Menu
Critique de film
Le film

French Cancan

Partenariat

L'histoire

Danglard, entrepreneur de spectacles, se lance dans la rénovation d’un vieil établissement qu’il nomme le Moulin-Rouge. Il prend le pari de remettre à la mode un vieux quadrille, le Cancan, et de faire de Nini, jeune blanchisseuse, une danseuse vedette. Dans son projet, Danglard se heurte à la jalousie de Lola, une danseuse éprise de lui, aux revirements de son commanditaire et aux souteneurs de Montmartre.

Analyse et critique


Lorsque l’on voit inscrit sur l’affiche de French Cancan les noms de Jean Renoir et de Jean Gabin, il y a de quoi rêver. Le cinéma nous offre la réunion de l’un des plus grands metteurs en scène du cinéma français et de l’un de ses plus grands acteurs, dont la collaboration avait donné naissance près de vingt ans plus tôt aux Bas-fonds et surtout à La Grande illusion et à La Bête humaine, deux monuments du cinéma. Mais en 1954 les choses ont évolué. Renoir vient de rentrer en France et son statut a changé. Malgré la réussite artistique du Carrosse d’or, il n’a pas encore les moyens d’initier ses propres projets. C'est dans ce contexte qu'on lui confie le projet French Cancan qui devait initialement être dirigé par Yves Allegret, dont on imagine aujourd’hui difficilement qu’il ait pu diriger efficacement une œuvre aussi ambitieuse, malgré un talent certain, par exemple démontré avec Une si jolie petite plage. Quant à Gabin, il vient à peine de retrouver la lumière dans le sublime Touchez pas au grisbi après une longue traversée du désert, et récupère le rôle principal du film après le refus de Charles Boyer d'abord pressenti. Pour la seconde fois consécutive, Renoir se voit donc confier une œuvre de commande dont la pré-production a déjà commencé. Cerise sur le gâteau, le projet reprend avec un acteur principal vexé d'être un second choix, surtout derrière Charles Boyer qu'il déteste, et qui est avec Renoir au moment où le film se prépare. Comment créer un chef-d’œuvre dans ces conditions? Impossible ou presque, sauf si l’on s’appelle Jean Renoir. Le cinéaste vient de le prouver avec Le Carrosse d’or, il va en renouveler la démonstration.


Première étape : recentrer le film sur son personnage principal, Henri Danglard. Un homme volage, artiste sans le sou, qui se lance dans ce qui est probablement le dernier défi de sa carrière : la création du Moulin-Rouge en relançant la mode du passé, le Cancan, que l'on appellera désormais le French Cancan. Cette réécriture suppose la suppression de toute une partie du film initialement consacrée à Paulo, le compagnon de Nini, vedette du nouveau spectacle de Danglard, qui était initialement un ouvrier politiquement engagé dont les démêlés avec la police devaient être une autre trame du film et l'auraient probablement déséquilibré. Danglard devient donc le centre de gravité de French Cancan. Personnage fascinant, il passe d'une femme à l'autre avec légèreté, dépense l'argent des autres comme s'il était le sien, et surtout déborde d'idées. Il n'y a pas de frontière entre sa vie et le spectacle, entre sa vie et l'art. Sa vie est le spectacle, il a une idée par minute et découvre un talent à chaque coin de rue. Un peintre en bâtiment sifflote dans la rue, il l'embauche et en fait le Pierrot Siffleur ; il entend une femme chanter à sa fenêtre, il en fait une vedette de son nouveau spectacle qui chantera La Complainte de la butte entre les tables du Moulin Rouge. Homme de spectacle donc, être entier également, parfois maladroit dans sa relation avec les femmes mais qui assume ce qu'il est et souhaite réaliser ses rêves, Danglard est le double de Renoir l'artiste et de Renoir le séducteur, un rôle qui va comme un gant à un Gabin qui peut offrir le meilleur de lui-même, entre la vitalité de ses jeunes années et la figure tutélaire de ses rôles tardifs.


Autour de Danglard, une galerie de portraits comme seul Renoir sait les peindre. On retrouve une myriade de rôles, tous valorisés, du plus important au plus petit. French Cancan fourmille de personnages amoureusement sculptés par le cinéaste, comme dans chacun de ses grands films. Dans cette galerie de portraits, on retrouve les figures classiques renoiriennes, comme celle de la femme hésitant entre trois amants, Lola, interprétée avec beaucoup d'allure par María Félix, double de Christine de la Chesnaye et rappel de la Camilla du Carrosse d’or, ou celle d'un complice "populaire" au personnage principal, Casimir, qui peut évoquer Marceau par certains aspects. Ces personnages nombreux, mais tous dotés d'une existence propre, donnent une grande profondeur à French Cancan, cet aspect de mille-feuille propre aux films de Renoir qui nous content mille destins, comme mille propositions de film, toutes passionnantes. Parmi les beaux personnages on retient notamment celui du Prince Alexandre, formidablement touchant, auquel Renoir offre une magnifique scène au milieu de la salle vide du Moulin-Rouge, alors qu'il apprend que Nini aime en fait Danglard. La lumière disparait, les autres protagonistes également, le laissant seul, avec son pistolet, pour un suicide raté extrêmement émouvant. Et puis on a évidemment le personnage de Nini, interprété par une sublime Françoise Arnoul, innocente mais pas naïve, rêvant de succès, rêvant de s'extraire de son destin de blanchisseuse, symbole d'une volonté de transition sociale chère à Renoir. Elle est la belle amoureuse de Danglard, le rayon de soleil du film.


Si la trame du film est recentrée sur le spectacle, et conclue sur le discours de Danglard à Nini qui agit comme une déclaration d’amour à l’Art, Renoir n’en oublie pas pour autant le discours social qui imprègne l’ensemble de son œuvre. French Cancan est, comme beaucoup de ses films, une peinture des couches sociales de la société et de la perméabilité des frontières qui les séparent. Danglard évolue entre ces couches, tel Octave dans La Règle du jeu, ce qui ne peut que renforcer l’identification entre Henri Danglard et Jean Renoir. Il baigne dans un milieu bourgeois, voir noble. Ce milieu constitue l’essentiel de sa clientèle, et de ses bailleurs de fonds. Ceux-ci l’acceptent parmi eux car il est leur vitrine et leur conscience artistique, mais le moindre faux pas le remettra à sa place. Il dépend d’eux, l’inverse n’est pas vrai. Ainsi lorsque Danglard danse pour la première fois avec Nini, il paye immédiatement sa faute. L’humiliation de Lola, qui fait partie du milieu des financiers, provoque la rupture avec le baron Walter qui lui coupe les vivres, mesure de rétorsion qu’il sait utiliser dès que Danglard sort des clous. La position sociale de Danglard est instable, il occupe une place qui n’est pas naturellement la sienne et qui est le fruit des circonstances. En quelque sorte, une Grande Illusion... Le rêve de Danglard naît de cette situation. Constatant que les riches souhaiteraient s’encanailler sans risque, il conçoit un lieu, Le Moulin-Rouge, qui prendra place dans un quartier populaire, avec un spectacle populaire, et dans lequel on servira le meilleur champagne et où l'on écoutera les meilleurs musiciens. Un rêve presque réalisé lorsque se conclut film, puisque les deux classes sociales sont dans le public... Sans se côtoyer de trop près tout de même. Nini rêve aussi. Elle rêve de réussite, elle rêve de ne plus être blanchisseuse. Elle rêve surtout d’être reconnue, refusant l’amour du Prince pour celui de Danglard et pour les feux de la rampe. Son ascension se termine triomphalement, elle est sortie du rang mais, tout au long du film, Renoir laisse planer la menace avec le personnage de Prunelle, ancienne danseuse vedette devenue clocharde. Ce personnage, remarquablement dessiné et formidablement attachant, a certainement connu la même trajectoire que Nini et a vécu le destin d’Icare. Cette image, sans jamais entraver la légèreté du film, reste toujours présente, comme un rappel à l’ordre à ceux qui voudraient trop facilement faire bouger les lignes. Cette lecture sociale, sous-titre de la trame principale, s’inscrit dans une dynamique historique. Par la reconstitution d’une époque, mais aussi par la présence au détour d’un dialogue de faits historiques et politiques. On parle dans French Cancan de la montée de Boulanger, que Lola souhaite ardemment, nouvel écho à La Règle du jeu, on parle de l’alliance avec la Russie, on voit Paris se construire... La fantaisie de Renoir, présentée comme une comédie musicale, s’inscrit dans une dynamique sociale et historique bien réelle, à l’image de ses plus grandes œuvres.


Seconde étape de la création d’un chef-d’œuvre : créer une esthétique. French Cancan est certainement l’un des plus beaux films français tournés en Technicolor, peut-être l’un des plus beaux films en couleur tout court également. Tout y est féérique et le film transporte le spectateur par son esthétique. Chaque scène semble avoir sa couleur, et donc son ambiance, comme autant de tableaux travaillés par un maitre. French Cancan parle de l’Art et pour le faire, Renoir ne choisit pas de reconstruire une époque en visant le réalisme, mais en essayant de recréer  la vision artistique qu’en ont eu les peintres, jolie mise en parallèle des arts de la scène et des arts plastiques. Certaines scènes sont d’ailleurs des tableaux. La plus évidente, c’est celle qui se déroule sous l’arbre entre le Prince Alexandre et Nini : la caméra est presque figée, le mouvement s’arrête, nous sommes projetés dans une toile de maitre. Ces effets sont le produit d’une sublime photographie, valorisant les couleurs vives qui expriment la gaieté et la joie de vivre du film. Entièrement filmé en studio, French Cancan donne pourtant une illusion de vérité. Une volonté affirmée de restituer la réalité de la vie de l’époque a guidé les choix de Renoir et de Max Douy, son décorateur : les marches des escaliers sont en grès véritable, on filme des ouvriers en train de placer de vrais pavés sur la route, en toute situation le cinéaste s’efforce d’inclure du réel dans son tournage, dans l’espoir de recréer le véritable Montmartre, celui de son enfance. Mais cette vérité n’est pas terne, elle n’est pas datée. Elle est au contraire éclatante, vivante, presque rêvée, et l’atmosphère qui s’en dégage est celle d’une féérie, à l’image des grandes comédies musicales américaines.


Dans cette esthétique, Renoir peut exprimer au mieux son style. On retrouve son gout pour les longs plans, ceux qui laissent au mieux s’exprimer l’acteur et se développer les personnages, ceux qui permettent à l’action principale et aux évènements secondaires de s’enchevêtrer, de ne jamais figer le récit, d’insuffler de la vie dans le film. A l’image de ses plus grandes réussites, on ressent dès la première vision que French Cancan regorge de ces pistes secondaires, de ces innombrables détails qui font le sel et la particularité des œuvres du Patron. Le film n’est ainsi pas recroquevillé sur le destin de ses personnages principaux, il vit et eux aussi peuvent vivre, donnant corps à la sensation que l’on ne suit pas un simple récit mais une tranche de la vie d’hommes et de femmes, d’un quartier, d’un monde en perpétuel mouvement. French Cancan est un film extraordinairement rythmé, sans temps mort, un film qui respire mais qui respire très vite et qui donne envie de dévorer la vie à grande vitesse. C’est également l’un des sens du dernier discours de Danglard : on ne le verra jamais en pantoufles devant la cheminée, il faut agir pour vivre et si possible agir pour l’art et le divertissement. L’apothéose de ce mouvement, c’est évidemment le Cancan final. Vingt minutes d’une folie totale. Les danseuses ne tiennent pas en place, le public ne tient pas en place, Danglard a beau essayer mais ne tient pas en place et le spectateur est pris d’une terrible envie de sauter de son siège. Vivre, c’est la première morale de French Cancan, vivre sans se soucier du lendemain et réaliser ses rêves même si l’on peut risquer la ruine ou la déchéance de Prunelle. Il faut vivre tant qu’il en est encore temps et profiter de chaque chose, même d’un croissant pour tout déjeuner lorsqu’on n'a plus le sou comme le font Danglard et sa troupe.


Renoir a ainsi transformé cette œuvre de commande en un film personnel, parfaitement inscrit dans son œuvre immense. Il crée un bijou plastique et rythmique difficilement égalable, et fait de Jean Gabin son alter ego dans un rôle sublime, un des plus atypiques et des plus réussis de sa carrière. En deux films, le cinéaste a su faire de son retour en Europe une réussite artistique exceptionnelle, faisant la preuve que le maître de l’avant-guerre n’avait rien perdu de son talent. Si la suite de sa carrière, toutefois loin d’être honteuse, ne le rapprochera plus de tels sommets, la preuve est définitivement faite : il est l’un de nos plus grands cinéastes. Les jeunes cinéastes français qui s’apprêtent à prendre le pouvoir ne l’oublieront pas en faisant bientôt de lui la figure tutélaire de leur révolution cinématographique.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 11 janvier 2016