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Critique de film
Le film

Golgotha

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Analyse et critique

Après trois réussites aussi bien publiques que critiques - Poil de carotte, Allo Berlin... ici Paris et La Tête d'un homme - Julien Duvivier enchaîne avec deux films (Le Petit roi et Le Paquebot Tenacity) bien en deçà des attentes qu'il a suscitées, avant de faire un petit retour en grâce avec son adaptation de Maria Chapdelaine. Une carrière en dents de scie donc mais qui révèle en Duvivier un bourreau de travail, le cinéaste achevant quatre films en l'espace de deux ans (1933/1934). Il a à peine terminé un film qu'il travaille déjà sur le suivant et c'est ainsi, tout juste revenu du tournage de Marie Chapdelaine qui l'a entraîné dans le Grand Nord canadien, qu'il démarre celui de Golgotha qui le conduit cette fois en Algérie.

On ne peut qu'être surpris de voir Julien Duvivier derrière la caméra de cette Passion du Christ « tout cul-cul » comme le déclarait son interprète, Robert Le Vigan. Duvivier n'est pas (plus) croyant et la noirceur de son univers correspond assez peu à ce projet biblique. On imagine donc que c'est la pari du tournage qui lui a fait accepter cette commande du chanoine Joseph Reymond. Car avec ses imposants décors fabriqués en Algérie et sa foule de figurants, la réalisation de ce Golgotha constitue alors l’événement du cinéma français. De fait, le résultat à l'écran est une réussite et les mouvements de foule ainsi que les décors impressionnent encore aujourd'hui.


Jean Perrier fait construire les décors à Fort-de-l'Eau, à une quinzaine de kilomètres d'Alger. Des bâtiments énormes, l'enceinte de la ville et, surplombant le tout, la tour Antonia qui atteint trente-sept mètres de hauteur. Des maquettes vont tout de même être utilisées à de nombreux moments, ainsi que des toiles peintes, mais on peut voir derrière la fabrication de ce décor en dur la volonté de Duvivier de chercher un certain réalisme, tout comme son envie de démontrer la grandeur d'un cinéma français capable de se mesurer aux productions hollywoodiennes. Le film s'ouvre ainsi sur un large panoramique offrant une vue de Jérusalem. Certes, il s'agit à cet endroit d'un fond peint, mais l'ambition est bien présente comme en témoigne la musique claironnante de Jacques Ibert (qui par ailleurs ne fait pas dans la dentelle avec une partition assez pompière).


La réussite visuelle du film tient aussi beaucoup au dynamisme de la mise en scène de Duvivier, qui ne se contente pas de filmer en plans d'ensemble mais plonge dans la marée humaine. Sa caméra mobile se déplace au cœur de la foule et l'usage des gros plans conférent un sentiment de vérité à la reconstitution historique. On oublie les figurants et l'on voit un peuple passant de la ferveur à la haine. Duvivier réussit de nombreuses scènes, et pas des moindres : l'arrivée en ville de Jésus, son chemin de croix, sa crucifixion, utilisant des moyens cinématographiques forts - parfois trop appuyés cependant - comme la caméra subjective ou des accélérés sur les nuages.


Pour interpréter le Christ, Duvivier choisit Robert le Vigan avec qui il a déjà tourné par trois fois. L'acteur n'a de l'aveu de ses proches plus toute sa tête et ce rôle démesuré ne va pas arranger les choses. Harry Baur est appelé pour jouer Hérode et Duvivier surprend son monde en confiant le rôle de Ponce Pilate à Jean Gabin. Si on s'est beaucoup moqués de le voir déambuler en jupette courte, son interprétation toute en retenue surprend et le comédien parvient à donner une véritable personnalité à son personnage, à nous faire croire en ses doutes et ses choix.


Le choix de Gabin est symptomatique de la volonté de Duvivier de dépoussiérer le sujet et d'éviter la bondieuserie facile. Le chanoine Reymond partage cette vision, tout comme Le Vigan qui rêve d'un Jésus « contraire à l'image et non pommadé ». De fait, il joue ce rôle avec beaucoup de simplicité et de sobriété. Et la mise en scène de Duvivier, malgré quelques excès, joue la même carte. Le cinéaste cherche tout le temps à rester à hauteur d'homme et s'intéresse plus à l'aspect politique et social de l'histoire qu'à ses implications mystiques et religieuses.

Sur ce dernier plan, Duvivier se situe dans un habile entre-deux, ne faisant de Jésus ni le fils de Dieu ni un fou ou un imposteur. Le cinéaste s'attarde en fait sur tout ce que sa présence provoque autour de lui : les trahisons, les lâchetés, la versatilité de la foule... Même dans une "bondieuserie", Duvivier ne se refait pas. L'image d'une foule haineuse - qui pousse Ponce Pilate à condamner Jésus, assiste à sa torture par ses geôliers et bien sûr se rend au spectacle du chemin de croix - montre la peur de Julien Duvivier face aux attroupements humains, à la bêtise et à la cruauté qui s’accroît encore lorsque l'homme se fait meute. Le cinéaste reviendra à cette image de l'humanité de manière encore plus terrible et radicale dans Panique.


Duvivier privilégie la noirceur à l'empathie et à l'émotion, et se cantonne à une description sèche des événements. De même, il ne se livre jamais à une quelconque mystique ou poétique, si bien que la presse catholique verra dans le film la vision d'un laïque... Ce qui n'empêchera pas le cinéaste d'être fortement critiqué par une partie de la presse de gauche. Dès le tournage, alors que l'on ne sait rien du résultat final et des partis pris du réalisateur, Duvivier devient la cible de la presse anti-catholique avec au premier rang Henri Jeanson dans Le Canard enchaîné. Outre la bondieuserie du projet, on reproche au cinéaste d'exploiter la main-d'oeuvre algérienne et de faire garder les quelques quatre mille figurants par des soldats armés, ce dont le cinéaste se défend.

A Paris, pendant les tournages des intérieurs, une violente querelle éclate entre Duvivier et le journaliste Bertrand de Jouvenel, venu assister au tournage et livrant un article ironique au magazine Vu. Duvivier s'en émeut et la publication de sa réponse va pousser Jouvenel à le provoquer en duel. Les deux hommes vont désormais échanger par témoins interposés (Harry Baur et Charles Vildrac pour Duvivier, Pierre Dominique et Henri Jeanson pour Jouvenel), mais personne sauf le journaliste ne croit en ce duel (il veut un combat à l'épée et torse nu, Duvivier lui oppose un duel à la hache d'abordage !) et l'affaire va finalement être enterrée par un procès-verbal de carence signé des quatre témoins. Mais la presse aura eu de quoi s'amuser pendant plusieurs mois...

On aura donc plus parlé dans la presse de l'époque d'histoires annexes que du film en lui-même et Golgotha va rapidement faire partie des œuvres oubliées de Duvivier. C'est bien dommage car par son parti pris d'une description froide et circonstanciée des événements, par son refus de reprendre l'imagerie catholique traditionnelle et son rejet du mystique, le film s'avère assez surprenant. Duvivier oppose à la commande des choix radicaux, conférant au film sa singularité mais aussi sa limite, Golgotha manquant de chair et d'âme et se déroulant assez mécaniquement sans parvenir à véritablement nous passionner. On parlera donc plus d'une curiosité dans la filmographie du cinéaste que d'une véritable réussite. Mais c'est déjà beaucoup au vu d'un tel sujet !

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Par Olivier Bitoun - le 30 septembre 2016