plus active et la vision du cinéaste plus efficace et jouissive.

Ce découpage du récit permet donc également à Preston Sturges de démontrer sa maîtrise dans les ruptures de ton et les changements de registres comiques. Infidèlement vôtre débute comme une screwball comedy donnant la priorité aux vifs échanges de dialogues et aux bons mots bien sentis. La romance entre les époux est traitée sur un mode décontracté et merveilleux, baignée dans une atmosphère ouatée enrichie par les décors somptueux d’un hôtel de luxe. Seules quelques pauses burlesques viennent agrémenter la narration tranquille : une scène d’incendie avec des lances incontrôlables et surtout l’étonnante et hilarante apparition d’un détective privé mélomane joué par le rondouillard Edgar Kennedy, membre émérite de la Stock Company, la troupe de comédiens du cinéaste. Lorsque Alfred De Carter se persuade de la tromperie de son épouse et qu’il commence à échafauder trois façons de se débarrasser d’elle, le film change de ton et adopte une mise en scène axée sur la répétition et la mise en abîme.


Grâce à trois mouvements de caméra inquisiteurs (un long travelling avant vers l’œil de Rex Harrison) pendant la longue séquence du concert, nous pénétrons dans l’esprit du chef d’orchestre et assistons à trois mises en scène de la même situation effectuées par le protagoniste principal du film. Ces trois séquences imaginaires et tout en rupture prennent une tonalité inquiétante et par la violence de leur propos révèlent une part sombre et instable de la psyché du personnage : il égorge son épouse ; il prépare sa disparition en rédigeant une lettre d'adieu ; il organise avec perversité une partie de roulette russe destinée aux amants supposés qui finit très mal. Chacun de ces "films dans le film" s’accorde intelligemment au style de la musique interprétée par l’orchestre. Une expérience filmique vraisemblablement inédite en 1948, qui s’inspire probablement du dessin animé dans lesquels les personnages s'imaginent souvent dans des situations rocambolesques qui témoignent de leurs fantasmes inavoués ou de leurs envies coupables C’est d’ailleurs justement dans la troisième partie du film que la veine "cartooniste" de Preston Sturges fonctionne à plein régime. L’œuvre prend alors une coloration "slapstick" avec la priorité accordée à la gestuelle. Alfred De Carter, maladroit et gaffeur, casse tout sur son passage en tentant péniblement de concrétiser ses plans diaboliques. L’écart entre le fantasme et son inscription dans la réalité est traité sur un mode burlesque. Pendant une vingtaine de minutes, on assiste à un spectacle muet, seulement ponctué de virgules sonores et musicales comme dans un cartoon traditionnel, et dans lequel Rex Harrison livre une composition mémorable, alors que l’acteur est avant tout connu pour son élégance verbale.


L’interprète inoubliable du fantôme de L’Aventure de Mme Muir et du professeur Henry Higgins de My Fair Lady éclabousse l’écran de son talent, se montrant aussi bien à l’aise dans les joutes oratoires que dans l’expression gestuelle (l’énergie qu’il déploie en dirigeant l’orchestre et dans la séquence burlesque finale impressionne). Son épouse, charmante et dévouée, est jouée par Linda Darnell, l’une des grandes stars de la Fox (C’est arrivé demain de René Clair, Le Signe de Zorro de Rouben Mamoulian, La Poursuite infernale de John Ford, Le Chant de Bernadette de Henry King ou Ambre d'Otto Preminger). Même si son rôle reste en retrait, sa beauté et son élégance naturelle font également partie du charme conféré par le film. Le reste de la distribution est composé des membres de la Stock Company et l’on retiendra particulièrement le truculent Lionel Stander, futur interprète - entre autres seconds rôles marquants - pour Roman Polanski dans Cul-de-sac et Martin Scorsese dans New York, New York.


Ayant franchi les décennies en conservant intactes sa drôlerie et sa sagacité, Infidèlement vôtre est un film à conseiller sans la moindre hésitation. Son intelligence, son élégance, sa fantaisie parfois débridée, son originalité dans l’approche du genre comique qui mêle joutes oratoires et gestuelle burlesque, ses ruptures de ton, sa distanciation ironique, sa vision facétieuse et légèrement subversive du couple l’ont définitivement inscrit dans l’histoire de la comédie américaine.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : théâtre du temple

DATE DE SORTIE : 23 mars 2016

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Par Ronny Chester - le 1 avril 2004