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Critique de film

L'histoire

Harry (Ben Gazzara), Gus (John Cassavetes) et Archie (Peter Falk), trois pères de famille unis par une longue et solide amitié, se retrouvent penauds à l'occasion des funérailles de leur camarade Stuart, le quatrième larron de leur bande qui vient de décéder brutalement. Suite aux obsèques, les trois hommes, accablés, errent dans New York, font du sport puis finissent par se saouler toute la nuit dans un pub en se chamaillant pour tout et pour rien. Au petit matin, ils reprennent leur activité professionnelle mais le moral ne suit pas. Après une énième confrontation brutale avec son épouse, Harry décide de partir à Londres sur un coup de tête. Gus et Archie décident de le suivre et voilà nos trois New-Yorkais qui débarquent sans bagages dans la capitale anglaise, descendent à l'hôtel puis vont draguer chacun une fille dans une maison de jeux. La nuit sera longue mais pas nécessairement romantique, les trois meilleurs amis du monde ayant chacun de nombreux conflits psychologiques à régler et quelques questionnements à résoudre à l'occasion de cette grave crise de la quarantaine qui leur fait contempler le vide de leur existence. Au matin, si l'amitié semble toujours aussi forte et profonde, ils devront reprendre leur vie mais un changement majeur s'est produit et leur vie commune risque bien d'en être affectée...

Analyse et critique

Husbands, le cinquième film en tant que réalisateur de John Cassavetes, débute par un diaporama de photos sur une musique jazzy, sur lesquelles on peut apprécier la formidable entente régnant - à deux niveaux - parmi une bande de quatre copains et leurs familles respectives. Les quatre quadragénaires, bravaches, chahuteurs et rigolards, s'amusent et sirotent leurs bières autour d'une piscine devant leurs familles épanouies. De ces quelques photogrammes sans prétention émane un sentiment de plénitude et de bonheur partagé, que la fixité du support rend éternels. Par un cut brutal (la musique s'arrête de concert), le film s'anime et l'on suit une voiture qui pénètre dans un cimetière. Husbands "prend vie" subitement alors que la mort a frappé et que des funérailles vont avoir lieu. Ainsi entre-t-on habituellement dans les films de Cassavetes, saisis sur le vif, non réellement préparés par un prologue explicatif et sûrement pas par une introduction à une quelconque intrigue, mais plutôt pris violemment par la manche et jetés dans la matière essentielle de son œuvre : le bouillonnement des émotions, la confrontation des corps, les troubles engendrés par les contradictions de l'existence, la ferveur des sentiments amoureux. Pour Husbands, le cinéaste a choisi pour sous-titre : "A comedy about life, death and freedom" (Une comédie à propos de la vie, de la mort et de la liberté) ; il s'agit bien de mener sa vie telle qu'on la désire en tentant de composer avec la peur de mourir et d'échapper si possible à l'aliénation que représentent la vie de famille et ses contraintes privatives de liberté. Evidemment tout n'est pas si simple, car la "famille" chez Cassavetes ne se réduit pas aux parents et aux enfants, mais elle est formée de groupes associés et interagissant entre eux avec l'amour et amitié comme principes fondamentaux. Alors Husbands raconte une fuite en avant, effectuée par trois camarades saisis par la fragilité de leur existence et ébranlés par leurs frustrations, avec comme obsession à peine voilée la crainte de la mort.

En cette année 2012, Husbands prend justement une résonance particulière : en juin 2011 disparaissait Peter Falk et récemment, en février dernier, Ben Gazzara décédait à son tour. Ainsi, devant l'écran et pour l'éternité, les trois amis inséparables nous semblent réunis dans un espace-temps qui a autant trait au cinéma de Cassavetes (disparu bien trop jeune, lui, à 59 ans en 1989) qu'à notre propre cinéphilie et à la singularité de leur parcours. Aujourd'hui, c'est donc avec une certaine tristesse que l'on voit s'agiter et folâtrer ces trois formidables artistes qui s'aimaient d'un amour profond à la ville comme à l'écran. Husbands marque une transition dans la carrière de John Cassavetes. Premier film en couleurs du cinéaste, il fait suite à une période compliquée qui le vit dans les années 60 alterner des participations remarquées dans des séries télévisées et des seconds rôles marquants au cinéma, alors que, comme réalisateur, il s'était heurté à la forteresse Hollywood pour laquelle il avait accepté de tourner deux films - Two Late Blues (1961) avec Bobby Darin et Stella Stevens, et Un enfant attend (1963) avec Burt Lancaster et Judy Garland. Le comédien racé d'A bout portant (Don Siegel, 1964), des Douze salopards (Robert Aldrich, 1967) et de Rosemary's Baby (Roman Polanski, 1968) avait ensuite repris son indépendance en signant le poignant et douloureux Faces, sorti en 1968 après trois années difficiles de production et un travail créatif plein d'effervescence. Husbands marque également la rencontre avec Ben Gazzara et Peter Falk, qui tous deux avaient déjà une solide carrière dans l'industrie hollywoodienne ainsi qu'une grande expérience de la télévision. Le lieutenant soupçonné d'un crime dans Autopsie d'un meurtre et le célèbre lieutenant Columbo entrent donc dans la famille "cassavetienne" et s'en trouveront profondément changés, tant sur le plan professionnel que privé.

La force du cinéma de John Cassavetes tient à la quête obsessionnelle d'une vérité émanant des êtres. C'est la matière même de notre humanité qui fait sujet et c'est son l'expression la plus pure par l'humain/acteur (les émotions qu'il faut aller chercher au plus profond de soi grâce à une improvisation guidée par le réalisateur) qui dicte la forme que prend le film. La matière filmique, elle, est donc faite de l'énergie - et du laisser-aller, souvent - que les comédiens dispensent tout au long du tournage (et de sa préparation). Le sujet traité par Husbands est en vérité fort simple, à savoir la crise de la quarantaine de trois "mâles" de la classe moyenne supérieure américaine. Crise mêlée à un sentiment de dépossession de leur propre vie par d'un côté la famille et de l'autre la perception de la mort avivée par le décès d'un très proche. C'est le rapport étroit et familier qu'entretient le cinéaste avec le théâtre qui permet au film de prendre appui sur une structure classique et solide, tout en laissant libre cours à l'intensité de l'expression - du geste et de la parole - que Cassavetes cherche avant tout à traduire. Ainsi c'est la vie, dans tous ses aspects et toutes ses contradictions, qui peut s'épanouir à l'écran selon un rythme syncopé et qui explose dans le même mouvement la barrière qui sépare l'espace filmique du spectateur, qui prend en plein face ces morceaux d'existence entre naturalisme et hyperréalisme. Et cet épanouissement constitué d'imprévus en tous genres parvient à exister parce que le processus repose sur une structure suffisamment stable et définie pour canaliser l'expression de cette vie et permettre toutes les diversions possibles.

Cette structure dramatique est composée de quatre parties plus ou moins équilibrées : les funérailles suivies des premières divagations (le métro, le basket-ball et la natation) ; le pub avec son "concours de chant" quasiment imposé à l'assistance dans les vapeurs d'alcool et la cuite qui s'ensuit jusqu'au petit matin ; l'arrivée à Londres et la maison de jeux ; la soirée à l'hôtel jusqu'au matin avec ses catastrophes en chaîne et ses désillusions. Husbands, charpenté à la manière d'une pièce en quatre actes, présente ainsi trois hommes en perdition, en quête d'une liberté illusoire et dont le cheminement chaotique ne conserve son équilibre que grâce aux liens forts qui caractérisent ces personnages, et ce malgré leurs coups de gueule et leurs coups de sang. Parce que l'amour qui les unit est sans cesse porté par la confrontation des corps qui entrent régulièrement en contact, que ce soit pour se disputer comme des garnements ou s'étreindre comme des amants. Dans cette scénographie, le corps humain constitue un socle pour la mise en scène, corps autour duquel Cassavetes va tourner incessamment, passant de plans séquences en mouvement perpétuel - et violenté par une caméra sinueuse et un montage haché qui ne s'embarrasse pas de jolis raccords - en gros plans - et même très gros plans - scrutateurs qui nous mettent autant mal à l'aise qu'ils parviennent à nous émouvoir par la mise à nu de l'âme des personnages. C'est ce corps des acteurs que Cassavetes s'emploie à choyer autant qu'à bousculer ; car si chez le cinéaste le comédien est roi (comme au théâtre, alors qu'au cinéma on estime que le réalisateur est tout-puissant), il a aussi pour devoir de se livrer complètement, de puiser dans ses réserves afin justement de ne plus être "dans la réserve". Et ainsi, grâce à un travail d'improvisation, d'échanges douloureux et de direction précise, soutenu par des dialogues très écrits, Cassavetes - qui se met en scène pour la première fois - débarrasse peu à peu ses acteurs de leur savoir-faire et de leurs réflexes professionnels, abattant la frontière qui sépare la représentation de la vie. Et nous, spectateurs, prenons en pleine face le concentré d'humanité qui se dégage de ces trois camarades.

"Film d'hommes", Husbands possède donc aussi la touche de psychologie féminine que l'on attribue par convention à des œuvres dramatiques centrées sur des femmes, car les clichés au cinéma véhiculent l'idée qu'elles seules pourraient se mettre à nu et montrer une fragilité que l'homme se doit de dissimuler. Ce mélange d'énergie - qui provient autant des acteurs que de la mise en scène - et de grande fragilité fait également tout le prix de cette forme d'expression cinématographique qui n'accorde aucune faveur aux êtres qu'elle expose à nos yeux et à nos cœurs. Il faut garder en mémoire que Husbands n'est pas un film d'action (au sens ontologique du terme) car le récit repose très peu sur les agissements des trois protagonistes du film mais plutôt sur la nature de leur personnalité ; ce qu'ils sont conditionnent l'action. Si le style de John Cassavetes a eu un impact déterminant sur le cinéma américain dans la façon de filmer le couple, son influence fut également considérable sur la manière de représenter les rapports masculins conflictuels au sein d'un groupe socioculturel déterminé. L'un des exemples les plus évidents est le cinéma de Martin Scorsese et en particulier son premier grand film, Mean Streets (1973). Dans celui-ci les jeunes mafieux de Little Italy, tout spécialement Harvey Keitel et Robert De Niro, se réunissent régulièrement dans un bar favori, leur repaire, où ils passent leur temps à boire, à s'engueuler et à se battre ; on peut aisément affirmer que ces scènes doivent énormément, tant sur un plan émotionnel que formel, à la séquence du pub dans Husbands.

Il fallait bien cette sincérité et cette mise à nu psychologique pour nous rendre sympathiques, dans leur complexité, ces hommes qui se montrent souvent tristes, égoïstes, instables, brutaux ou même parfois odieux. La longue séquence du bar new-yorkais est peut-être la plus représentative de la nature de leur relation, et c'est probablement la scène du film qui restera le plus longtemps dans la mémoire du spectateur. Dans les vapeurs d'alcool et les litres de bières engloutis, les trois hommes sont saisis dans leur plus simple expression au fur et à mesure que monte la tension générée par l'ébriété puis que celle-ci redescend lorsque la beuverie laisse place à la traditionnelle gueule de bois et que les masques n'en finissent plus de tomber. Dans le cinéma de Cassavetes, l'alcool joue un rôle essentiel, cathartique, il constitue une vague d'énergie supplémentaire, un courant porteur parallèle ; il ne véhicule aucune valeur morale, il manifeste simplement un état d'esprit, presque une revendication de liberté et d'abandon. L'art de Cassavetes est un art de l'ivresse permanente, et il est logique que l'alcool apporte sa propre ivresse. Dans cette séquence, Gus, Harry et Archie boivent sans interruption parce qu'ils n'ont plus que ça à faire ; et ils entraînent avec eux toute l'assistance dans un concours de chant dont ils sont les seuls juges. Et la scène de naviguer entre humour, tristesse et consternation quand les trois hommes se montrent injustes envers une des convives et qu'arrive plus tard, inévitablement, le retour à la conscience dans les toilettes quand l'odeur du vomi a remplacé les effluves de l'alcool et que des vérités pas bonnes à dire sortent d'un esprit obscurci par la nausée mais libéré par une ivresse qui reflue.

C'est Harry (Ben Gazzara) qui en fait les frais, le seul qui ne se sent pas malade. C'est encore lui que l'on verra plus tard, aussi désespéré que furieux, frapper sa femme et sa belle-mère, puis décider sur un coup de tête de partir à Londres. Et c'est enfin le même qui ne pourra pas - ou ne saura pas - revenir chez lui au terme de ses errements londoniens, alors que Gus et Archie acceptent de reconnaître l'impasse dans laquelle est parvenue leur existence et l'impossibilité de cette quête immature de liberté, et qu'ils vont tenter un sursaut pour reprendre pied en offrant des cadeaux à leurs enfants. La famille est d'ailleurs une composante de leur vie que le réalisateur maintient quasiment hors champ, si ce n'est au moyen des photos qui ouvrent le film. Et l'on se souvient alors que dans la première scène de Husbands, pour introduire ses personnages au début de la séquence du cimetière, Cassavetes séparait déjà ses trois protagonistes dans le cadre : d'un côté Gus et Archie et de l'autre Harry parti devant eux, escortant la mère de leur ami défunt. John Cassavetes avait élaboré plusieurs montages du film, selon l'importance accordée à l'un des trois personnages. La version que l'on connaît (de même que la version longue comportant dix minutes supplémentaires) apparaît la plus équilibrée sur ce plan, mais on ressent que l'itinéraire de Harry a sa propre singularité et bénéficie d'un traitement à part, bien que tous les trois se posent les mêmes questions existentielles.


Et le parcours que suit Harry tend comme une sorte de miroir aux deux autres compères qui se demandent, une fois de retour aux Etats-Unis et séparés de leur ami resté à Londres, ce que ce dernier fera sans eux alors que le spectateur entend plutôt résonner une autre interrogation : que feront-ils, eux, sans lui ? Du prologue du film jusqu'au retour solitaire à Long Island, en passant par le bar et sa cuite puis le voyage à Londres, au cours duquel les maris se compromettent dans des amourettes d'un soir aussi loupées que pathétiques, on assiste à un dépeuplement progressif du cadre et à une décélération du rythme de la mise en scène, Cassavetes expose toujours plus l'intimité des personnages, leur état de perdition et le fil toujours plus ténu de leur relation amicale. Si les déclarations d'amour sont toujours aussi présentes et poignantes, une brisure s'est opérée et c'est au spectateur d'imaginer la suite des événements ; car on sort d'un film de Cassavetes comme on y est entré, en suivant un flux discontinu qui n'a ni début ni fin, en partageant autant émoustillé que désemparé l'existence de ces trois camarades. C'est l'amour qu'ils éprouvent les uns pour les autres qui les sauvera peut-être pour un temps de la crainte de la disparition. Réaliser un film aussi vivant, sensuel et intense alors que l'angoisse de la mort étreint les personnages et qu'elle contamine souvent la mise en scène (quand l'image s'assombrit et noie les acteurs, quand le grain envahit démesurément l'écran, quand le point ne peut se faire, quand les très gros plans étouffent le cadre) n'était pas la moindre des gageures de ce film précieux. Si l'on rajoute enfin que le trio formé par Ben Gazzara, Peter Falk et John Cassavetes livre une interprétation exceptionnelle et bouleversante, est-il toujours besoin de préciser que Husbands est un chef-d'œuvre ?