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Critique de film
Le film

Guet-apens chez les Sioux

(Dakota Incident)

Partenariat

L'histoire

Attention spoilers dès le début ! Trois cambrioleurs s’enfuient dans le désert après avoir pillé une banque. En chemin, afin que le partage soit plus juteux, Rick (John Doucette) demande à Frank (Skip Homeier) de liquider leur chef, John Banner (Dale Robertson). Frank refuse mais Rick n’hésite pas ; les deux hommes laissent John pour mort ; mais ce dernier n’a en fait pas été touché et, après avoir parcouru 50 miles à pied, arrive dans la petite ville de Christian Flats où il retrouve ses deux complices. Il abat Rick en duel mais accorde une chance à Frank de s’en tirer en le laissant filer sans armes et en lui disant de ne plus se trouver sur son chemin. Puis la vie reprend dans la cité, sous la menace constante des Cheyennes repartis sur le sentier de la guerre. De nombreux habitants attendent la diligence qui se rend à Laramie, mais celle-ci arrive avec ses occupants massacrés par les Indiens. Malgré les risques encourus, six passagers décident néanmoins d’effectuer le voyage et prennent place à bord : un sénateur (Ward Bond) venu sur place pour tenter de convaincre les habitants qu'une solution pacifique est envisageable quant au problème indien ; une saloon gal (Linda Darnell) à la recherche de son imprésario qui s'est fait la malle avec ses gages ; l'accompagnateur musical et protecteur de la charmante jeune femme (Regis Toomey) ; un chercheur d’or (Whit Bissell) pensant avoir trouvé un filon ; un personnage énigmatique et taciturne (John Lund) qui tourne autour de Banner d'une étrange manière ; et enfin Banner qui, convaincu par la chanteuse, accepte de les conduire. Mais les Indiens sont en embuscade et notre petit groupe va bientôt se trouver piégé dans le lit asséché d’une rivière...

Analyse et critique

Parmi les contributions au cinéma les plus célèbres du méconnu Lewis R. Foster, il faut surtout signaler l'idée du sujet original de Mr. Smith au Sénat (Mr Smith Goes to Washington) de Frank Capra ; ce qui nous le rend d'emblée très sympathique ! Dans la première édition de leur livre 30 ans de cinéma américain, Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon avaient écrit à propos de cet obscur réalisateur ce court mais surprenant éloge : "Heureux les cinéphiles qui ont connu Foster." Et là, on se dit que même si son nom ne dira aujourd’hui certainement rien à une immense majorité de cinéphiles, il gagnerait à être connu et reconnu. Après le plaisant El Paso, il signa pour sa deuxième incursion dans le genre le réjouissant L’Aigle et le vautour (The Eagle and the Hawk), deux westerns avec en tête d'affiche John Payne, qui sera par la suite l’un des acteurs fétiches d’Allan Dwan pour une collaboration justement illustre. Les producteurs William H. Pine et William C. Thomas arborèrent fièrement leur surnom de "The Dollar Bills" à l’occasion de la sortie l’année suivante du Dernier Bastion (The Last Outpost) qui fut un succès inattendu. Trop superficiel et sans véritable enjeu dramatique, sans rien qui ne sorte franchement du lot à part le "ton Daniel Mainwaring" qui fait mouche au moins durant la première partie, ce nouveau western de Foster était sinon désagréable loin de valoir les deux précédents. Il est d’ailleurs passé totalement inaperçu en France. Dakota Incident en 1956 - l’un des derniers fleurons du studio Republic Pictures - allait s’avérer d’un tout autre niveau, une série B très curieuse et au final sacrément enthousiasmante.

Après quatre films vus, on peut commencer à dégager les caractéristiques principales ainsi que les points communs entre tous les westerns de Lewis R. Foster, ce qui en fait, sinon un auteur, un peu plus que le tâcheron que certains ont cru y voir. Ce qui distingue principalement ces quatre westerns est avant tout une richesse d’écriture des personnages, une originalité tapie au sein des situations a priori les plus convenues, ainsi que des dialogues bien plus recherchés que la plupart de ceux des productions de ce type. Que ce soit Lewis R. Foster lui-même, Daniel Mainwaring ou ici le moins connu Frederick Louis Fox, ils donnent à tous leurs personnages l’occasion de nous délivrer des répliques savoureuses voire parfois un langage bien plus soutenu que la moyenne. Et tout cela fait que l’on a l’impression en les visionnant être tombés sur des westerns de séries B plus adultes que beaucoup d'autres. De plus, ici, l'intrigue du film prend à deux reprises un virage à 180 degrés comme si les auteurs avaient voulu nous proposer trois westerns pour le prix d’un. Il faut savoir qu’à partir de maintenant, ceux qui voudront garder toutes les surprises intactes pour une éventuelle vision devront se rendre directement au dernier paragraphe afin de ne pas subir de spoilers.

La première demie heure narre la vengeance d’un homme laissé pour mort par deux ex-complices et qui, après une longue marche pour parvenir à la première petite ville, met à exécution son plan de représailles à l'encontre de ceux qui l'ont trahi. Nous aurons ainsi eu droit au bout de seulement un tiers de film - alors que ce genre de séquence est habituellement réservé au climax final - à un traditionnel duel en pleine rue ainsi qu’à un geste de mansuétude assez étrange envers le personnage interprété par Skip Homeier. Le mystère sera levé un peu plus tard alors qu’on le trouvera mort baignant dans son sang - une image assez forte d’autant que le procédé Trucolor accentue la puissance du rouge vif -, Banner ne l’ayant pas tué comme son autre acolyte du simple fait qu’il s’agissait de son frère.

En à peine 25 minutes nous aurons presque eu l'impression d'assister à un western entier, très bien écrit et très rondement mené. Nous en aurons profité pour faire connaissance avec d’autres personnages qui vont à leur tour avoir une grande importance pour la suite de l'intrigue. Une séduisante et désirable saloon gal tout de rouge vêtue - et là, encore une fois, le Trucolor fait des merveilles - constamment suivie par son arrangeur qui fait en même temps office de garde du corps puisque tous les hommes ont des vues sur elle. Une femme n'ayant qu'une idée en tête, partir à la recherche de son agent qui lui a dérobé ses gages, prête à tout pour avoir une place dans la diligence, dévoilant par exemple sans pudeur ses magnifiques jambes pour donner sa jarretière comme prix au responsable des transports dans le but de le "corrompre". Un chercheur d’or pensant être tombé sur un filon. Un homme énigmatique et taciturne - John Lund n’a pas une ligne de dialogue pendant 20 minutes - dont la double identité sera révélée après le premier tiers du film. Un sénateur new-yorkais humaniste envoyé dans cette contrée par le gouvernement pour trouver une solution pacifique au problème indien, pour persuader les habitants de la région qu’une coexistence paisible est possible ; un homme sincère mais qui rencontre de plus en plus d’opposition au vu de la situation catastrophique dans laquelle sont empêtrés les habitants de la région, sans cesse en danger depuis que les Cheyennes ont repris le sentier de la guerre. L’arrivée de la diligence et de ses occupants tous massacrés - y compris femmes et enfants - ne va pas arranger les affaires de l’homme politique, qui a de plus en plus de mal à convaincre ses compagnons de route. Et au spectateur de penser se trouver devant un western qui ne donne pas le beau rôle aux Indiens puisque les protagonistes principaux eux-mêmes (Linda Darnell et Dale Robertson) n’en parlent régulièrement avec mépris que comme des sauvages sanguinaires. Premier virage de l’intrigue : malgré les dangers qu’ils encourent, ce petit groupe réuni décide de repartir avec la diligence jusqu’à Laramie, le western de Foster faisant penser alors à un "Stagecoach-like" .

Durant une vingtaine de minutes, nous allons voyager au sein des paysages désertiques de Red Rock Canyon State Park avec néanmoins quelques transparences - pas trop mal intégrées - dues surtout au faible budget du film. Les relations entre les personnages s’étoffent, les dialogues s’avèrent toujours aussi délectables et les premiers mouvements de caméra qui révèlent la menace indienne perchée au sommet du canyon sont extrêmement efficaces même si attendus. Puis de Stagecoach nous passons à Fort Bravo - sans évidemment que le film de Foster n’atteigne les sommets de ces deux chefs-d’œuvre du genre signés John Ford et John Sturges - avec les roues de la diligence qui cassent, ses occupants sont alors obligés de se réfugier dans l’anfractuosité d’un lit de rivière desséché alors que les Indiens les encerclent, et décident de mettre en place un blocus faisant que les assiégeants seront désormais privés d’eau et de nourriture. La dernière demi-heure se révèlera donc être un huis clos en plein air avec beaucoup de morts de part et d’autre, des personnages qui confrontés au danger vont montrer leurs vrais visages, jusqu’à un final surprenant mais néanmoins crédible et moralement très satisfaisant sans être moralisateur. Après que le sénateur s'est fait transpercer de flèches alors qu’il essayait de délivrer son message de paix aux Indiens, nous aurions pu croire que décidément les auteurs prenaient fait et cause pour ceux qui ne croyaient pas en une solution pacifique. C’était sans compter sur ce triple retournement de situations : alors qu’il agonise, le politicien, croyant toujours dur comme fer à une entente possible, excuse encore la brutalité de ceux qui l’ont mortellement blessé en disant que son discours n’a pas été compris mais qu’il aboutira un jour sur du positif ; Banner - seul survivant masculin du petit groupe décimé - sera incapable de tuer l’Indien qui venait pourtant de l’attaquer violemment, lui laissant la vie sauve pour aller dire à son peuple que les hommes blancs étaient capables de clémence ; enfin, les Indiens eux-mêmes viendront offrir aux deux survivants des chevaux afin qu’ils puissent poursuivre leur "voyage". Le couple ainsi formé regrettera que le sénateur n’ait pas pu assister à ce geste qui lui aura donné raison. Et pour finir sur une autre note optimiste, le bandit décide d’aller non seulement rendre l’argent à la banque mais également de blanchir le nom du caissier qui avait été jugé coupable du larcin et qui était recherché à sa place. De superbes dernières séquences et absolument pas mièvres !

D'autres plaisirs agréables nous sont offerts, dont un érotisme de bon aloi dû évidemment à une Linda Darnell qui aura rarement été aussi belle ainsi que des répliques pleines de sous entendus, des antihéros aux réactions imprévisibles - il faut avoir vu le dédain avec lequel Dale Robertson passe devant Linda Darnell qui vient de trébucher en pleine rue, lui renvoyant même son chapeau tombé à terre à l’aide d’un virulent coup de pied -, un message pro-Indien qui arrive au moment où on ne l’attendait plus, un Ward Bond à total contre-emploi, quelques belles fulgurances comme ces flèches enflammées qui viennent de nuit mettre le feu à la diligence, une bagarre assez violente dans une mare de boue nouvellement formée, pas mal d’humour durant la première partie avec notamment la séquence au cours de laquelle Dale Robertson prend un bain dans un abreuvoir à chevaux et où il s’excuse ironiquement devant Linda Darnell de ne pouvoir se lever pour la saluer comme la bienséance l’exige... Autre heureuse surprise : un casting de très bon niveau parfaitement bien dirigé par le cinéaste : Linda Darnell - la Chihuahua de My Darling Clementine de John Ford, choisie en lieu et place d'Anne Baxter et qui s’en tire remarquablement bien pour l’une de ses dernières apparitions à l’écran -, Dale Robertson toujours aussi convaincant dans le genre - tout autant que Sterling Hayden initialement prévu pour le rôle - tout comme John Lund - un peu le même style de visage qu'Audie Murphy, mémorable dans bien des films dont The Woman They Almost Lynched d'Allan Dwan -, Ward Bond, Whit Bissell, John Doucette, Regis Toomey ou Skip Homeier. Parmi les points négatifs : des figurants peu convaincants en Indiens, un budget minime qui se ressent parfois et quelques trous sans gravité au sein d'un scénario globalement très satisfaisant.

Si sur la forme la réalisation manque certes un peu d’ampleur et de souffle, Foster assure néanmoins très correctement son travail avec une efficacité et un souci d’authenticité très honorables, se reposant aussi beaucoup sur la qualité du scénario et des dialogues brillants et spirituels, sur le talent de ses interprètes, la beauté de la musique - qui, parfois illustrative, flirte souvent avec celles des mélodrames avec un lyrisme de bon aloi - et de la photographie du grand chef opérateur Ernest Haller... Une très jolie surprise dont nous aimerions grandement qu’un éditeur de galettes numériques se penche sur le cas.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 19 août 2017