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Critique de film
Le film

Gribiche

L'histoire

A Paris, le petit Antoine Belot, surnommé Gribiche, trouve le sac d’une riche veuve américaine, Madame Maranet, et le lui rapporte. Celle-ci, touchée par l’honnêteté de l’enfant qui vit seul avec sa mère, veuve de guerre, décide de l’adopter pour lui donner une bonne éducation, telle qu’elle la conçoit...

Analyse et critique

En 1925, une bonne partie des metteurs en scène et acteurs russes a quitté la compagnie Albatros à Montreuil pour travailler, entre autres, au studio de Billancourt. Alexandre Kamenka se tourne alors vers la jeune génération de metteurs en scène français comme Jacques Feyder et René Clair pour donner un second souffle à la société.

Le précédent film de Feyder, L’Image (1925), n’a pas eu le succès escompté et Françoise Rosay, son épouse et fidèle collaboratrice, cherche un nouveau sujet. Elle tombe sur le livre de Frédéric Boutet, Gribiche, et le lui propose. Le film sera également important pour elle car il lui permet pour la première fois d’apparaître dans un grand rôle à l’écran. Jusqu’à présent, Françoise, malgré son expérience d’actrice de théâtre et de cantatrice à l’opéra, n’avait joué que les figurantes dans les films de son époux. On peut ainsi la voir dans Têtes de femmes, femmes de tête (1916) en invitée autour d’une table ou dans Crainquebille (1922) en cliente dans un magasin de chaussures. Il faut dire que l’on a décrété qu’elle n’était pas photogénique. Pour son rôle d’Américaine d’un certain âge, elle se brunit légèrement les cheveux avant de les recouvrir de paillettes argentées. Et soudain, comme elle le dit, « J’ai attiré l’attention des opérateurs qui jusque-là ne me regardaient même pas. » (1)

Pour le rôle de l’enfant, Jacques Feyder n’a pas besoin de chercher bien loin. Quelques années plus tôt, il avait découvert Jean Forest sur la place du Tertre, à Montmartre, parmi d’autres enfants jouant tel un petit Gavroche. Forest a joué successivement dans deux films de Feyder, Crainquebille (1922) et Visages d’enfants (1923) où il réussit une des plus belles caractérisations d’enfant-acteur de l’histoire du cinéma. Suite à la mort de sa mère, les Feyder s’occupent de lui comme s'il était leur propre fils.

Gribiche se veut une étude de société et de mœurs. Le petit Gribiche ne vit pas dans la misère avec sa mère mais ils sont loin d’avoir le train de vie de Madame Maranet. Tout cela est visible, sans qu’il soit besoin de le souligner, grâce aux décors de Lazare Meerson. Ce directeur artistique d’origine polonaise, qui a influencé et formé beaucoup de décorateurs français, eut une carrière bien trop courte suite à son décès à l’âge de 41 ans. Cependant, chacune des œuvres sur lesquelles il a travaillé est marqué de son empreinte reconnaissable entre toutes. Pour ce film de Feyder, il contraste le mobilier néo-Renaissance de la mère de Gribiche avec le luxe Art Déco de la maison de Madame Maranet. L’enfant découvre soudain que la classe sociale d’une personne peut être déterminée par la manière dont on utilise sa serviette de table. Doit-on en mettre un coin dans son col ou la poser sur ses genoux ? Au fur et à mesure de son évolution, l’enfant va réaliser que ses certitudes n’en sont pas. Si l'on met sa serviette dans son col, c’est pour éviter de se tacher en mangeant des escargots.

Selon Françoise Rosay, le film a été tourné en 30 jours et 15 nuits. Le tournage a donc été très rapide pour un film de cette longueur. Le film contraste habilement intérieurs en studio et de nombreuses scènes tournées dans les rues de Paris. Le petit Gribiche habite avec sa mère dans le quartier de Grenelle et se promène sous le métro aérien, alors que Madame Maranet habite un hôtel particulier dans les beaux quartiers résidentiels aux rues plantées d’arbres.

Ce conte moral montre que la charité la mieux intentionnée est pavée d’erreurs. Madame Maranet pense faire le bien en emmenant cet enfant qu’elle trouve déshérité, selon ses propres critères, pour en faire un parfait petit bourgeois. Gribiche voit son existence réglée comme sur du papier à musique. Obligé de se lever aux aurores, il doit pratiquer le sport, prendre des douches et des bains, suivre les cours de ses précepteurs seul à la maison et aller faire une promenade hygiénique avec sa gouvernante anglaise. Cette succession de contraintes lui pèse de plus en plus. En plus de l’affection de sa mère qui lui manque terriblement, il est coupé des enfants de son âge. Comme Mary Pickford dans Poor Little Rich Girl (Pauvre petite fille riche, 1917) de Maurice Tourneur, il n’a pas le droit d’aller jouer dehors avec d’autres enfants. Il ne lui reste comme ami que le chauffeur de la maison qui lui fait découvrir la mécanique. De son côté, Madame Maranet adore exhiber ce petit Gavroche qu’elle a sauvé du dénuement. Elle raconte à ses amis comme elle l’a rencontré fortuitement. Son histoire, qui est récurrente dans le film, prend une tonalité parfaitement caricaturale au fur et à mesure du récit. Elle finit par décrire une masure infâme, digne des pires mélodrames, où Gribiche vit en haillons avec sa mère. L’aspect caricatural est souligné par le jeu excessif des acteurs.

L’enfant s’enfuira finalement de sa prison dorée le jour du 14 Juillet pour aller retrouver sa mère. Leur séparation n’était finalement qu’un malentendu. Il pensait qu’il était un obstacle au remariage de sa mère alors que son nouveau beau-père va lui ouvrir les bras. Le conte a une fin heureuse. Madame Maranet sera suffisamment intelligente pour comprendre son erreur et aider le petit garçon à distance, sans le séparer de sa mère.

Comme toujours chez Jacques Feyder, la direction d’acteurs est d’une grande subtilité. Le petit Jean Forest est déluré, naturel et spirituel. Françoise Rosay impose sa haute silhouette avec son charisme et son talent remarquable de comédienne. Les seconds rôles sont tenus par d’excellents acteurs comme Alice Tissot, en gouvernante anglaise pincée.

Un superbe film de Feyder qui est enfin disponible dans une magnifique copie avec une excellente partition.

(1) Françoise Rosay, La Traversée d’une vie (Robert Laffont, 1974) p. 117.

© images: La Cinémathèque française

En savoir plus

La fiche IMDb du film

La restauration de Gribiche (Bifi.fr)

"Gribiche" dans le catalogue des collections de la Cinémathèque française

"L'aventure Albatros" sur le site de la Cinémathèque française

Par Christine Leteux - le 20 juin 2013