Menu
Critique de film
Le film

Incident de frontière

(Border Incident)

L'histoire


Un vaste
réseau criminel fait passer illégalement des paysans mexicains aux États-Unis pour les exploiter à moindre coût, avant de les renvoyer chez eux et de les assassiner à la frontière. Les services d’immigration mexicains et américains décident de conjuguer leurs talents pour en venir à bout et chargent deux de leurs meilleurs enquêteurs d’infiltrer l’organisation.

Analyse et critique

Première réalisation d’Anthony Mann à la MGM après son passage à la Eagle Lion, Incident de Frontière, comme son titre l’indique rétrospectivement, marque une étape, une transition dans sa carrière entre les films noirs des débuts et le cycle des westerns à venir. D’ailleurs, durant de longues années, il fut souvent rangé dans l’une ou l’autre de ses catégories alors qu’il emprunte aux deux. On a souvent dit de Mann qu’il avait fait glisser divers éléments propres au film noir dans ses westerns, et l’on peut regarder ce film plutôt méconnu comme une œuvre sombre qui sortirait des espaces clos exigus et étouffants de ses réalisations précédentes pour s’attarder dans les champs immenses du Texas et du désert à la frontière mexicaine. Car Incident de frontière est le premier vrai film de Mann tourné en extérieurs, où le paysage est déjà un élément essentiel et dramatique. Il emprunte également à un autre sous-genre du film noir tel que Mann en réalisât dans les années 40 : celui du documentaire policier. Sous-genre dans lequel il s’était illustré dans Il marchait dans la nuit, mais surtout dans La Brigade du suicide qui compte de nombreux parallèles avec Incident de frontière. Il s’agissait d’un fac-similé de reportage déjà photographié par John Alton, d’une histoire d’infiltrés où la voix-off est prédominante. Incident de frontière a aussi quelques points communs avec Marché de brutes, d’une violence tout aussi peu ordinaire pour l’époque. Toujours photographié par Alton, Denis O’ Keefe y interprétait un gangster qui cherche à récupérer 50 000 $ pour gagner l’Amérique du Sud et échapper à la police. Or, dans Incident de frontière, George Murphy, policier qui se fait passer pour un faussaire, tente de berner son ennemi en expliquant qu’il a besoin rapidement d’être payé pour s’envoler au Pérou et ainsi échapper à la justice.

Le film s’ouvre donc de manière on ne peut plus documentariste : un long plan survole les champs de la Joaquín Valley et une voix-off explique la situation actuelle des Braceros, ces paysans mexicains qui viennent aux États-Unis pour travailler dans les cultures frontalières. Le commentaire est édifiant : les Braceros sont d’honnêtes voyageurs, tandis que d’autres, désespérés de ne toujours pas recevoir leur autorisation légale de travail, franchissent illégalement la limite. Ils sont ainsi exploités à de très bas salaires avant de repartir chez eux et d’être assassinés par les mêmes bandits qui leur avaient fait payer leur passage. La scène d’exposition, d’une rare violence, qui donne le ton brutal d’un film qui le deviendra de plus en plus, montre ainsi quelques Braceros sauvagement assassinés par une bande très organisée qui les laissent sombrer sans laisser aucune trace dans les sables mouvants.

Le film se montre d’inspiration sociale or, comme l’explique Pierre Rissient, c’est l’année où les studios parient sur des œuvres engagées puisque sortent à peu près au moment Haines de Joseph Losey et La Demeure des braves de Mark Robson, produit par un certain Stanley Kramer. Une initiative qui sera de courte durée puisque Incident de frontière parait en 1949, soit un an avant le discours à Wheeling de Joseph McCarthy dont la future Chasse aux sorcières allait mettre un terme à cette inspiration sociale de l’industrie hollywoodienne. S’il n’est pas crédité au générique en tant que producteur, cette vaine engagée du film doit être portée au crédit de Dore Schary, déjà producteur l’année précédente du Garçon aux cheveux verts de Joseph Losey et qui venait à son tour de rentrer à la MGM.

En divisant d’emblée les honnêtes Braceros des autres, condamnés à une mort brutale, John C Higgins, le scénariste attitré d’Anthony Mann dans les années 40 (1), introduit une des principales thématiques du film : une forme de fragmentation entre les individus, divisés entre les forts, les idiots et les faibles. A diverses reprises, le film approfondira ces distinctions : le policier mexicain (Ricardo Montalban) sera traité d’idiot par son ami Juanito (James Mitchell), qui finira à son tour par vouloir franchir illégalement la frontière au prétexte qu’ « un homme a le droit d’être idiot. » La plupart des sous-fifres des bandits ont des airs vaguement débiles, ne misent que sur leur force et sur l’intimidation. Tandis que les chefs des réseaux américains et mexicains sont des types malins, méfiants, prudents et organisés. Quand Karlson (Howard Da Silva), le patron américain, sera trahi par son associé (Charles McGraw), celui-ci lui rétorquera qu’il « a décidé de devenir malin. » Cette distinction entre les intelligences donnera lieu à une scène symbolique autour d’une partie d’échecs, point culminant du film en termes de suspense. Comme l’expliquera Karlson à Jack Bearnes (George Murphy) : « J’aime ce jeu car il permet de savoir ce que l’autre pense. »

La première partie d’Incident de frontière épouse vraiment la forme d’un simili reportage policier. On suit d’abord l’infiltration du flic mexicain se faisant passer pour un Bracero. Quand il aura franchi la frontière, on s’attardera sur l’enquête du policier américain qui veut faire croire en ses talents de faussaire. Les deux intrigues se rejoindront finalement dans le ranch de Karlson, lorsque les deux policiers se croiseront discrètement au cours d’une nuit brûlante et angoissante. Le moment où l’on passe de la première enquête à la seconde (soit d’une partie à l’autre) est le grand point faible du film qui, durant quelques minutes, devient flottant et surtout très confus. On ne sait pas bien de quel coté de la frontière nous nous situons et quelle est la charge des gangsters et leur rôle respectif dans le vaste réseau.

La première partie est de loin la plus documentée, c’est vraiment celle du reportage policier engagé : nous suivons pas à pas les démarches pour trouver des passeurs, comment les payer, et où l’on voit les Braceros presque contraints de choisir la voie illégale au mépris des dangers. C’est la partie mexicaine du film, où le décor de la cité peut s’apparenter à celle d’une ville dans un western. Les séquences, souvent nocturnes, servies par l’incroyable photo de John Alton en contrastes et jeux d’ombres, sont remplies d’une lointaine musique mexicaine qui renforce un sentiment d’oppression, d’atmosphère suffocante propre au film noir. La photo joue sur divers éléments aux confluences de l’expressionisme et du réalisme, avec ses cadrages parfaitement découpés qui évoque un certain style RKO d’où se dégagent les visages en gros plans, généralement de profil ou en légères contre-plongées, éclairés à la lueur d’une allumette ou d’une faible lumière.

Si cette première partie est la plus didactique du film, elle est nécessairement le plus outrée en terme de caractérisation des personnages. James Mitchell campe Juanito, le bon Mexicain, vaguement faible qui surjoue le désir de partir travailler. Lors d’une déroutante scène dans une église, on voit l’un de ses compatriotes offrir un ex-voto à la Vierge de Guadalupe pour la remercier de l’avoir sauvé. Mann enchaine avec un drôle de plan sur le visage de la femme de Juanito, dont les yeux scintillent beaucoup, tout en douceur et en compréhension, un peu sursignifiant, qui accepte bon gré mal gré la décision peu prudente de son époux. La caractérisation ici sert vraiment à placer les Braceros dans leur situation sociale précaire et à démontrer le sens de leurs agissements. Ces scènes entérinent surtout le point de vue sur la question du scénariste et du cinéaste. Les détours expressionnistes renforcent le sentiment de malaise de Pablo Rodriguez dans un univers auquel il n’appartient pas, notamment lorsqu’il doit montrer ses mains à une vielle femme qui regarde si oui ou non il a les paumes abimées par le travail comme les autres Braceros. Le film tente sans cesse de faire la démonstration de la maestria de ceux qui dominent leur environnement et leur espace.

Si le dénouement lorgne entre le western et le film d’action, la seconde partie ne se départit pas encore tout à fait de son aspect documentaire tout en devenant, à mesure que les pièces s’agencent, un vrai polar à suspense. George Murphy, avec son visage un peu veule, joue les faussaires teigneux et faibles et affronte le redoutable Karlson. Plusieurs personnages secondaires apparaissent dont celui interprété par Charles McGraw (2), double violent de Karlson, sans foi ni loi. Le film établit les bases d’un vrai suspense et d’une course contre la montre entre l’appareil de police et la petite mafia dirigée par Karlson et Hugo (Sig Ruman) au Mexique. Typé comme un chef avenant, civilisé et décontracté, Karlson (Howard Da Silva) ne montre jamais ce qu’il pense ; et on attend le moment où il finira par prendre de l’avance sur son adversaire qui espère maîtriser encore un peu leur jeu de dupes. La répartition entre les idiots et les forts dans le film s’établit principalement autour des notions de méfiance, de prudence, de patience et de maîtrise d’espaces. (3)

Si cette partie est la plus forte en terme de suspense, elle ne néglige donc pas non plus son aspect documentaire en montrant à diverses reprises la manière dont les policiers s’organisent pour tenter de retrouver Bearnes et de faire tomber Karlson dans leurs filets. Ainsi, on voit les bureaux de poste, de télégraphes, les commissariats où les fonctionnaires attendent des messages de leurs collègues infiltrés et choisissent leurs équipes pour filer les bandits.

[SPOILER] L’un des aspects les plus étonnants du film concerne sa redoutable violence. On se demande vraiment si Incident de frontière a bel et bien été distribué par la MGM tant Mann fait tout pour donner à voir sa consternation face à ces passeurs sans aucun scrupule, dont il nous assure à diverses reprises de la véracité des faits rapportés. Il adjoint rarement la classique musique d’André Prévin, sinon pour passer d’une partie du film à l’autre ou lors du dénouement pour réunir de multiples actions. Dès la première scène, on voit des hommes mourir dans le plus parfait anonymat dans des sables mouvants. Un plan s’ouvre sur la lame d’un couteau qui rentre dans le champ pour se poser sur le nez d’un homme endormi. Lors de l’un des derniers affrontements, un autre couteau balafrera un visage sans cut. Quand l’un des héros sera abattu à bout portant, son ennemi lui portera un brutal coup de crosse au visage pour l’achever.

Et bien entendu, Incident de frontière compte l’une des scènes les plus violentes et terribles du cinéma des années 40 puisqu’un flic sera écrasé par un énorme tracteur. Mann filme la séquence sans aucune concession, avec le souci de renforcer sans cesse sa brutalité grâce à la profondeur de champ et au grand angle. Le découpage de cette scène est un modèle du genre : la caméra est aux cotés de la victime, le visage recouvert de terres alors que l’énorme engin s’approche. On passe ensuite sur les chenilles de fer qui labourent le champ puis on revient sur le visage de Murphy agonisant, incapable de se mouvoir. Toute la scène est observée par son ami qui ne peut rien faire pour l’aider. Dans un ultime plan d’une brutalité graphique sans précédent, le visage de Murphy hurlant en silence s’approchera au plus près de la caméra, la touchant presque, au moment où il sera définitivement écrasé par la laboureuse. [FIN DE SPOILER]

Incident de frontière se déroule presque intégralement en extérieurs. Mann et Alton font déjà montre d’une maestria déroutante car le film est plus nocturne que diurne. Il se déroule souvent au crépuscule ou à l’aube. Le découpage passe sans cesse de plans larges et de larges plans d’ensemble - où l’on voit parfaitement la position des personnages dans les vastes espaces - à des plans très serrés sur leurs visages. La profondeur de champ est parfaitement utilisée et l’on distingue des hommes au-dessus des montagnes en train de surveiller le chargement. En tant que premier vrai film d’extérieurs, on reste pantois devant le savoir-faire précoce d’Anthony Mann qui utilise chaque décor naturel comme un élément de l’action, en rendant tous les paysages fascinants. Les silhouettes des acteurs ornent les sommets du canyon, les foules se déplacent sur des territoires non balisés. On ne sait jamais exactement comment les espaces sont agencés (4) mais, par un système d’échelles, on sait toujours où situer les personnages les uns par rapport aux autres et dans leur espace. Les hommes sont écrasés par les immensités des paysages. L’un des plus beaux moments du film à ce sujet a lieu lorsque un bandit motard est coursé par une voiture de police. Le gangster déroute ses assaillants en empruntant des sentiers connus de lui seul et il traverse les champs sur sa moto. On passe de lieux déserts avec quelques chemins de terre tracés dans le sable à des champs de culture jusqu’à ce qu’il gagne le ranch. Impossible de dire quel a été le détour exact emprunté, mais on sent qu’il maîtrise son espace mieux que quiconque et donc domine ses adversaires.

Incident de frontière est bel et bien un film noir aux allures de documentaire policier et social, lorgnant sur les territoires du western. Lors du dénouement dans le canyon, il est difficile de dire à quel genre le film emprunte puisque, avec leurs vêtements texans ou mexicains, les protagonistes pourraient fort bien sortir d’un western. Ils s’affrontent d’ailleurs à larme blanche puis à la carabine lors d’un duel final très sec. Noel Simsolo, dans son livre sur Le Film Noir (5), écrivait à propos d’Anthony Mann que chez lui « le cauchemar est plus fort que le soulagement de la rédemption. » Cette phrase sied bien au sentiment provoqué par la fin du film qui, bien que s’achevant sur une forme de happy end très symbolique, hommage aux efforts conjugués des deux républiques amies du Mexique et des États-Unis, laisse un vrai goût d’amertume et de brutalité féroce. Plutôt méconnu, quand il n’est pas méprisé, Incident De frontière doit être immédiatement redécouvert, autant comme une œuvre majeure de transition où déjà Mann se montre le maître des espaces et de la profondeur de champ, ainsi que comme une charge sociale engagée d’une violence graphique peu ordinaire pour son époque.


(1) Incident de Frontière est sa quatrième et dernière collaboration avec Mann après La Brigade du suicide, Marché de brutes et Il marche dans la nuit.
(2) Il avait déjà joué pour Mann dans La Brigade du suicide.
(3) Il est intéressant de noter l’ironie de l’histoire qui voudra que Da Silva sera inscrit sur la Liste Noire au cours de la Chasse aux sorcières tandis que George Murphy, danseur célèbre, sera un anti-communiste notoire et deviendra sénateur.
(4) Par exemple, il est difficile, malgré de nombreux plans larges, de se faire une idée de la configuration du ranch Karlson.
(5) Noël Simsolo : Le Film Noir. Vrais et faux cauchemars. Cahier Du Cinéma. Essai. 2005.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Frédéric Mercier - le 13 avril 2011