Menu
Critique de film
Le film

Gunga Din

L'histoire

Aux Indes à la fin du 19ème siècle, la révolte gronde contre les colonisateurs anglais. La tribu fanatique des Thugs commence à semer la discorde dans le pays en détruisant les moyens de communication. Trois sergents bagarreurs et indisciplinés sont envoyés en mission dans une ville semble-t-il tombée aux mains des rebelles. Ils seront pris en otage et les renforts de l’armée impériale, venus à leur rescousse, échapperont de peu au massacre grâce à l’action d’éclat et au sacrifice du porteur d’eau indien Gunga Din dont la suprême ambition était de revêtir l’uniforme britannique.

Analyse et critique

Suite à l’éclatant succès en 1935 du film de Henry Hathaway Les 3 lanciers du Bengale, toutes les grandes compagnies hollywoodiennes s’engouffrent dans ce sous genre spécifique du film d’aventure appellé à glorifier les exploits de l’Empire britannique aux Indes. La Warner produit La Charge de la brigade légère de Michael Curtiz en 1936, la Fox, La Mascotte du régiment de John Ford en 1937, et en 1939, c’est au tour de la RKO de succomber. Elle met à la disposition de Howard Hawks des moyens considérables afin qu’il réalise Gunga Din, une lointaine adaptation d’un poème de Kipling. Travaillant trop lentement au goût des producteurs, Hawks est "remercié" et c’est au jeune George Stevens qu’échoue la mise en scène de ce qui restera l’une des plus importantes mannes financières du studio. Et pourtant l’on sait aujourd’hui que George Stevens fut réputé tout au long de sa carrière pour sa méticulosité maladive et sa lenteur notoire !!! La RKO ne le regrettera cependant pas une seule seconde devant les bénéfices engrangés par le film.

Que nous aurions aimé ne pas avoir à le critiquer négativement, ce film qui a bercé notre jeunesse, l’un de ces films d’aventures qui nous avaient éblouis lors de leurs lointaines diffusions à la télévision du temps où seules deux chaînes officiaient. Mais il faut très vite déchanter, et ce, dès les premières scènes, la déception se poursuivant sans aucun temps mort jusqu’au dernier plan du fantôme de Gunga Din assez ridicule ! Force est de constater à cette nouvelle vision la médiocrité de ce classique abusif plombé par un scénario indigent à l’humour pachydermique, ce dernier venant même s’infiltrer dans les situations les plus dramatiques leur otant toute force ou ampleur. George Stevens fait ce qu’il peut pour sauver le film du naufrage artistique en essayant d’y inclure des cadrages assez recherchés (celui sur Joan Fontaine lors de sa première apparition). Mais ces plans tombant comme un cheveu sur la soupe au milieu d’un ensemble plutôt sclérosé, ces tentatives de formalisme se mettent à ressembler à des affèteries de mise en scène somme toutes assez inutiles ; et pourtant certaines autres séquences du début, comme celle de l’arrivée dans la ville fantôme, laissaient présager un tout autre résultat : Stevens montrait ici un certain talent dans son appréhension de l’espace. Nous ne pouvons donc sincèrement pas nier un certain savoir-faire technique au réalisateur car il maîtrise aussi assez bien la foule et l’imposante figuration qu’il a à sa disposition : les séquences en plan d’ensemble de l’armée britannique s’avancant au milieu de ces défilés impressionnants possèdent un certain souffle malheureusement aussitôt balayé dès que commencent les batailles ou bagarres, celles ci étant massacrées par un montage à l’emporte pièce et une partition guillerette de Alfred Newman qui vient couper tout effet.

Mais si ce film d’aventure est aussi fortement teintée des ingrédients de la comédie traditionnelle, il faut se rendre vite à l’évidence : toutes les scènes comiques sont d’une pénible lourdeur et l’interprétation ne fait rien pour aider à avaler la pillule. Cary Grant réussit même l’exploit de cabotiner encore plus que Victor McLaglen mais il le fait très mal : ses mimiques, cris et autres outrances sont vite ridicules et lassantes. Hawks avait réussi à canaliser ce cabotinage et en faire l’un des éléments les plus précieux de son délicieux L’Impossible M. bébé ; George Stevens, apparemment plus concerné par les scènes à figuration que par la direction d’acteurs, laisse faire à ces trois héros des pitreries éhontées à peines dignes d’Abbot et Costello : les gags de l’éléphant soigné par Victor McLaglen ou de l’intoxication d’une plante par un sirop sont proprement navrants. Si seulement cet humour avait été omniprésent pour dynamiter de l’intérieur les clichés inhérents à ce genre de films, cela aurait pu donner lieu à une œuvre iconoclaste mais entre temps, il nous aura aussi fallu subir des répliques comme celles-ci : "Je t’aime mais je suis avant tout soldat", "J’en ai soupé de l’armée mais pas de l’amitié", etc, qui finissent rapidement par nous le faire déconsidérer. Se voulant peut-être gentiment irrévérencieux, le film échoue là aussi et demeure une mauvaise bande de plus à la gloire de l’empire colonial britannique.

Outre Cary Grant, Victor McLaglen et Douglas Fairbanks Jr, le reste de la distribution est surtout constituée par Joan Fontaine, personnage féminin faisant ici office de potiche, et par Sam Jaffe (l’organisateur du casse dans Quand la ville dort de Huston) et Eduardo Ciannelli, respectivement dans les rôles de Gunga Din et du gourou de la tribu Thugs, qui nous désolent vraiment, les maquilleurs n’ayant pas fait des merveilles lorsqu’il s’est agit de les grimer en Hindou. Une belle idée cependant que celle de faire figurer l’écrivain Rudyard Kipling lors de la scène finale de l’hommage rendu au porteur d’eau héroïque.

Bref, ce monument de mauvais goût, contrairement à l’excellent 3 lanciers du Bengale de Henry Hathaway, manque totalement de finesse et de souffle épique, de rythme et de panache, de vigueur et de puissance dramatique. Il aura eu néanmoins le mérite d’inspirer Blake Edwards pour la scène initiale hilarante de The Party et vraisemblablement ou inconsciement Steven Spielberg qui, pour Indiana Jones et le temple maudit, a dû se souvenir des séquences du pont suspendu et de la cérémonie rituelle des Thugs. Une bien maigre consolation qui cependant ne peut pas endiguer ce sentiment de tristesse devant cet émerveillement de jeunesse bafoué par notre regard adulte et par notre acuité critique. A signaler aussi que cette même histoire donnera lieu à deux remakes d’une égale médiocrité : Trois troupiers de Tay Garnett et transposée dans le Far West : Les Trois sergents de John Sturges.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 13 février 2003