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Critique de film
Le film

Horizons lointains

(The Far Horizons)

Partenariat

L'histoire

Le Capitaine Lewis (Fred MacMurray), secrétaire du président Thomas Jefferson, est en visite chez le sénateur Hancock dont la fille Julia (Barbara Hale) fait battre son coeur. Il est sur le point de révéler ses sentiments à la jeune femme quand il reçoit un télégramme de Washington qui lui demande de revenir à son poste. Les États-Unis viennent d'acheter la Louisiane aux Français et Lewis est chargé de prendre la tête d'une expédition militaire dont le but sera d'explorer ce nouveau territoire. Le président lui demande même de poursuivre au-delà, si possible même jusqu'à l'Océan Pacifique. Lewis demande à ce que son ami le Lieutenant Clark (Charlton Heston) prenne le commandement à ses côtés, ce qui lui est accordé. Alors qu'il retourne chez Hancock pour lui annoncer la nouvelle, Lewis se rend compte que Clark s'est immiscé à sa place dans le cœur de Julia et que les deux amants comptent se marier. Malgré la peine qu'il ressent, Lewis demande à Clark de le suivre et l'expédition se met en marche. Arrivé au sein d'une tribu indienne, celle des Minitari, Lewis assure à leur chef que le président Jefferson ne recherche que la paix et qu'il ne leur sera fait aucun mal. En revanche, ils doivent accepter la souveraineté des États-Unis d'Amérique. Ce qui n'est pas du goût du chef indien qui les laisse néanmoins repartir avec une de leurs prisonnières de la tribu des Shoshones, Sacajawea (Donna Reed), qui connaît parfaitement la région et qui s'est proposée de guider les explorateurs à travers les territoires de son peuple malgré les réticences de Clark qui ne fait pas confiance aux Peaux-Rouges. A peine la troupe s'est remise en route que le chef des Minitari décide de lui tendre une embuscade ; c'est grâce à Sacajawea, qui avait surpris une conversation dévoilant le piège, que ce traquenard échoue. Nombreux sont les morts dans le camp indien mais l'excursion reprend. Clark tombe amoureux de la jeune Indienne pourtant déjà promise à un trappeur français, Charboneau (Alan Reed)...

Analyse et critique

Marqué au fer (Branded) et Le Souffle de la violence (The Violent Men), réalisés par Rudolph Maté, nous avaient laissé une agréable impression mais c’était surtout grâce à de solides scénarios et une bonne interprétation d’ensemble. La mise en scène en revanche ne nous avait guère enthousiasmés. Horizons lointains vient nous prouver, effectivement, que ce grand chef opérateur n’était qu’un bien piètre réalisateur même si l’on peut compter quelques petites pépites à son actif, notamment dans le domaine du film noir. C’est un comble qu’une des expéditions les plus épiques de l’histoire américaine ait accouché d’un film aussi peu ample et vigoureux, aussi mollasson et intempestivement bavard, le souffle de l’aventure étant irrémédiablement absent d’une œuvre dont c’était pourtant la vocation première. Bref, on l'aura compris : sans un scénario qui tient la route et sans une troupe de comédiens motivée, Rudolph Maté, pas assez doué, est incapable de parvenir à sauver les meubles d'une quelconque entreprise. Pour The Far Horizons, sa mise en scène se révèle aussi terne et dénuée d’inventivité que quasiment tout le reste. L'expédition de Lewis et Clark avait déjà lointainement inspiré Howard Hawks pour La Captive aux yeux clairs (The Big Sky) ; on retrouve dans les deux films les mêmes paysages, les mêmes costumes, les mêmes embarcations, voire les mêmes personnages (celui de l’Indienne dans le film de Hawks aurait d’ailleurs pris pour modèle Sacajawea, le personnage réel mis en scène dans The Far Horizons), et certains plans sont vraiment ressemblants comme ceux de la file d’Indiens sur les berges ou bien les hommes en train de hâler le bateau lorsque le lit de la rivière est trop bas... le tout cette fois en Technicolor. Les paysages sont magnifiques et dépaysants mais l'on reste à cent coudées au-dessous du film de Howard Hawks qu’on aurait bien rêvé du coup voir en couleurs.

Dans la réalité, Meriwether Lewis, capitaine de l'armée américaine, devint secrétaire du président Thomas Jefferson en 1801. Il planifia une expédition qui devait explorer les territoires à l'Ouest du Mississippi et trouver un passage pour arriver jusque sur les côtes de l'Océan Pacifique. Avec son ami, le Lieutenant Clark, ils partirent de St Louis (Missouri) en mai 1804 et atteignirent les côtes de l'Oregon en novembre 1805. Lewis, en plus de commander la troupe, accomplit un travail de naturaliste tandis que Clark s'occupa de cartographier les régions traversées. Un voyage qui dura presque un an et demi avec une seule perte à déplorer parmi les soldats qui constituaient la troupe. Cette dernière, en empruntant une route plus au sud, regagna sa base de départ en mars 1806 pour arriver à bon port seulement six mois plus tard. Lewis fut ensuite nommé gouverneur de la Louisiane mais se suicida peu après, en 1809. C'est Clark qui fut responsable de la publication de leur journal de bord écrit durant l'expédition, qui comptait effectivement l'Indienne Sacajawea (également nommée "Birdwoman") ; non seulement elle guida les troupes mais œuvra aussi en tant que "diplomate" auprès des diverses tribus indiennes rencontrées au cours de leur périple. Contrairement à sa situation dans le film où elle tombe amoureuse de Clark, elle fut accompagnée durant tout le voyage par le trappeur canadien Toussaint Charbonneau qu'elle avait épousé avant le départ et qui, contrairement à sa description dans le film, était loin d'être antipathique. Les historiens ou les lecteurs du journal de Lewis & Clark édité encore de nos jours diront que les faits relatés dans le film sont assez éloignés de la réalité. Mais on sait ce que pense Hollywood de la véracité historique et nous ne nous en offusquerons pas une fois de plus. L'essentiel aurait été de bénéficier d'un film épique à l'image de cette grandiose aventure, ce qui est fort loin d'être le cas.

Comme les scénaristes ont décidé de consacrer la majeure partie du film à la romance qui se fait jour entre Charlton Heston et Donna Reed, c'est l’aventure qui en pâtit. Cette histoire d'amour n'étant à aucun moment convaincante, le film devient assez vite totalement insignifiant, se contentant entre deux scènes de bavardages interminables entre nos deux tourtereaux de nous montrer de très beaux paysages photographiés assez correctement. Si seulement les auteurs avaient profité de cette romance entre un Blanc et une Indienne pour aborder avec intelligence ou sensibilité la question des affaires indiennes, les thèmes des relations inter-raciales ou de la place de la femme dans la société... Mais le film se révèle sacrément conservateur, faisant fi de tous les films pro-Indiens progressistes sortis depuis le début de la décennie. Ici, le ton est au paternalisme : les Natives (presque décrits comme des idiots) doivent obéissance au grand chef blanc sans avoir à rétorquer, et l'on répète à foison que la femme se trouve bien mieux derrière ses fourneaux ou en train d'élever ses enfants que partout ailleurs. Le tout est naïvement et solennellement asséné, au premier degré et sans un brin d'ironie, comme si Rudolph Maté, Winston Miller et Edmund H, North trouvaient tout cela parfaitement normal. Horizons lointains est donc un film non seulement paresseux et ennuyeux, platement filmé et mal rythmé, mais également plutôt réactionnaire. Et les comédiens, pourtant assez célèbres à  l'époque, de ne pas faire le moindre effort pour sauver les meubles ! Seul Hans J. Salter semble s'être démené comme un beau diable pour composer une partition pleine d'allant, de vigueur et de vitalité, non dénuée d'un lyrisme dont le film est totalement dépourvu. Grâce au compositeur, certaines séquences arrivent à faire illusion et l'on peut se sentir transportés à quelques reprises par le souffle de l'aventure ; mais ces instants sont bien rares !

On se demande quand même si les auteurs se sont vraiment intéressés à leur film et s'il n'y a pas eu au départ une mésentente avec les producteurs ; témoin, après maintes séquences inintéressantes trop longuement étirées, la vitesse à laquelle l'expédition a rejoint l'océan, sans crier gare. Au détour d'un plan, alors que nous ne savons pas du tout géographiquement où en était arrivé le voyage, nous voilà une seconde après à l'autre bout des États-Unis, ayant fini la traversée du continent pour nous retrouver sur la Côte Ouest. Alors que l'arrivée de la troupe à son terminus aurait pu représenter le climax émotionnel du film, elle se trouve avoir été totalement occultée ! Non seulement nous n'avons pas pu assister à la grande scène tant attendue, mais le manque de crédibilité aura été aussi constamment flagrant pour en arriver là. Contrairement aux hommes de Spencer Tracy dans Le Grand passage (Northwest Passage) de King Vidor, ceux de Lewis et Clark semblent presque jamais n'avoir éprouvé de la fatigue, étant arrivés à l'autre bout du continent fringants et comme s'ils venaient de faire seulement 10 kilomètres à pied. Dommage que le film soit aussi ennuyeux et si peu convaincant, n'arrivant que rarement à décoller, car il bénéficiait de certains atouts au départ non négligeables avec entre autres ces très beaux paysages naturels filmés pour la plupart à Jackson Hole dans le Wyoming (on pense au lac de Saskatchewan de Raoul Walsh, aux montagnes de Spencer's Moutain de Delmer Daves, et bien évidemment aux panoramas identiques à ceux de The Big Sky de Howard Hawks). Quant au prologue et à l'épilogue en costumes qui encadrent le film, se déroulant dans l'Est au sein de la bonne société, ils ne valent malheureusement guère mieux.

Au sein de l'importante production westernienne, il n'y eut encore qu'assez peu de westerns dont le postulat de départ était épique, ceux ci ne pouvant guère s’accommoder de budgets restreints. Il est bien dommage alors que la première traversée du continent nord-américain, tel que puisée au sein des carnets de route de deux célèbres aventuriers, se soit transformée à ce point en un film aussi amorphe. Plutôt que ce film coloré mais sans rythme et sans vie, nous préférons nous souvenir d'autres titres tels La Piste des géants (The Big Trail) de Raoul Walsh, Convoi de femmes (Westward the Women) de William Wellman ou justement La Captive aux yeux clairs de Howard Hawks qui, s'il ne racontait pas à proprement parler l'expédition du Corps of Discovery de Lewis et Clark, s'inspirait grandement de cette dernière. Là où Elisabeth Threatt était tout à fait convaincante dans la peau de l'Indienne dans le film de Hawks, Donna Reed, aussi bonne comédienne qu'elle soit, fut un très mauvaise idée de casting ; il en aurait été probablement de même si le premier choix des producteurs, Leslie Caron, avait été validé. Ses partenaires ne sont pas logés à meilleure enseigne, aucun d'entre eux n'arrivant à sortir du lot, pas même Fred MacMurray qui fêtait ici son retour au studio qui l'avait révélé, la Paramount. Un bien beau ratage, verbeux et peu inspiré. Passons vite à autre chose !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 2 mai 2013