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Critique de film
Le film

Il était une fois en Amérique

(Once Upon a Time in America)

L'histoire

1933. Le monde du gangster Noodles s'écroule. Sa compagne vient d'être exécutée, ses trois fidèles amis et complices ont été abattus par la police et, soupçonné de trahison, le voici poursuivi par des truands. Il trouve refuge dans une fumerie d'opium à l'arrière d'un théâtre chinois, où la drogue lui permet de s'évader de la réalité, avant de fuir définitivement la ville. 1968. Noodles âgé revient dans son New York natal sous un nom d'emprunt, où il retrouve son vieil ami tenancier de bar Fat Moe. Une lettre mystérieuse qu'il a reçue, et qui prouve que sa réelle identité n'a pu être entièrement dissimulée durant toutes ces années, a provoqué son retour et l'amène à mener une enquête sur son passé et la mort de ses amis. 1920. C'est la jeunesse de Noodles, le gosse des rues, ses petits trafics avec ses camarades, son éveil à l'amour pour la jolie Deborah, la rencontre avec Max avec qui naît une forte amitié, les péripéties joyeuses ou tragiques, la création d'une bande de jeunes gangsters qui vont gravir bien des échelons jusqu'à la chute finale.


Près de cinquante ans de l’existence du gangster américain David Aaronson, dit Noodles, évoquée par une succession d’épisodes significatifs racontant la vie très animée d’un groupe de truands juifs originaires du Lower Est Side new-yorkais. Depuis leur rencontre à l’adolescence au début du XXème siècle jusqu’au retour d’exil de Noodles à la fin des années 1960, entre rêverie et nostalgie, en passant par les grandes heures du banditisme (comme la prohibition) et les dissensions internes qui conduisent inévitablement aux drames les plus déchirants, Il était une fois en Amérique s'impose une gigantesque fresque qui donne une vision indirecte, très romanesque, mais toujours juste de l’évolution historique et sociale des Etats-Unis. Le vent de la grande histoire se mêle aux événements du quotidien vécus par une bande de gangsters longtemps unis par une solide amitié et un destin commun

Analyse et critique

Quel est le plus beau sourire de l'histoire du cinéma ? A cette question peut-être futile, certains cinéphiles s'empressent naturellement de répondre en évoquant des visages féminins légendaires, des séductrices au charme mystérieux dont la bouche suggérait maintes promesses. D'autres pensent à quelques comédiens au charisme fou et indémodable, capables par leurs simples expressions faciales de ravir les cœurs des spectatrices les plus indociles. Enfin, le public d'aujourd'hui défendra la fraîcheur et l'élégance naturelle de comédiennes et de comédiens contemporains moins sophistiqués mais plus familiers. Qu'il soit permis de soumettre une autre proposition à cette requête pour les marginaux qui, comme l'auteur de ces lignes, répondent sans hésitation que le plus formidablement évocateur de ces sourires est celui de Robert De Niro qui conclut la dernière séquence du dernier film de Sergio Leone - son ultime chef-d'œuvre qui fêtait l'an dernier ses 30 ans d'existence. Un sourire "beau", certes, mais surtout inattendu, saisissant, poignant et très énigmatique.

Il était une fois en Amérique est de ces films dont il est difficile de parler, principalement pour deux raisons. La première est que bien des années après une première sortie désastreuse aux Etats-Unis, un accueil critique mitigé et une relative déception au box-office, cette grande production internationale bénéficie aujourd'hui d'une réputation conforme à ses immenses qualités et de commentaires aussi pointus qu'élogieux. La deuxième est que ce film représente une œuvre somme conçue par un artiste qui n'avait pas eu l'occasion de tourner de long métrage en douze ans (depuis Il était une fois la révolution en 1971), ainsi qu'un projet si personnel et essentiel à ses yeux depuis que Leone avait pu lire le roman qui en constitue l'origine, The Hoods de Harry Grey, juste avant le tournage d'Il était une fois dans l'Ouest. Cette histoire à la fois semi-autobiographique et inspirée de la vie des truands Bugsy Siegel et Meyer Lansky, écrite par un juif russe émigré aux Etats-Unis à l'âge de 4 ans, comportait des chapitres situés dans l'enfance des protagonistes principaux qui avaient véritablement fasciné Sergio Leone. Les événements relatés dans ces pages précises - la jeunesse délinquante des jeunes gangsters unis par une amitié indéfectible dans le quartier juif de Brooklyn - rappelaient probablement au réalisateur sa propre enfance à Rome dans la partie populaire du quartier du Trastevere, quand avec ses camarades il faisait les quatre-cent coups entre bagarres avec bandes rivales, expérience de l'amitié dans les petites combines en tous genres, puis découverte et exploration de l'attirance sexuelle. L'autre matrice évidente du projet Il était une fois en Amérique était son amour et sa fascination pour le cinéma américain, notamment le Film noir, et plus tard - comme grand féru d'Histoire - de l'Amérique ; mais de l'Amérique vue par le cinéma hollywoodien, ce qui revêt une importance considérable dans l'œuvre leonienne.


Pour toutes ces raisons, et d'autres que nous allons évoquer, l'idée de monter ce film devint - on peut le supposer sans trop se tromper - une vraie obsession pour Leone qui n'avait donc plus tourné de long métrage suite à Il était une fois la révolution, son dernier western à l'humour toujours plus grinçant et plein de désillusions, qui traitait de la révolution mexicaine avec un pessimisme noir ébène seulement contrebalancé par le surgissement d'une forte amitié naissante - mais condamnée d'avance - entre un bandit mexicain picaresque mais totalement amoral et un ancien membre de l'IRA défait de ses idéaux. Si le cinéaste avouait s'être tourné vers une activité de producteur (et la réalisation de quelques publicités et de certaines séquences de ses productions) en raison de son manque d'intérêt pour les projets qu'on lui soumettait ou auxquels il réfléchissait un temps, on peut aussi formuler l'hypothèse que rien ne pouvait détourner son esprit de la préparation d'Il était une fois en Amérique. Ses proches parlent également de son angoisse - due à une forte exigence vis-à-vis de sa personne - de ne pas se montrer à la hauteur de ce projet comme réalisateur et de ne pas être capable de monter d'un palier dans son accomplissement artistique. La mise en chantier de ce nouveau film fut particulièrement longue et pas de tout repos : délais pour l'acquisition des droits du roman, réécritures continuelles du script (près d'une dizaine de scénaristes - dont Sergio Leone lui-même -, crédités ou non au générique y ont participé), valse des producteurs, rencontres discrètes, observations et recherches sur le terrain pour s'imprégner du "milieu" juif new-yorkais, réflexions sur le casting et l'approche des personnages... Cependant, cette genèse interminable permit à Leone de peaufiner dans les moindres détails tous les éléments constitutifs de ce film ; selon ses proches collaborateurs, le réalisateur avait déjà depuis longtemps finalisé l'intégralité de la mise en scène dans sa tête. Chose qui allait s'avérer fort utile puisque jamais une superproduction épique telle que se présente de prime abord Il était une fois en Amérique n'avait proposé une telle originalité dans sa structure.


Apparemment classique par les thèmes abordés et l'écriture des personnages hérités des films de gangsters hollywoodiens, Il était une fois en Amérique, de par sa structure éclatée dans l'espace et surtout dans le temps, est probablement le film à grand spectacle le plus expérimental jamais produit pour l'époque. Sergio Leone a choisi de construire son récit filmique sur trois périodes temporelles - l'aube des années 20, le début des années 30 et la fin des années 60 - avec des passerelles initiées par les allers-retours et les regards de David "Noodles" Aaronson, le personnage principal de cette fresque monumentale interprété par Robert De Niro. A ce sujet, les spectateurs américains eurent la malheureuse expérience en 1984 de visionner le film dans un montage raccourci de 1h 30 et surtout complètement remonté dans l'ordre chronologique des séquences par les producteurs exécutifs bien frileux devant l'audace narrative initialement déployée. Cette décision éhontée provoqua ainsi un sabordage manifeste du film original et logiquement des réactions critiques désastreuses et un échec cuisant en salles. Trahi par ses soutiens financiers, Leone en conçut une amertume profonde et, hélas, n'assistera à pas la réhabilitation tardive de son film aux Etats-Unis, lieu physique et mythologique à la source de son œuvre, puisqu'il décèdera prématurément en 1989, miné par des problèmes cardiaques depuis une dizaine d'années. Justement, l'écoulement (naturel ou réinventé) du temps, l'approche mythologique, la mémoire, l'amitié, la trahison, le déclin d'un monde, la quête de deuxième chance, la fidélité à ses idéaux sont les thématiques entrecroisées et développées par Il était une fois en Amérique en l'espace de 3h 49mn. Il faut préciser ici qu'en 2012 le film a été intégralement restauré et complété de vingt-deux minutes de scènes manquantes (ou additionnelles selon notre point de vue) - portant abusivement le nom de "extended director's cut", mais ceci est une autre histoire - qui portent la durée à 4h 11mn. Ces scènes, si elles permettent de mieux saisir la manière dont s'organise la mise en place des indices disséminés par Leone et approfondissent un peu les personnages de Noodles, Max et Deborah, elles ne révolutionnent pas vraiment le film.


Il était une fois en Amérique est le voyage à travers l'existence tumultueuse de Noodles et son esprit, un personnage hanté par un acte de trahison qu'il vient d'accomplir ; un acte, on l'apprendra plus tard, désintéressé au sens où il ne visait qu'à sauver préventivement son meilleur ami d'un sort funeste - du moins c'est ce qui nous est raconté de son point de vue d'homme torturé. C'est ce sentiment qu'il cherche à dissimuler dans la prise d'opium qui lance le récit. Celui-ci commence par ce qu'on pourrait appeler le temps de la narration, fin 1933 alors qu'une loi met fin à la prohibition, avec la fuite de Noodles pourchassé après la mort brutale de ses amis, puis enchaîne sur un temps futur, trente-cinq ans plus tard, pour ensuite reculer de cinquante années en arrière, décrivant la jeunesse du "héros", son amour naissant pour Deborah et la formation de son amitié avec Max. La seule logique guidant les entrelacs temporels est la résolution d'une enquête sur des secrets du passé qui resurgissent inopinément ; mais cette logique est aussi et surtout celle d'un esprit qui vagabonde d'époque en époque. La mise en scène de Leone organise les passages d'un temps à un autre par des motifs sonores (la sonnerie de téléphone obsédante qui se poursuit de séquence en séquence au début du film, la chanson Yesterday, des cris) et visuels (les portes, les ouvertures vers un autre espace, les réflexions sur des surfaces).

Le motif du miroir tient un rôle considérable dans le sens où il confronte Noodles à ses questionnements intimes. Il renvoie d'abord à une phrase agressive que lui lance la jeune Deborah, adepte par ailleurs du double jeu attraction / répulsion, quant à son physique ingrat : « Regarde-toi dans un miroir ! » Dans le film, à cinquante années d'écart, le cinéaste filme Noodles observer son reflet en quête de réponses sur sa propre personne et sur son destin, avec un regard triste qui évoque bien plus la mélancolie qu'une simple nostalgie (que véhicule, dans la passerelle temporelle, la chanson de Lennon et McCartney). Enfin, vers la fin du film, Noodles âgé retrouve Deborah dans sa loge après une représentation théâtrale dans laquelle celle-ci jouait le rôle de Cléopâtre, statufiée par Leone dans sa beauté éternelle. Le temps ne semble ne pas avoir eu de prise sur elle, comme si elle était restée physiquement telle que Noodles l'imaginait, comme un fantasme. Mais tous les deux ne peuvent échanger leur regard qu'à travers le grand miroir de la pièce, révélant ainsi une souffrance commune et une distance spatiale infranchissable confirmant l'action du temps qui les a longtemps séparés, bien que l'on sente que des sentiments profonds demeurent.


Des sentiments amoureux que le cinéaste nous dévoilait lors de la superbe et bouleversante transition qui montre d'abord le vieux Noodles revenir dans l'ancienne habitation de la famille de Fat Moe et regarder par le trou du mur donnant sur l'entrepôt avant de couper sur la jeune Deborah effectuant des pas de danse sur une scène improvisée sous le regard du jeune Noodles dans la même position de voyeur. On remarque aussi que la jeune fille n'est pas dupe et se sait observée, elle ose même jouer avec l'éveil érotique et sentimental du garçon en se déshabillant. Leone filme cette séquence comme une représentation cinématographique, jouant des cadres dans le cadre et de l'espace comme une scène ou une salle de cinéma personnelle, territoire des fantasmes intimes. Il donne ainsi une indication sur sa volonté de mythifier le réel, d'apporter de la poésie dans cet univers sale et poussiéreux qui ne propose à ces jeunes habitants du quartier que peu d'échappatoires si ce n'est le crime organisé.


Au sein de cette tapisserie spatio-temporelle complexe, qui distille peu à peu des indices sur la finalité des relations entre les personnages, nous sommes invités à mettre sur le même plan le présent (réel ou rêvé) et le passé. Au-delà de la caractérisation particulière des personnages, des gangsters juifs new-yorkais, Leone nous parle de ce qui conditionne notre existence selon les choix effectués à chaque instant de notre vie. Et de ces choix ne dépendent pas seulement une trajectoire de vie mais aussi et peut-être plus encore différentes identités à des périodes données. Choisir une voie implique d'abandonner aussi une identité pour une autre. Si trois Noodles coexistent dans le film, c'est que chacun d'entre eux correspond à un être humain différent. Le Noodles âgé semble assagi, il ne tombe pas dans le piège de la vengeance quand il découvre la vérité au sujet de la tragédie qui provoqua son sentiment vif de culpabilité et au sujet du devenir de Max. La révélation semble être si immense, voire surréaliste dans la forme comme souvent dans le cinéma de Leone, que la thèse du futur imaginé induite par la prise d'opium - tel que le défendait le réalisateur - prend ici tout son sens. Noodles rêve son avenir conformément à ses principes de vie et pour rendre justice à ses actes, et trouve une deuxième chance en transférant le sentiment de culpabilité à son ancien ami rendu coupable de la vraie trahison de l'histoire. Malgré sa personnalité de truand, de tueur et de violeur, le personnage de Noodles est celui qui fait preuve d'honnêteté vis-à-vis des ses actes ainsi que de fidélité à ses valeurs. Les émotions les plus intimes et secrètes, renvoyant également à la quête de sens pour Noodles, sont le plus souvent saisies par des gros plans typiques du cinéaste qui font du visage de Robert De Niro un paysage qui mêle souvenirs et rêveries, et duquel sourd une profonde mélancolie.

Au sein de ce théâtre cruel, injuste et absurde fait d'ombres et de lumières (cf. à ce sujet les marionnettes du théâtre chinois) qui constitue notre société humaine aux yeux de Sergio Leone, celui-ci cherche toujours la part d'humanité à sauver même chez le plus vil ou méprisable de ses représentants. Cet homme de gauche désabusé tempère son cynisme en révélant la part d'honneur de ses protagonistes. A l'inverse de Max, toujours en quête de plus d'argent et de pouvoir, finissant pour cela par trahir violemment les êtres qui lui étaient le plus chers depuis son adolescence, Noodles est resté ce gamin du Lower East Side malgré le poids des ans et la fin de ses espérances et de ses idéaux et la perte de l'innocence de la jeunesse.


Cet aspect fait aussi tout le prix du cinéma de Leone pour qui l'enthousiasme, la pureté des intentions (même les plus condamnables) et la capacité d'imagination des enfants étaient comme un rayon de lumière dans sa vision sombre de notre civilisation. C'est ce qui rend les séquences situées dans la jeunesse de Noodles particulièrement piquantes et émouvantes. Sergio Leone filme des enfants qui n'en sont plus vraiment lorsqu'ils s'adonnent à la délinquance ; mais il parvient à saisir leur nature profonde alors que le monde extérieur, par sa rudesse et sa brutalité, tend à les faire grandir trop vite, à vider leur essence. A ce propos, le cinéaste en profite pour tourner l'une des plus belles scènes enfantines de l'histoire du cinéma. La gironde Peggy monnaie son corps aux adolescents chauffés par leur libido en échange de gâteaux. Patsy, le moins âgé du groupe après le petit Dominic, avec ses yeux bleu turquoise évoquant la pureté de l'enfance, envisage d'offrir un chou à la crème contre un rapport sexuel. Mais Peggy se fait attendre tandis qu'il est assis devant sa porte, espérant patiemment qu'elle sorte de chez elle. Il y a comme une sorte de singularité dérangeante à voir ce personnage sur le point de découvrir le sexe à un âge bien trop précoce, et donc de gâcher sa vision des femmes et de l'amour, son environnement étant bien sûr responsable de cet état de fait. Mais c'est précisément là que Leone intelligemment le rappelle à sa propre condition de petit garçon : n'en pouvant plus de patienter et de plus en plus avide de dévorer ce chou appétissant, Patsy se jette goulument sur le gâteau après avoir vainement tenté de n'en goûter qu'un petit morceau. La tentation était trop forte et surtout le tempérament propre à l'enfance l'emportait sur toute autre considération.

 

Mais les rêves de liberté sans entrave pour les enfants n'ont qu'un temps et ces derniers sont vite rattrapés par la dure réalité. Subissant la vengeance du truand Bugsy qu'ils avaient ridiculisé, les jeunes membres de la confrérie vont perdre l'un des leurs alors qu'ils marchent fièrement dans leurs beaux habits devant le fameux pont de Brooklyn, ici vu comme un symbole de la puissance américaine et de la capacité d'élévation au-delà de sa condition véhiculée par le rêve américain, souvent miroir aux alouettes. Comme le garçon blond assassiné de sang-froid par Henry Fonda dans Il était une fois dans l'Ouest, le tout jeune et espiègle Dominic tombe sous les balles dans une séquence tournée au ralenti, déchirante par sa cruauté, son fatalisme et son lyrisme noir. Le rêve américain est en fait un cauchemar qui prend naissance dès l'origine, dans la rue, nécessitant son lot d'injustes sacrifices. Sergio Leone voyage dans les stéréotypes visuels du cinéma hollywoodien pour dévoiler ce qui se cache derrière l'ascension des puissants. Dans Il était une fois en Amérique, toutes les institutions sont corrompues : la police, la justice, les syndicats, la politique. L'ambition maladive et les rêves de grandeur laissent libre cours à tous les compromis et aux monstruosités. La bande de gangsters dirigée par Max prospérait tranquillement, en mêlant l'action criminelle aux jeux et aux plaisirs simples de l'existence, dans une forme de liberté que leur permettaient leur choix de vie. Mais lorsque ce même Max, dont les accès de rage sont aussi surprenants que fulgurants, aspire à plus de pouvoir, la donne change au point que le réel le plus sordide s'invite. Le film contient relativement peu de violence, mais lorsque celle-ci survient, Sergio Leone fait en sorte qu'elle soit la plus sèche et sanglante possible. Le divertissement n'a pas sa place ici, donner la mort est une chose affreuse et impitoyable.


Il en va de même avec le traitement des personnages féminins, "entre madone et putain", pour des gangsters qui considèrent ces derniers avant tout comme des objets sexuels. Le sexe est abordé sans tabou dans le film et devient le sujet de quelques séquences humoristiques mais aussi de scènes d'une grande brutalité. Leone fut souvent injustement taxé de misogynie, pourtant le point de vue adopté est avant tout celui des truands uniquement en quête de leur jouissance personnelle. Le personnage de Deborah est d'une toute autre nature, elle est l'image de l'idéal féminin pur immaculé, une figure quasi onirique qui représente pour Noodles l'espoir d'une vie débarrassée momentanément de ses aspects les plus sombres. Mais celui-ci est trop intellectuellement limité pour comprendre que la jeune femme se joue de lui, privilégiant avant tout sa carrière d'artiste malgré les sentiments qu'elle peut éprouver pour lui. La réaction de Noodles quand il prend conscience de la réalité de leur relation est à la hauteur de son immense frustration et de son désespoir ; il finit par la violer dans une voiture alors qu'il venait de lui offrir une soirée de rêve dans un palace en bord de mer. Perdu dans ses contradictions et son incapacité à trouver sa place dans le monde, Noodles, dans ses relations avec les femmes comme dans son activité criminelle, se montre toujours comme un homme échappant au réel, piégé par son impossibilité à donner du sens à son environnement. Dans la stratégie adoptée par Leone, Noodles finit logiquement par vivre le présent le regard tourné vers le passé, incarnant le romantisme du cinéaste broyé par le système dans lequel il évolue.


La veine mélancolique de Sergio Leone n’a jamais été aussi prégnante que dans Il était une fois en Amérique, cette œuvre bouleversante où la cruauté se marie avec le lyrisme, le sordide avec la poésie, la trivialité avec le mystère, le cynisme avec l’innocence, le pessimisme avec la grandeur d’âme. La musique sublime composée par le fidèle Ennio Morricone, toujours aussi intimement associée avec les envolées formelles du cinéaste, a rarement été aussi puissante et évocatrice dans l’expression de sentiments à la fois nobles, douloureux et contradictoires. La partition de Morricone a été écrite bien avant le début du tournage et Leone décida de la faire jouer durant les prises de vues ; une décision qui - en plus de créer une atmosphère singulière sur le plateau susceptible d'agir sur la psychologie des comédiens - accentuait l'osmose qui existait au préalable entre la musique du prolifique compositeur et la mise en scène méticuleuse du réalisateur. Les personnages nous sont offerts dans leur complexité, dépassant les stéréotypes qu'ils véhiculent au premier abord, suscitant autant l’empathie que le rejet du fait de leur humanité chancelante. Faits de chair et de sang, ils sont également des figures emblématiques d’une destinée américaine autant que de l’univers "leonien" dans leur recherche éperdue de liberté (spatiale et temporelle) qui se teint de couleur rouge sang des crimes qu’elle ne peut que provoquer.

Robert De Niro et James Woods, entourés d'acteurs roués et de jeunes comédiens talentueux,  resteront à jamais dans les mémoires des cinéphiles, acteurs d’une épopée urbaine barbare et douloureuse aux accents de tragédie antique, d’un mélodrame sauvage et beau qui racontait les aventures de deux grands enfants inséparables qui, le temps et les intérêts faisant leur affaire, ont pris des chemins opposés jusqu’à la rupture. Avec sa vision de cinéaste européen, en présentant un monde en voie de disparition, en filmant une ode au fantasme d'un pays d'opportunités pour les émigrés qui n'existe plus, Sergio Leone livrait un hommage au cinéma qu'il aimait tant, préférant in fine s'éterniser dans les volutes opiacées d'un théâtre rempli de fantômes du passé que dans un présent sans relief et corrompu de toutes parts.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : carlotta

DATE DE SORTIE : 6 mai 2015

Version longue restaurée

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Par Ronny Chester - le 6 mai 2015