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Critique de film
Le film

Îles de feu

(Isole di fuoco)

Partenariat

L'histoire

Au nord de la Sicile, les habitants des îles Eoliennes vivent sous la menace du Stromboli, seul volcan du bassin méditerranéen encore en activité. Nombre d'îliens émigrent vers le continent et ceux restés sur place vivent au rythme du monstre assoupi.

Analyse et critique


En décembre 1954, le Stromboli entre en éruption. De Seta est en train de tourner non loin Le Temps de l’espadon et il se rend immédiatement près du volcan pour effectuer des repérages. Il retourne achever son tournage et revient aussi vite que possible sur le Stromboli, bien décidé à en faire le sujet d’un nouveau film. C’est ainsi qu’il se lance dans Îles de feu, sans préparation ni récit. Îles de feu fait forcément penser au Stromboli de Roberto Rossellini, film dont la célèbre séquence de pêche ramène également à d'autres films de De Seta. Mais au-delà de ces images communes, il y a bien un lien profond entre le néo-réalisme italien et l'œuvre de Vittorio De Seta, un lien qui tient dans le dépassement de la frontière entre documentaire et fiction. Le réel dans la fiction, la mise en scène de fiction dans le réel... De Seta d’un côté et ses confrères néo-réalistes de l’autre ont deux approches complémentaires et partagent une même vision de l'art cinématographique. De Seta en tournant son premier long métrage, Banditi a Orgosolo, se situera d'ailleurs totalement dans la veine néo-réaliste en nourrissant sa fiction de tout un travail documentaire auprès des populations des basses montagnes de Sardaigne où se déroule le film. Mais le projet de Vittorio De Seta n’est pas simplement de tisser un pont entre son œuvre et celle de Rossellini. Filmer le Stromboli, et la menace constante que fait peser le volcan sur la population, est une façon d'ancrer son film dans les origines de l'humanité. On ne peut en effet que penser aux vestiges de Pompéi, à ces traces du passé conservées par la fureur d’une éruption. Filmer le Stromboli aujourd'hui et les habitants vivant à ses pieds est comme un moyen pour De Seta de tisser un lien poétique entre le monde contemporain et celui de la Rome antique, de saisir un fil qui traverserait le temps.

De Seta explique dans le carton qui ouvre le film qu'aujourd'hui les habitants des îles émigrent sur le continent, et il souhaite fixer ce qu’était la vie de ces populations en filmant ceux qui vivent encore au rythme du volcan. Il y a toujours chez De Seta une fascination certaine pour la façon dont l'homme parvient à vivre dans des conditions terribles, dangereuses, à voir comment il peut accepter la nature la plus inhospitalière, s'y ancrer et s’y sentir appartenir. Le volcan est l'une des incarnations les plus emblématiques de cette nature auprès de laquelle l'homme se révèle impuissant, qu’il accepte et qui finit par rythmer sa vie. Le film débute sur une longue plage de silence. Il n'y a pas de chants, pas de bruits d'activités humaines, juste quelques sons d'ambiance indéfinissables. La bande-son donne au spectateur le sentiment d'arpenter un monde mort, un monde de fantômes. On retrouve ici la précision du travail de De Seta concernant l’utilisation du son. Il enregistre énormément de matériel sur pistes magnétiques, pas uniquement ce qui est en lien avec le récit mais tout ce qui le touche, lui plaît. En attendant que les images soient développées, il se plonge dans ces enregistrements, jusqu'à concevoir le film à partir de l’agencement de ces sons.

Pour appuyer à l'image cette ambiance fantomatique, il filme les habitants en contre-jour, les réduit à des silhouettes rasant les murs ou cultivant leurs champs face au Stromboli. Il installe ainsi un sentiment de crainte, ou plutôt d'impuissance résignée face à la toute-puissance de la nature. Alors seulement, il filme des visages, en gros plans. Les hommes et les femmes, dans le village ou dans la campagne environnante, suspendent leurs gestes et lèvent les yeux vers le ciel. Immobiles, silencieux, ils écoutent la respiration du monstre. Le vent se lève et son souffle envahit la bande-son. Ce sont ensuite les vagues qui déferlent sur la grève, la mer en colère, comme si toute la nature réagissait au réveil du volcan. Et après une courte accalmie, la lave se met effectivement à couler. Les villageois sont terrés chez eux mais ils n'ont pas peur, les enfants s'endorment même. Le matin, la vie reprend : les enfants se rendent à l'école, les pêcheurs gagnent la mer, les femmes partent à la récolte... le cycle de la vie humaine se poursuit à l'ombre du Stromboli et l’on comprend que leur silence n’était pas de la résignation mais la simple acceptation d’une vie rythmée par la présence du volcan. De Seta nous offre avec cette séquence un nouveau moment de pur cinéma, couchant sur la pellicule, par le montage et le travail sur le son, le rythme même de la vie de ces habitants du Stromboli.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Introduction à l'oeuvre de Vittorio De Seta

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Par Olivier Bitoun - le 4 septembre 2010