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Critique de film

L'histoire

Ewa Pobratynska (Grazyna Dlugolecka) est la fille cadette d'une famille bourgeoise rencontrant des difficultés financières. Ses parents sont ainsi contraints de sous-louer des chambres de leur appartement. Lorsqu'un nouveau locataire, Lukasz Niepolomski (Jerzy Zelnik) fait son apparition, c'est le coup de foudre. Mais Lukasz est marié et les deux amants doivent attendre que sa procédure de divorce soit prononcée pour pour vivre leur idylle. Cette situation fait scandale et la mère d'Ewa chasse Lukasz qui doit quitter Varsovie pour un poste à la campagne. Lorsqu'Ewa apprend qu'il a été blessé à mort lors d'un duel, elle quitte précipitamment son emploi de secrétaire pour le rejoindre. Lukasz guérit de ses blessures mais doit à nouveau partir, abandonnant Ewa qui est tombée enceinte. C'est le début pour elle d'une lente descente aux enfers...

Analyse et critique

Avec cette adaptation d'un roman de Stefan Zeromski. Walerian Borowczyk retourne pour la première fois tourner en Pologne depuis son installation en France en 1959. C'est aussi le premier de ses films distribué dans son pays natal depuis son départ. Tourné entre Les Contes immoraux et La Bête, c'est un film qui tranche radicalement avec ces deux œuvres provocantes, un mélo en costume grave et tragique mais dont les connections avec l’œuvre de Borowczyk sont multiples.

Le film s'ouvre sur une longue séquence dans laquelle Ewa questionne un prêtre et lui demande de lui définir la nature du péché. L'homme d’Église s'exécute, lui expliquant que sa beauté ne pourra que faire se tourner les regards des hommes sur elle, qu'elle va éveiller leur concupiscence. Qu'elle est damnée en sorte, condamnée au péché du seul fait de sa beauté, de sa nature féminine. Il annonce le programme d'un film dont le récit ne va faire que décliner les prédictions du prêtre, comme s'il avait écrit lui-même le scénario de sa vie et qu'elle n'avait plus qu'à s'y soumettre : adultère, amour déçu, trahison, grossesse non voulue, infanticide, viol, prostitution, meurtre...

Ewa, c'est Eve, « la première pécheresse ». Elle est condamnée par son nom même à ressentir la culpabilité en elle. Ewa espère échapper à la fatalité en se réfugiant avec ferveur dans le catholicisme. Mais la religion n'a de cesse de culpabiliser la femme, forcément tentatrice, forcément fautive. En guise d'aide, elle ne lui propose comme horizon que la damnation. Le destin d'Ewa semble donc tracé dès le début. Marquée par son patronyme, condamnée à cause de sa beauté à pécher, promise à l'enfer. D'ailleurs elle même, dans un songe érotique, entraperçoit la fin du film, ce coup de feu qui lui sera fatal.

La damnation d'Ewa, c'est le programme du prêtre, mais pas celui de Borowczyk qui ne fait pas de la chute de son héroïne un parcours de croix, l'expiation par l'épreuve d'un péché originel. Pas de punition divine ici, mais une femme qui se retrouve simplement victime de la société, de la morale et des hommes. Ewa aurait pu vivre son amour avec Lukasz, mais le poids de l’Église fait qu'il ne peut divorcer de sa femme. C'est le début d'un engrenage qui va conduire Ewa à l'infanticide, la société ne lui laissant aucune échappatoire. Le meurtre de son nouveau né n'étant que la première étape d'une tragique descente aux enfers. On se rappelle que Borowczyk racontait la même histoire dans Rosalie, son magnifique court-métrage de 1966. Le véritable criminel chez Borowczyk, c'est toujours la société, pas les hommes ou les femmes qui ne font qu'en subir la loi. Quant à l'enfer, ce n'est pas un ailleurs imaginaire, c'est la réalité d'un monde qui n'a de cesse de broyer ses âmes errantes.

Ewa est un personnage naïf. Allongée nue sur son lit, couverte de pétales de roses, elle rêve au début du film du grand et véritable amour. Mais son histoire passionnelle avec Lukasz est tuée dans l’œuf par une législation qui empêche le divorce. Là encore, l'ombre de l’Église plane, elle qui culpabilise ses ouailles et dont la rigueur morale imprègne les lois qui régissent la société polonaise. Mais Ewa veut croire que son amour est plus fort que la société, la religion et la morale. Lorsqu'elle apprend que Lukasz a été blessé à mort lors d'un duel, elle décide de le rejoindre à son chevet. Son employeur lui refusant un congé, Ewa quitte son travail. Chassée par sa mère (interprétée par une actrice qui a elle-même joué le rôle d'Ewa trente ans auparavant dans une autre adaptation), elle rejoint son amant à la campagne et trouve un travail de couturière en attendant qu'il se rétablisse. Bourgeoise de la ville, elle est l'objet des sarcasmes et des moqueries des autres filles. Son statut social la catalogue, l'empêchant de s'intégrer. L'atelier rappelle d'ailleurs son ancien bureau : plus étroit, plus sombre mais le même ordonnancement, la même mécanique du travail. Elle rêvait d'ailleurs mais elle ne fait que rejouer la même chose.


Ayant rejoint Lukasz, elle vit un moment dans l'illusion de l'accomplissement de son histoire d'amour. Elle peut enfin se donner à lui, répondant à l'appel de la chair. Comme souvent chez Borowczyk, ce sont des images qui servent d'entremetteuses, qui déclenchent ou aident le passage à l'acte. Comme la société catholique interdit que les corps se parlent, les images sont là pour incarner les pulsions, les désirs mais aussi pour guider les amants. Mais habituellement, les images servent de réceptacle aux fantasmes des personnages (Thérèse ou Lucrèce dans Les Contes immoraux, Lucy dans La Bête) or ici c'est plus pernicieux. En effet, Lukasz s'aide de l'illustration d'un livre pour montrer à Ewa la position qu'il veut lui faire prendre lors de leur première étreinte. Ewa s'exécute et se soumet, non à son désir à elle, mais à celui de l'homme qu'elle aime.


Le personnage de Lukasz paraît dès lors ambigu. Lorsqu'il raconte à Ewa que dans d'autres sociétés humaines la nudité et le plaisir ne sont pas illicites et que la timidité, la pudeur sont des inventions sociales, on pense à une diatribe contre le poids de la religion. Ces mots et les images qu'il lui montre viseraient à la déculpabiliser, à la libérer. Mais Borowczyk entoure tellement de flou le personnage de Lukasz que l'on ne peut pas vraiment déterminer à ce moment du récit si son amour pour Ewa est feint ou non. L'aide-t-il à s'affranchir ou la manipule-t-elle pour assouvir son désir ? Est-il une autre figure masculine ne voyant en Ewa qu'un corps dont profiter ? Car hormis le père d'Ewa et le comte Szcerbic, tous les personnages masculins sont présentés comme des prédateurs. Les passants la regardent avec concupiscence, elle est la proie des vicieux, des crapules et des proxénètes. Ewa n'est pour les hommes qu'un objet de désir, de plaisir, une marchandise ou un appât. Jamais un être humain.


Avec ce film, Borowczyk s'éloigne complètement du carcan du film érotique « chic » que pouvait annoncer Les Contes immoraux. S'il va bientôt se retrouver prisonnier du genre, pour l'heure il propose un véritable mélodrame. Mais c'est un mélo glacial que nous propose le cinéaste. Cette froideur, ce détachement, on le lui connaît, c'est sa patte depuis Goto, l'île d'amour, c'est ce qui fait la singularité d'un film comme Blanche. Pas d'effet tire larmes ici, mais la description lente et minutieuse de la chute d'Ewa. Le mélo il se trouve dans l'enchaînement des situations, dans ce destin implacable qui conduit Ewa à la mort et non dans la recherche de l'émotion. Borowczyk utilise les mécanismes de la machine mélodramatique pour proposer quelque chose qui lui est propre. Il n'en détourne pas les codes, mais les adopte pour servir son style certes empreint de romantisme mais qui refuse le pathos.

Cette méthode lui permet de décrire les mécanismes sociaux qui conduisent Ewa à sa perte, comme il le faisait pour Blanche et la Glossia de Goto, deux prisonnières, l'une des codes de l'amour courtois, l'autre d'une île prison fascisante. Une méthode qui lui permet en outre d'observer sans affects les mécanismes de l'amour, Borowczyk les étudiant à la manière d'un entomologiste, avec recul et curiosité. Comment et pourquoi Ewa peut-elle tomber amoureuse d'un Lukasz pourtant bien falot ? Parce que dans sa vie sans horizon, il répond à son rêve romantique, il est ce jeune homme venu de nulle part qui dans les romans à l'eau de rose emporte la jeune fille malheureuse. Un personnage de fiction en somme, sans épaisseur, simple surface sur laquelle elle projette son besoin d'ailleurs et d'amour. Mais ce qu'Ewa ne sait pas, c'est qu'elle n'est pas dans une romance, mais dans une tragédie...

Borowczyk utilise le décorum des années 1900 pour nourrir son film d'images iconiques, parfois avec un brin d'ironie. Il utilise des chromos, fait se mouvoir et bouger ses acteurs comme dans un film muet, se réfère au maniérisme pictural et à la peinture naïve. Si une grande attention est portée au vérisme des décors, des objets et des costumes, Borowczyk ne recherche pas le réalisme mais bien à créer une toile de fond tout aussi iconique que ne le sont les personnages de son drame.


Borowczyk utilise admirablement l'espace. L'ouverture dans le confessionnal étouffant donne le la : de la maison claustrophobique qu'elle partage avec ses parents (une demeure bourgeoise mais remplie à ras bord de meubles et d'objets hétéroclites) au bureau où elle travaille avec son architecture géométrique et ses rangs d'employés qui font ressembler les lieux à une prison, il n'y a pas d'horizon possible au besoin d'évasion d'Ewa. Le parc où elle donne rendez-vous à Lukasz représente un possible échappatoire, une promesse de passion et d'évasion. Mais cette promesse est aussi éphémère qu'illusoire. Lorsqu'elle quittera Varsovie pour la campagne, il y aura encore quelques promenades dans des paysages vastes et enneigés. Mais rapidement Ewa va se retrouver de nouveau enfermée : dans la petite chambre d'un propriétaire juif, dans un sordide atelier de couture. Ce jeu sur des ouvertures qui s'offrent à elle pour aussitôt se refermer appuie l'idée de l'amour déçu et des espoirs battus en brèche.

Contrairement à ses débuts, Borowczyk – dans un mouvement amorcé depuis Les Contes immoraux – utilise une caméra très mobile qui s'insinue et traverse les différents espaces du film. Une caméra aux mouvements parfois brusqués, tremblants, instables qui confèrent à certaines séquences une forme de rugosité nerveuse. La manière dont les corps parfois tournoient et tombent ne sont pas non plus sans évoquer Zulawksi, compatriote polonais dont Borowczyk a peut-être à l'époque découvert les premiers films. Il y a ainsi au sein de la froideur de l'ensemble, une frénésie qui emporte soudain les personnages et les conduit aux abords de la folie. Notamment dans la scène terrible où Ewa accouche en secret et se précipite dehors pour faire disparaître son enfant nouveau né.

Il faut noter enfin la belle utilisation du concerto pour violons de Mendelssohn. C'est d'abord la célèbre ouverture qui accompagne les rêves romantiques d'Ewa. On retrouve la mélodie lors de la scène de l'infanticide, mais mêlée à un passage de l'andante, plus sombre donc. Cette collision appuie assez admirablement le trouble, la panique et la douleur d'Ewa. Quant à la fin du concerto, Borowczyk l'utilise pour accompagner la mort de son héroïne, ses accents tragiques accompagnant l'une des seules scènes visant à l'émotion.

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