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Critique de film
Le film

Freud, passions secrètes

(Freud)

Partenariat

L'histoire

Le jeune Sigmund Freud se rend à Paris pour rencontrer le professeur Charcot, dont les travaux sur l'hypnose l'intéressent depuis longtemps. Revenu à Vienne, il poursuit ses propres recherches, malgré l'opposition de son entourage. Seul le docteur Breuer le soutient et l'encourage dans ses recherches. Au contact de patients névrosés, Freud découvre le rôle prépondérant de la sexualité dans les mécanismes de l'inconscient et, malgré la désapprobation collective de ses collègues psychiatres, en vient à élaborer une théorie sur l'origine sexuelle des névroses.

Analyse et critique

C'est lorsque, chargé par le gouvernement américain, en 1946, de filmer la prise en charge des blessés traumatiques par une équipe de psychiatres que John Huston, selon ses propres mots, a la « révélation de l'inconscient » et de sa prégnance indéniable dans notre vie psychique. Ce n'est pas innocemment qu'il nomme ce documentaire Let There Be Light et qu'il envisage déjà, après cette expérience et malgré la censure dont il fut victime, de consacrer un film aux découvertes freudiennes. En 1958, il s'en remet à l'autorité intellectuelle d'un Jean-Paul Sartre pour scénariser cette grande aventure de l'esprit, dont il n'ignore pas lui-même l'importance considérable. Cependant, comme il fallait probablement s'y attendre, les ambitions intransigeantes de M. Sartre ne purent s'accorder aux attentes d'un large public et la collaboration finit par avorter. Huston reprit alors lui-même l'écriture du scénario, aux côtés de Wolfgang Reinhardt, et, en 1962, sortit sur les écrans Freud, passions secrètes. Personne, excepté John Huston, n'aurait pu fomenté un projet tel que celui-là et le mener aussi magistralement à son terme. C'est un film qui reflète sa vision personnelle, celle qu'il s'est faite de l'homme, de sa quête et du lien qui les unit, à travers les écrits et témoignages qui nous sont demeurés. Huston n'éprouve que du respect, et de l'admiration, pour cet explorateur singulier qui, malgré le rejet de tout un monde, n'a pas abandonné sa responsabilité de savant et son devoir envers tous ces malades réprouvés par le sens moral. La singularité du film l'a peut-être laissé dans l'ombre des grandes adaptations, et des grands films de genre, pour lesquels John Huston est le mieux connu, mais ce Freud, auquel le réalisateur tenait tant, mérite sans conteste une place de choix dans cette filmographie géniale.

La volonté de Huston n'est pas d'interroger le mythe Freud, les controverses sur sa sexualité ou l'intégrité de ses recherches, mais d'illustrer la naissance d'une intuition révolutionnaire, extrême et dangereuse, qui ne laissa pas indemne l'homme derrière le savant. Il est convaincu des bienfaits, de l'importance clinique de la psychanalyse, et partage sûrement l'espoir d'éclaircir, de porter au jour les mécanismes obscurs qui causent tant de violence. En introduction, une voix off, sur fond cosmique, insiste à grand renfort de solennité sur le pas décisif franchi par Freud, aux côtés de Darwin et de Copernic, dans l'abolition des prétentions humaines - la fameuse troisième blessure narcissique. De même, en conclusion, une voix off dénonce notre manque d'attention à l'égard de Freud, et notre ignorance fondamentale quant à ce qui régit nos désirs. Autant le dire, ce n'est pas la mise en perspective la plus subtile, et elle apparaît en contradiction totale avec un scénario nettement plus nuancé, beaucoup moins retentissant. Il n'y a pas chez Huston de parti pris pour Freud, d’idolâtrie du génie, cela lui ressemblerait très peu. Il y a mieux, il y a une fascination sincère pour l'aventure vertigineuse qui a conduit un savant, un homme, à engager la pensée sur une pente qui n'est plus la sienne, à prendre ce risque-là, ce risque qui dépasse la seule aspiration au savoir. Tout le film est imprégné de cette attirance mystérieuse, du courage d'observer ce qui inquiète, outrage ou révulse le sens commun et l'ordre moral, et l'on ressent clairement dans la mise en scène, dans le projet même de réaliser ce film, le respect d'un grand homme pour un autre.

Les critiques, à la sortie du Freud, passions secrètes, ont comparé le rythme du film à celui d'une intrigue policière, où symboles et lapsus sont autant d'indices laissés par le criminel, l’événement traumatique, que l'enquêteur doit s'attacher à démêler, à relier pour parvenir à la résolution, soit, ici, la cause de la névrose. L'analogie fonctionne très bien, et l'on pense notamment aux films noirs qui ont intégré les découvertes de la psychanalyse, comme La Maison du Docteur Edwardes, mais on risque peut-être, en s'en tenant à cette comparaison, de réduire l'enjeu propre à cette histoire, l'enjeu biographique de cette enquête-là qui n'est ni criminelle, ni purement scientifique. Huston montre d'abord, dans la première partie du film, un Freud enthousiaste, passionné de savoir et résolu à accomplir de grandes choses. Il n'a pas la pudibonderie de ses collègues bourgeois et n'impose à sa volonté de savoir aucune limite morale ; dès lors, agacé par ses collègues rétrogrades, il décide de partir à Paris écouter les enseignements de Charcot sur les comportements hystériques. Cette première appréhension de l'inconscient le fascine, et il décide consacrer ses recherches à cette part ignorée du psychisme humain. Il reçoit le soutien d'un éminent psychiatre, le Docteur Breuer, qui l'encourage à continuer à ses côtés dans cette direction nouvelle. Cependant, après un entretien sous hypnose avec un patient, un jeune aristocrate ayant agressé son père, il décide brutalement d'interrompre ses recherches et de revenir à une psychologie moins expérimentale. Cette rupture est très signifiante, et Huston insiste particulièrement dessus. Que s'est-il passé auprès du jeune aristocrate ? Qu'est-ce qui a effrayé à ce point le jeune savant pour qu'il renonce momentanément à son désir de savoir, à sa vocation de savant qui semblait indéfectible ?

C'est tout simplement le premier contact de Freud avec l'intuition qui fondera sa première théorie de l'inconscient, le complexe d'Oedipe. Bien sûr, Huston donne sa propre interprétation de l'événement, du moment où l'idée prit germe, dans l'esprit de Freud, qu'il y avait, derrière les comportements hystériques, un problème de sexualité infantile, un fond incestueux. D'ailleurs, le choix de montrer un Freud littéralement terrorisé par ce qu'il entrevoit, devant ce jeune homme qui s'éprend sous hypnose du corps imaginaire de sa mère, est d'une remarquable intelligence. Cette mise en scène dément l'image d'un Freud obsédé sexuel, trop heureux de salir, par ces théories, la pudeur publique ; au contraire, ce Freud-là abandonne ses recherches quand il commence à percevoir ce bas-fond pulsionnel, cette immoralité des premiers désirs. Le savoir n'épargne pas le savant et, tout comme le physicien ne peut constater l'infinie étendue spatiale sans que naisse en lui la précarité de sa propre place, le jeune psychiatre qu'était Freud, enthousiaste à l'idée d'étendre le champ de la connaissance, n'a pu approcher l'arrière-salle obscure du psychisme sans pénétrer lui-même dans cette obscurité menaçante.

Malgré une santé précaire, et des déboires coûteux, Montgomery Clift livre une performance remarquable et donne au nom Sigmund Freud une incarnation étonnante, si loin du portrait laissé par la postérité du patriarche respectable. La vie de Freud est la continuation assidue d'une conviction passionnée, c'est celle d'un savant dédié à l'importance de ses recherches. Or c'est l'émergence de cette "passion secrète", le titre du film, qui intéresse Huston et qui se découvre avec limpidité dans le regard illuminé de Montgomery Clift, dans ce regard qui fascine, aussi intensément présent que mystérieusement absent. A ses côtés, Susannah York laisse parfaitement transparaître, sous ses traits tantôt malicieux tantôt tourmentés, toute la confusion informe du désir, son anarchie et sa douleur. Leurs séances, alternant séquences oniriques et interrogatoires musclés, sont le fil conducteur du récit, tortueux et obsédant, qui ne cesse de creuser encore un peu plus les découvertes freudiennes, de clarifier la réalité du fond pulsionnel.

Au-delà d'une réalisation impeccable, le film marque visuellement par le confinement de l'action dans des décors toujours similaires, lieux intimes ou publics du quotidien bourgeois, une répétition qui sied parfaitement à sa trame psychologique. Il n'y a pratiquement aucun événement, et Huston insiste sur cette nullité au lieu de la travestir par de fausses péripéties ; elle est cruciale pour souligner le contraste entre ce quotidien banal et le péril intérieur, les abysses où le conduit sa quête de savoir. De plus, s'insèrent parmi ces rituels de nombreux souvenirs et visions surréalistes, qui attestent des méandres de notre psychisme et de l'invraisemblable complication du désir. Ces deux facettes de la réalité humaine, consciente et inconsciente, leur entrelacement, leur vie conjointe, tout cela est représenté avec beaucoup de justesse, et l'on ne peut que se réjouir d'une telle ambiguïté dramatique, si fidèle à son sujet.

Encore une fois, l'intention de Huston n'est pas de montrer un savant génial mais un homme engagé tout entier dans la quête, infiniment retorse, d'un savoir vital, d'une lumière précieuse dont il ressentait, plus que tout autre, le besoin urgent. Et cette théorie tant décriée, ce complexe d'Oedipe à l'écoute duquel une salle entière de savants viennois s'indigne, Huston, en illustrant son origine et les conflits intérieurs qui ont mené à ses conclusions, ne la présente certainement pas comme la théorie générale de l'inconscient mais, tout au contraire, comme la mise en forme théorique d'un tourment individuel, celui de Freud, et du reflet que lui renvoie sa patiente Cecily, comme le peu d'intelligibilité auquel un effort scientifique et humain ait pu parvenir. Peu importe l'universalité d'une telle théorie, ou la valeur scientifique, ce qui intéresse avant tout Huston, c'est l'acharnement d'un homme à s'avancer hors du connu, à côtoyer le mystère et ses dangers, en ignorant les injures et le rejet collectif de tous les hommes. Freud, nous dit John Huston, c'est aussi le courage de ne pas ignorer ses démons et de les affronter sans relâche, justement à cause de l'horreur qu'ils nous inspirent. Il faut admirer l'audace, l'intelligence et le grand respect qui seuls ont pu donner à un projet aussi hasardeux, aussi inattendu, la qualité d'un grand film.

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Par Sebastien Vient - le 21 septembre 2017