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Critique de film
Le film

Il medico della mutua



 

L'histoire

Jeune médecin généraliste cherchant à s'installer, Guido Tersilli peine à se composer une patientèle, malgré les efforts de sa mère ou de sa fiancée. Prenant conscience que le système de santé conventionné permet quelques abus, et face à la féroce concurrence qui existe entre médecins, Guido entreprend de séduire Amelia Bui, épouse d'un praticien épuisé, sur le point de mourir, qui compte plus de 2000 patients !

Analyse et critique

Luigi Zampa reste, aux yeux du public français, un paysage à découvrir, mais les choses avancent : quelques années après la rétrospective que lui consacra la Cinémathèque française (2016), voici donc que paraît enfin, en juin 2020, Il medico della mutua (1), probablement le film le plus connu du cinéaste en Italie, qui attira près de dix millions de spectateurs à sa sortie et fit l’objet d’une suite au titre interminable (2) réalisée dès l’année suivante par Luciano Salce.

Ce succès marque le sommet, en tout cas en termes de popularité, de l’association entre les deux Romains qu’étaient Zampa et Alberto Sordi, entamée en 1954 avec L’Arte di arrangiarsi. Le titre de ce film, littéralement « l’art de trouver un arrangement », caractérise assez bien presque tous les protagonistes des comédies qu’ils tourneront ensemble, archétypes de l’Italien moyen baignant, par arrivisme social, dans une culture de la compromission, entre veulerie et médiocrité. Cinquième de leurs sept collaborations, adaptée d’un roman de Giuseppe d’Agata, Il medico della mutua ne déroge pas à la règle, on pourrait même dire qu’il s’agit d’une sorte de compendium : alors que les premières minutes laissent vaguement envisager le portrait d’un idéaliste, le film va entreprendre la description méthodique de la mesquinerie, la lâcheté, l’infidélité (aux êtres comme aux principes) et l’hypocrisie d’un personnage qui serait insauvable s’il n’était interprété par Sordi, peut-être le plus merveilleux comédien du monde quand il s’agit de rendre sublime la bassesse.

Il medico della mutua n’est pas spécialement – surtout si on le compare avec certains fleurons de la comédie italienne satirique de sa décennie – un film qui s’embarrasse d’ambages ou de circonvolutions scénaristiques (malgré une vague construction en flashback) : le chemin est direct, le discours est assez explicite et laisse assez peu de places aux digressions. Cela peut donner l’impression d’un film un peu trop linéaire, qui est dès ses premiers instants et demeure jusqu’à son terme une satire d’une constante férocité. Inversement, cela lui confère sans doute une efficacité qui explique en partie l’impact qu’il aura eu sur la société italienne, ouvrant dans les années qui suivront un débat sur l’inefficacité et les travers du système de santé national, menant à une réforme structurelle d’importance, en 1978, avec le passage d’un régime mutualiste à un système financé par l’impôt.

On peut rappeler ici à quel point le cinéma italien des années 1950 et 1960 (en particulier la comédie de ces décennies) aura décrit, avec une réactivité ahurissante, l’état – et les dysfonctionnements – de la société italienne de l’après « miracle économique ». Si désormais, Internet et les réseaux sociaux ont considérablement accentué la diffusion des informations et des indignations, il faut bien mesurer ce que l’acuité de la perception des scénaristes avait alors de prodigieux, en ce qu’ils parvenaient parfois à anticiper dès l’écriture (et donc des mois avant la sortie des films) les questions qui allaient ensuite animer le débat sociétal. En disant les choses de façon sommaire, pour qui veut comprendre la société italienne des années soixante, probablement aucune archive ou aucun témoignage historique n’atteint la valeur de la description offerte par le genre communément appelé « la comédie à l’italienne » – le cas particulier de Luigi Zampa, qui ne cherchait presque jamais à se dissimuler derrière la fable ou la comédie de mœurs mais abordait les sujets de façon frontale, étant donc particulièrement précieux.

Mais pour, en partie, les mêmes raisons, on peut toutefois trouver – génie d’Alberto Sordi, une fois acté, mis à part – que ce que Il medico della mutua révèle du style de Luigi Zampa invite à une forme de réserve, en tout cas empêche de placer le cinéaste tout à fait au niveau des Comencini, Monicelli, Risi ou Germi, les maîtres du genre. En somme, s’il traite son sujet avec force et rigueur, Luigi Zampa ne semble jamais le transcender : son film est assez exactement ce qu’il prétend être, de bout en bout, mais il n’est guère plus. Dans le texte consacré à Il Vigile, nous comparions ce dernier film avec Le Commissaire de Luigi Comencini, pour montrer comment les fins révélaient les divergences de regard des deux cinéastes, en particulier ce qu’il y avait de poétique dans le geste spécifique de Comencini. On pourrait faire plus ou moins la même chose avec Il medico della mutua, dont la fin cède – en deux temps – au même type de pessimisme fondamental, un peu sarcastique qui plus est, sans donner le sentiment d’ouvrir quoi que ce soit d’autre.

En de brèves occasions, le film donne un aperçu de ce vers quoi il aurait pu tendre : citons la séquence pédagogico-grotesque avec le père des neuf enfants incarné par Tano Cimarosa (qui préfigure Affreux, sales et méchants), ou plus encore ce plan admirable, en léger travelling avant (parsemé de panoramiques latéraux) qui décrit la course aux consultations de Guido, passant d’un cabinet à l’autre : autant dans le fond (l’absurdité d’un système qui tend à déshumaniser la patientèle) que dans la forme (avec ce cadre qui se resserre sur le médecin essoufflé, sur le point d’exploser en vol), le film touche ici à une forme de stylisation remarquable qui ne se fait ensuite qu’un peu trop regretter, en particulier lors des scènes, un peu répétitives, avec Amelia Bui.



En résumé et pour tâcher d’être juste malgré la frustration engendrée par cette sensation de potentiel inabouti, Il medico della mutua demeure un film plaisant, tout à fait représentatif du mordant de la comédie italienne de cette époque. Les amateurs sauront apprécier.

1. Le film, récemment présenté en France sous le titre Le Médecin de la mutuelle, y a également été exploité comme le titre Le Gynéco de la mutuelle, titre (au moins) doublement contestable : d’une part, Guido Tersilli est généraliste (et la référence à la gynécologie semble n’être qu’une tentative affligeante de faire passer le film pour une comédie polissonne), d’autre part, la traduction littérale de della mutua par « de la mutuelle » est assez maladroite. Le Médecin conventionné serait probablement plus adéquat.
2. Il prof. dott. Guido Tersilli primario della clinica Villa Celeste convenzionata con le mutue.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Antoine Royer - le 23 juin 2020