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Critique de film
Le film

Frère de sang

(Basket Case)

L'histoire

Duane, un jeune homme renfermé fraîchement débarqué à New York, se promène dans les bas quartiers de la 42ème Rue, un étrange panier sous les bras. Dans celui-ci se terre Belial, une boule de chair purulente tout en crocs qui se plaît à déchiqueter ses victimes. Si Duane protège cette créature informe, c’est qu’il s’agit de son frère siamois, arraché de sous son aisselle lors d’une opération chirurgicale clandestine avant d'être jeté dans un tas d'ordures. Profondément marqué par cette séparation, Duane continue à protéger son jumeau difforme et meurtrier, et la fratrie est bien décidée à se venger de ceux qui les ont séparés et notamment du praticien dont ils recherchent la trace dans les bas-fonds new-yorkais...

Analyse et critique

Chez Frank Henenlotter, le monstre est toujours un personnage à part entière. Belial est ainsi de prime abord une créature grotesque, vorace, un véritable monstre de série Z qui saute au visage de ses victimes pour les massacrer. Mais Henenlotter, tout en se refusant à nier sa nature sanguinaire, le charge peu à peu d’humanité. On découvre d’abord que Belial aime le kung-fu et les hamburgers, mais ce ne sont que les prémisses d'une véritable ré-humanisation qui voit ce monstre devenir une créature tragique hantée par sa séparation forcée avec Duane et son statut de paria. Rejeton difforme qui répugne même ses parents, Belial ne peut exprimer sa frustration (sexuelle notamment) et sa peur de perdre tout ce qui lui reste - son frère - que par la violence.


Henenlotter, entre deux scènes de massacre particulièrement sanguinolentes, prend son temps pour installer son couple de héros, ce qui fait de Basket Case un étrange film gore intimiste. Le réalisateur parvient à faire naître des sentiments entre un acteur de chair et d’os et une créature en plastique (inspirée très visiblement par Le Monstre est vivant de Larry Cohen), à nous faire croire à la relation ambiguë qui lie les deux personnages. C’est une autre constante de l’œuvre de Henenlotter où le monstre n’est pas une chose extérieure qui vient semer la mort et le chaos, mais un être pleinement intégré à l’histoire d’un héros qui, frère ou amant, devient complice des atrocités perpétrées : Bélial et Duane ; Brian et le phallus vorace Elmer avec qui il entretient une relation fusionnelle (Brain Damage, 1988) ; le docteur Jeffrey Franken, amoureux de sa créature constituée de membres de prostituées et de la tête de sa défunte femme (Frankenhooker, 1990)... Chez Henenlotter, le monstre est toujours un prolongement du héros, un double, une excroissance de sa personnalité. Il ne naît pas d'un ailleurs maléfique mais est l'expression physique d'un drame intérieur, d'une frustration, d'une psychose. Il est le fruit d'une société qui repousse à la marge tout ce qui est différent, dérangeant.



C'est ainsi que sous leurs aspects de bande d’exploitation "craspec", les films de Frank Henenlotter distillent une atmosphère presque mélancolique. Basket Case, première réalisation tournée pour un budget ridicule (10 0000 dollars pour un tournage en 16mm), est révélateur de la passion du cinéaste pour les monstres mais aussi pour les personnages décalés, détraqués, qui peuplent les quartiers pauvres de New York. Ce goût pour les bas-fonds lui vient de son apprentissage du cinéma dans les salles mal famées de la 42ème Rue de New York, quartier où il a d’ailleurs essayé de tourner son film avant d’abandonner l'idée, les badauds ne cessant de venir perturber un tournage déjà rendu difficile par le manque de moyens. Le tournage se déroule en grande partie dans un hôtel de passes et l'équipe doit constamment surveiller le matériel pour éviter qu'il ne soit volé. Le casting est à l'avenant, les acteurs tous amateurs étant souvent choisis dans la rue par le réalisateur.


Henenlotter réalise un film foutraque dans sa forme, se déchaînant dans les débordements gore (qui restent plus que soutenables, les effets spéciaux n’étant pas le point fort de ce film fauché). Mais si la réalisation et le rythme sont souvent plus qu’approximatifs, l’imagination tordue du cinéaste prend le dessus et le film emporte vraiment l’adhésion par son portrait quasi naturaliste des bas-fonds new-yorkais. Basket Case, film souvent glauque et dérangeant malgré un humour omniprésent, est l’œuvre d’un amoureux de bizarreries soucieux d’aborder avec sincérité aussi bien le genre horrifique que ce quart-monde qui n’a que peu droit de cité dans le cinéma américain des glorious 80's. Cet antidote aux produits formatés, moralisateurs et réactionnaires des studios - qui reprenaient alors les rênes d'un cinéma devenu contestataire avec le Nouvel Hollywood - aura quelque part marqué son époque et fait partie avec Street Trash de Jim Muro (1987) et Society de Brian Yuzna (1989) de ces titres emblématiques des vidéo-clubs qui savaient allier avec un certain génie provocation et satire virulente de la société américaine.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 30 août 2016