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Critique de film
Le film

Furyo

(Merry Christmas, Mr. Lawrence)

L'histoire

Dans un camp de prisonniers, sur l’île de Java, tenu d’une main de fer par le Capitaine Yonoi. Jack Celliers, un officier britannique, sème le trouble en s’opposant à l’autorité japonaise.

Analyse et critique


Passé une période créatrice intense s’étalant durant toutes les années soixante jusqu’au début de la décennie suivante (en gros jusqu’à Une petite sœur pour l’été) pendant laquelle il fut un des fers de lance de la Nouvelle Vague japonaise - période où, grâce notamment au soutien à la production de l’ATG (Art Theater Guild), il jouit d’une liberté quasi totale lui permettant toutes les expérimentations -, Nagisa Ôshima à l’instar de Shohei Imamura s’éloigne du cinéma et de la fiction pour réaliser une série de documentaires pour la télévision (genre qu’il connaît et maîtrise par ailleurs très bien). C’est grâce à des fonds français injectés par Anatole Dauman, au travers de sa maison de production Argos films, qu’il revient au cinéma pour réaliser le film qui allait lui assurer la notoriété internationale en même temps que déclencher tous les scandales, à savoir L’Empire des sens présenté au Festival de Cannes en 1976, qui sera suivi deux ans plus tard de L’Empire de la passion. Cette ouverture à une co-production occidentale va entraîner un changement progressif dans le style d’un réalisateur dont l’œuvre, comme le dit bien Max Tessier, se sera révélée jusque là « foncièrement japonaise dans son discours thématique et formel. » (1)


Cette évolution se radicalisera encore dans le film suivant, qui nous intéresse ici, produit par l’anglais Jeremy Thomas (l’homme derrière Le Cri du sorcier de Jerzy Skolimowski ou Eureka de Nicolas Roeg). Furyo marque un tournant dans la filmographie d’Ôshima pour diverses raisons. Inspiré du livre The Seed and the Sower de Laurens Van Der Post (2), il est le premier film que le réalisateur tourne hors du Japon, en l’occurrence sur l’île de Java (3), qui plus est avec des stars internationales au casting. Il avait jusque-là, comme le dit encore Tessier, toujours insisté sur la nécessité pour lui de tourner au Japon. Le livre de Van Der Post, composé de trois récits, avait séduit le cinéaste en ce qu’il ne décrit pas comme de nombreux autres ouvrages nippons le seul point de vue japonais sur la problématique et qu’il va « bien au-delà des faits », « s’occupe autant des pensées et des sentiments » et surtout « observe les Japonais beaucoup plus profondément que d’autres livres. » (4) C’est l’occasion également de mettre en opposition des cultures et des valeurs excessivement différentes sans pour autant abandonner une thématique qui le suit depuis le début de sa carrière, à savoir faire une analyse critique des travers de son peuple et de son pays.


« C’était une nation d’anxieux. Ils ne pouvaient rien faire individuellement. Alors, ils sont devenus fous collectivement. » (5)

Le film représente également une ouverture de son cinéma à « l’autre », à l’étranger. Mis à part la problématique des Coréens au Japon abordée plusieurs fois, notamment au travers de La Pendaison ou du Retour des trois soulards, et le sort des minorités catholiques dans Le Révolté, le réalisateur avait peu abordé « l’étranger ». Le Piège avec son prisonnier américain parlait plutôt de racisme primaire mais n’avait pas la nuance apportée par les récits de Van Der Post.


Le choc des cultures, le réalisateur l’évoque d’entrée de jeu au travers de deux scènes clés. La première est la scène de punition du Coréen sodomite où Lawrence, convoqué comme témoin, s’interpose face à la cruauté de Hara et la logique des codes d’honneur japonais. « On n’a pas vu un véritable Japonais si on n’a pas assisté à un Hara-Kiri. » « Je ne veux pas voir ça. Vous voulez me faire haïr les Japonais ? » lui répondra Lawrence. La seconde étant le procès de Celliers à Batavia notamment au travers du dialogue avec Iwata : « Un soldat japonais ne donnerait pas de faux nom. Un soldat japonais ne se laisserait pas prendre... »

Il est d’ailleurs troublant et éclairant de mettre en parallèle ce thème du film avec un incident relayé par Paul Mayersberg et repris dans le livret présent avec cette édition vidéo. Celui-ci, invité dans un restaurant coréen avec les collaborateurs d’Ôshima, dut gérer leur animosité. En incitant Ôshima à couper dans un scénario qui faisait à l’origine 300 pages et déroulait l’action en flash-back, il avait influencé le maître et lui avait fait changer d’avis. Or, au Japon, l’idée même de contredire le maître est inconcevable : pour les collaborateurs d’Ôshima, le scénariste exerçait une influence inacceptable. Dans un même ordre d’idée, de par son attirance pour Celliers, celui-ci exerce une influence sur Yonoi et l’incite à une faiblesse tout aussi inacceptable. « Je suis moins sentimental que le Capitaine Yonoi » dira son remplaçant en enterrant le Britannique, faisant allusion à la clémence dont celui-ci avait malgré lui fait preuve, du fait de son attirance refoulée pour Celliers.


De l’avis même de Paul Mayersberg, l’homosexualité n’est pas au centre du récit. Elle n’est d’ailleurs abordée frontalement que lors de la scène d’ouverture avec le viol du prisonnier hollandais. Mais le trouble, l’attirance que va ressentir Yonoi pour Celliers (magistralement joué par Sakamoto lors du lent zoom/travelling au procès à Batavia) vont le précipiter vers sa perte. En période de guerre, d’éloignement, la frustration sexuelle est le terreau parfait pour les amitiés viriles. Dans ce contexte, Yonoi, issu d’une famille aristocratique comme Celliers, ne peut qu’être attiré par cet Anglais fier au port altier mais qui derrière son assurance semble cacher une fêlure. Britannique interprété de surcroît par un acteur « trop beau », « C’était l’ange dont le film avait besoin » dira Ôshima à Louis Danvers. (6) Pour Yonoi subissant son rôle de chef de camp à l’écart des combats (7), il est comme une révélation. Ôshima l’avoue : « Ce qui m’intéresse, ce sont les phénomènes de rencontres et les attirances inexplicables. » Celliers jouera de cette attirance pour semer le trouble dans le camp dans une démarche gratuite et parfois à la limite autodestructrice, chacune de ses actions provocatrices ne pouvant de toute évidence le mener que vers une inéluctable conclusion.


Même si, du propre aveu d’Ôshima, son film parle de la guerre (8), à aucun moment le film ne sera une charge directe contre celle-ci. Elle n’est que le prétexte, la toile de fond, un état dont découle l’existence d’un camp et des règles qui le régissent. Ce sont ces règles qu’Ôshima va dénoncer. Plus que l’absurdité de la guerre, Ôshima préfère dénoncer les circonstances qui vont pousser les hommes à agir parfois contre leur nature et à s’opposer, et cela au-delà des différences culturelles. A ce sujet, Lawrence dira à Hara : « Vous êtes victimes d’hommes qui croient avoir raison tout comme autrefois, vous et le Capitaine Yonoi étiez convaincus d’avoir raison. En vérité, bien sûr, personne n’a raison. »


Si Furyo ne s’élève peut-être pas au niveau de certains chefs-d’œuvre passés du cinéaste, il n’en reste pas moins un très grand film traversé de fulgurances. Le cinéma d’Ôshima étant d’habitude plus cérébral que porté sur les émotions (L’Empire des sens étant un monument de froideur clinique dénué de tout sentiment), il est même surprenant de voir le cinéaste tourner des scènes profondément émouvantes. Ôshima n’aura d’ailleurs jamais été aussi près de l’humain et des émotions que dans la superbe scène de confession entre Lawrence et Celliers, dans leurs cellules respectives. Filmée à hauteur d’homme, au plus près des acteurs, cette scène, essentielle si l'on veut comprendre le comportement autodestructeur et suicidaire de Celliers, compte probablement - avec le dernier dialogue entre Lawrence et le sergent Hara en 1946 - parmi les séquences les plus touchantes de tout le cinéma d’Ôshima. On pourra regretter le jeu parfois un peu raide de Ryuichi Sakamoto (qui signe ici une partition inoubliable) face à un David Bowie impérial comme souvent. Mais à côté des deux "vedettes", ce sont surtout les "seconds rôles" (qui ne le sont pas tant que cela) que l’on retiendra : Tom Conti, dans le rôle titre tout de même, et Takeshi Kitano qui ouvrent et concluent tous les deux le film. Plus que tous les autres personnages, ils sont le noyau humain du film, faillibles, prisonniers à leur façon des circonstances, mais profondément humains. Sir Laurens van der Post dira du film : « C’est le seul film que je connaisse à ne pas exploiter le drame et les horreurs de la guerre, et à en dégager les racines et la signification profonde de l’esprit humain. »

 

(1) « Oshima reste un personnage unique dans l‘histoire du cinéma japonais, même contemporain, dont il aura contribué plus que tout autre à secouer le poids du passé par une œuvre novatrice, souvent insaisissable, outrageusement personnelle, fascinante par ses excès même, et surtout foncièrement japonaise dans son discours thématique et formel » -  In Le cinéma japonais au présent - Max Tessier - Edition Lherminier page 95.
(2) 
Ecrivain originaire d’Afrique du Sud né en 1906 et décédé en 1996. Son livre partiellement autobiographique, The Seed and the Sower décrit son expérience en tant que prisonnier de guerre dans un camp japonais en 1942. L’adaptation se fera en collaboration avec Paul Mayersberg qui avait déjà signé le scénario de 
The Man Who Fell to Earth de Nicholas Roeg et signera également celui d'Eureka.
(3) Ce sera cependant la Nouvelle-Zelande qui accueillera le tournage.
(4) Ôshima interviewé par Tony Rayns dans City Magazine (août 1983), cité dans Nagisa Ôshima de Louis Danvers et Charles Tatum Jr - Edition des Cahiers du Cinéma p.196.
(5) John Lawrence à Jack Celliers.
(6) Cité dans Nagisa Ôshima de Louis Danvers et Charles Tatum Jr - Edition des Cahiers du Cinéma p. 198.
(7) « Ce rôle déshonorant leur permet en même temps de se révéler réceptifs à la personnalité de certains ennemis comme Lawrence et Celliers, voire d’éprouver pour eux une certaine attirance. » Nagisa Ôshima dans une interview à Louis Danvers pour Le vif - Cité dans Nagisa Ôshima de Louis Danvers et Charles Tatum Jr - Edition des Cahiers du Cinéma p.200.
(8) « Il y a trois thèmes dans mon film : la guerre, le choc entre deux cultures, orientale et occidentale, et aussi l’attirance d’un homme pour un autre » - Nagisa Oshima dans un entretien avec Samuel Fuller dans le cadre du Festival de Cannes 1983 (présent sur le DVD TF1 Cidéo paru en 2000).

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Par Christophe Buchet - le 30 juin 2017