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Critique de film
Le film

Freaks - la monstrueuse parade

(Freaks)

Partenariat

L'histoire

Le cirque de Madame Tetrallini accueille en son sein une troupe de freaks - sœurs siamoises, homme-tronc, femme à barbe, microcéphales, nains, hermaphrodite... - que la compagnie exhibe de ville en ville au cours de ses spectacles. Eux, dont le monde "normal" ne veut pas, ont trouvé dans ce cirque un refuge et ils forment une famille unie et solidaire. Ils subissent cependant les moqueries de quelques membres de la troupe et même la veulerie de certains. Ainsi le nain Hans qui se retrouve manipulé par Cléopâtre. La gracieuse trapéziste se joue en effet de lui en faisant semblant d'être tombée sous son charme. Amante du colosse Hercule, elle est en fait bien décidée à mettre la main sur la fortune de ce riche héritier venu d'Allemagne. Mais les freaks veillent...

Analyse et critique

Films disparus, amputés, biographie remplie de zones d'ombres et de réinventions... Tod Browning, l’œuvre comme l'homme, restent encore assez mal connus. Mais un seul film suffit parfois pour transformer un réalisateur quasi inconnu (1) en légende. Et dans le cas de Tod Browning, ce film c'est assurément Freaks.

Browning est un réalisateur plutôt apprécié de la Universal et de la MGM, les deux studios pour lesquels il a eu le loisir de tourner. Il est efficace, termine ses films en temps et en heure, faisant même parfois faire quelques économies aux producteurs. Comme en sus ses films marchent plutôt bien, il est considéré comme un bon élément. Et pourtant, il ne cesse de signer des bizarreries, des films souvent dérangeants, pervers même, bien loin des canons établis des studios. La critique cinéma américaine ne goûte d'ailleurs guère aux propositions souvent radicales et sombres du cinéaste, et le temps passant elle se fait de plus en plus dure à son encontre.

Heureusement, Browning peut compter sur le soutien d'Irving Thalberg. Les deux hommes se sont rencontrés en 1920 à la Universal sur The Virgin of Stamboul. Lorsque le jeune producteur entre à la MGM dont il devient vice-président, Browning le suit. Sous sa houlette, Browning s'épanouit. Les deux hommes rencontrent le succès en 1925 avec Le Club des trois, qui rapporte six fois sa mise et permet au cinéaste non seulement d'être grassement payé mais aussi d'être considéré comme une valeur sûre du studio malgré l'étrangeté de ses films et son goût prononcé pour la noirceur. Après un rapide passage à la Universal où il signe Dracula - succès public phénoménal -, Browning revient à la MGM. On est en 1931 et le studio concurrent fait florès dans le genre fantastique en sortant coup sur coup Frankenstein et Dracula. Irving Thalberg veut surfer sur la vague et produire rapidement un film d'horreur maison. Il jette son dévolu sur le roman Spurs de Tod Robbins et en confie l'adaptation à Willis Goldbeck (Le Sergent noir, L'Homme qui tua Liberty Valance) en lui demandant simplement de lui rendre un scénario effrayant. Thalberg est renversé par ce qu'il lit, écœuré... mais aux anges : il a son film d'horreur. Et il n'aura pas un monstre, mais des monstres : les freaks !

Thalberg en propose la mise en scène à Browning. Celui-ci est l'homme de la situation : il vient de donner son grand succès horrifique à la Universal, son goût pour le morbide s’accommode parfaitement au script et, pour couronner le tout, il connaît parfaitement le monde du cirque. En effet, à 16 ans, amoureux d'une danseuse, Browning a fui le foyer familial pour s'engager dans un cirque. Il travaille comme bonimenteur, assistant d'un magicien, avant de monter son propre numéro d'enterré vivant. Pendant une quinzaine d'années, il va ainsi parcourir les routes américaines en occupant divers postes, proposant des numéros de clown ou de contorsionniste. Bref, Thalberg ne pouvait rêver meilleur candidat.

Le studio, quant à lui, voit d'un mauvais œil ce projet et Thalberg doit lutter pour parvenir à imposer cette histoire que les pontes de la MGM trouvent aussi morbide qu'amorale. Myrna Loy est approchée, mais elle refuse le scénario qu'elle trouve offensant. Victor McLaglen (qui a joué dans Le Club des trois) et Jean Harlow (que Browning a dirigée dans Iron Man en 1931) déclinent également, refusant de jouer avec des phénomènes de foire. La seule actrice confirmée sera donc Olga Baclanova. Et ce sera pour elle un tournage éprouvant. (2)


 

Pour incarner les freaks, Browning fait venir de partout ses acteurs : des sœurs siamoises, un homme-tronc, une femme à barbe, des microcéphales, des nains, une femme sans bras, un hermaphrodite... et cette monstrueuse parade déferle sur le studio. Louis B. Mayer est proprement terrifié en les voyant parcourir les plateaux et il décide de stopper net la production du film pour couper court aux plaintes des employés et des acteurs qui affluent sur son bureau. Thalberg sait heureusement se montrer persuasif et le film parvient in extremis à se faire. Le studio impose toutefois à Browning de parquer ses freaks. On met à leur disposition des logements spéciaux et une tente est montée pour qu'ils ne se rendent pas à la cantine du studio. Seuls les nains Daisy et Harry Earles (qui a joué dans Le Club des trois) et les sœurs siamoises Hilton - des stars - ont le droit de se rendre à la cantine. (3)

Thalberg est constamment derrière Browning pour qu'il puisse mener à bien son film. Car les tensions sont loin d'être apaisées et les financiers de la Côte Est, alertés par des malveillants qui veulent absolument l'arrêt de film, menacent à leur tour de stopper le tournage. Mais Thalberg tient bon et permet au cinéaste de boucler son film avec un budget qui plus est assez confortable. C'est que le tournage est long et compliqué, Browning tournant essentiellement de nuit et passant de longues heures à essayer de faire parler ses freaks, souvent en vain car plusieurs d'entre eux sont mentalement très limités. Thalberg est un producteur hors norme, très loin de l'image de l'amateur de golf et de mondanités de ses confrères. Le fait qu'il soit atteint d'une maladie cardiaque chronique n'est peut-être pas sans rapport avec le fait qu'il se sente proche des personnages abîmés de Browning.

Une fois le montage terminé, Thalberg va devoir encore se battre pour sauver le film. Les premiers retours des spectateurs sont en effet très mauvais et le producteur se retrouve contraint de remonter le film. Il fait couper des scènes et surtout modifie la fin, faisant passer le métrage de 90 à 64 minutes. Mais ce nouveau montage n'est pas prêt pour la première au Fox Theatre de San Francisco et c'est l'unique fois que la version d'origine de Freaks aura été montrée. Et c'est un succès phénoménal ! La salle étant au courant du nouveau montage, elle annonce que ce sera la seule possibilité de voir le film non censuré et le public se rue à la séance, la file d'attente faisant le tour du pâté de maisons ! Mais passé ce succès ponctuel, la sortie va s'avérer très difficile. Thalberg assure un grand nombre de copies mais la critique se fait si virulente que le film n'est même pas programmé dans plusieurs grandes villes américaines et disparaît de l'affiche trois mois après sa sortie. Les choses sont tout aussi compliquées à l'export et Freaks ne passera la censure britannique qu'en 1963 ! Malgré cet échec commercial, Thalberg continuera à soutenir Browning. Mais sa disparition en 1936 (à 37 ans) va jouer pour beaucoup dans la décision du cinéaste de mettre un terme à sa carrière. Il ne tournera plus qu'un film en 1939, Miracles for Sale, avant de tirer définitivement sa révérence.

Mais revenons à Freaks en lui même, film qui peut être vu comme l'aboutissement de la carrière du cinéaste, comme un concentré de son cinéma. Un cinéma toujours profondément lié à l'idée du corps. Chez lui c'est le corps qui compte, qui parle, qui raconte. Corps immortel (Dracula, La Marque du vampire), corps changeant (Lon Chaney jouant plusieurs rôles, comme dans L'Oiseau noir et sa sidérante métamorphose du méchant Dan en bon évêque), corps miniaturisés (Les Poupées du diable)... : cette question de l'incarnation est centrale dans son œuvre. Les corps mutilés sont également légion dans son cinéma. En particulier celui de Lon Chaney : mari d'une femme adultère qui perd l'usage de ses jambes dans West of Zanzibar (1928), faux manchot épris d'une femme refusant tout contact physique qui finit par se trancher réellement les bras pour conquérir le cœur de la belle (L'Inconnu) ; on le retrouve également défiguré dans Where East Is East et The Road to Mandalay ou encore amputé des deux jambes par un médecin dans The Penalty. Les personnages de Browning sont toujours amputés de quelque chose : absence de sens moral, d'empathie, amour perdu ou refusé, abandon, mort d'un être proche... Et cette incomplétude se traduit le plus souvent par un handicap physique.

Ce serait cependant un raccourci que de dire que le corps chez Browning est le prolongement de l'âme, de ses tourments intérieurs ou de sa monstruosité. On ne peut le réduire à cela, il a sa vie propre. Parfois, c'est le corps qui influe sur l'âme des personnages et les transforme, comme si leur intériorité était conditionnée par leur incarnation. Cette incarnation peut aussi être fausse, mensongère, et une âme noire peut revêtir une apparence d'ange. La monstruosité intérieure ne se prolonge pas dans le corps. Elle peut avancer cachée, masquée. Un corps juvénile et désirable peut cacher une monstruosité intérieure. C'est bien sûr le cas dans Freaks où les monstres ne sont pas les "bêtes de cirque" mais bien la belle Cléopâtre, la blonde sans cœur, et son amant musculeux. En vertu de la morale communément admise, c'est Cléopâtre l'être amoral, anormal, et non les freaks pourtant rejetés car ils ne répondent pas à la norme. Le film énonce certes une évidence, mais à l'époque elle n'était pas forcément partagée par tous. Les cadres de la MGM refusaient bien de voir ces « animaux humains » circuler librement dans leur studio.


De même, la monstruosité ne fait pas forcément ange. Les personnages difformes, mutilés de ses films se laissent souvent portés par leurs pulsions, leur libido, leur appétit de revanche, leur désir de vengeance. Le sexe est ainsi omniprésent dans le film, Browning multipliant les allusions, comme il n'a d'ailleurs cessé de le faire dans ses oeuvres antérieures. La vengeance est quant à elle au cœur de bien des films de Browning et elle atteint une forme paroxystique dans Freaks. La belle et désirable Cléopâtre, poursuivie sous la pluie par les monstres du cirque, traînée dans la boue et transformée en gallinacée grimaçante, donne l'une des séquences les plus traumatiques du cinéma d'avant guerre. Cette vengeance, c'est celle des freaks, frustrés et humiliés par la sournoise trapéziste. Mais c'est aussi celle du cinéaste, comme si en humiliant ce personnage il s'attaquait au canon de la beauté hollywoodien. Browning était en effet très aigri par le système des studios, et notamment par ses deux années passées à la Universal. Tous ces films célébrant l'argent, le luxe, la beauté le dégoûtaient et en transformant Cléopâtre en monstre, c'est comme s'il détruisait sciemment cet idéal féminin célébré par les studios mais aussi par toute la presse people. Avec ce climax horrifique, Browning réduit en cendres ce glamour hollywoodien célébré partout ailleurs. Quant à l'argent, cet autre idéal américain, il a toujours été dans son œuvre objet de corruption de l'âme, la cause de tous les malheurs. L'avarice, la jalousie, la cupidité qui conduisent à la damnation. Lui-même vivait très simplement et fuyait les mondanités. Une vie en accord avec ses films.

Les personnages de Browning sont souvent doubles, indéfinissables. Dans Freaks, l'androgyne amoureux d'Hercule le convoite des yeux. Mais comme le dit l'un de ses camarades au colosse : « Elle t'aime, mais pas lui. » Un être qui en contient deux, deux êtres qui ne font qu'un (les sœurs siamoises)... tout est possible dans l'univers du cinéaste. La question du vrai et du faux est ainsi constamment rebattue par Browning. Ce n'est pas pour rien qu'il a tourné une dizaine de films avec Lon Chaney, « l'homme aux mille visages », réceptacle parfait pour son obsession des faux-semblants. Browning est un ancien bonimenteur et contorsionniste et le monde du cirque est toujours son monde, même après être devenu réalisateur à Hollywood. Le spectacle, le faux, la représentation sont ainsi au cœur de ses préoccupations. La Marque du vampire est à ce titre emblématique, avec un retournement de situation qui introduit soudain le monde du spectacle dans l'histoire fantastique. Ce thème, on le retrouve de film en film, de la fausse décapitation de La Morsure à sa dernière réalisation, Miracles for Sale, qui questionne les artifices et les illusions. Les trucages, l'escamotage le passionnent. Plus encore, il aime jouer avec le public sur sa place de spectateur, sur sa croyance dans le spectacle.

Freaks, malgré le fait qu'il se déroule dans un cirque, ne joue pas sur l'illusion et la représentation. Il n'en demeure pas moins que la question de la position du spectateur y est incontournable. Si le film consistait juste à évoquer la "beauté cachée des monstres" ou à montrer a contrario que la monstruosité se cache sous la beauté, bref que le physique ne reflète rien de l'intériorité, le film ne provoquerait pas le trouble qui en fait encore aujourd'hui l'une des œuvres les plus marquantes de l'histoire du cinéma. C'est que Browning propose quelque chose de bien plus ambigu, et c'est ce qui confère au film sa richesse et même une bonne dose de perversité.

Pendant toute la première partie, Browning filme de façon presque documentaire le quotidien des freaks. On assiste à la vie de la troupe, à l'accouchement de la femme à barbe, aux fiançailles des sœurs siamoises. Le film semble donc ainsi aller tranquillement vers sa morale : les monstres qui se révèlent plus humains que les soit-disant humains. Tout est normal, on emboîte le pas, on ne peut qu’acquiescer. D'un côté les pauvres freaks, rejetés ou exploités à cause de leur physique. De l'autre la veulerie humaine incarnée par Cléopâtre, calculatrice et vénale. Le véritable monstre du film, on a compris.

Mais on l'a dit plus haut, Browning ne cesse de travailler sur les faux-semblants et s'applique à mettre du sable dans cette belle mécanique moralisatrice. Déjà, le cinéaste a un rapport ambigu à ses acteurs. C'est ainsi qu'il déclare dans le Los Angeles Times : « Vous ne pouvez pas prévoir les réactions d'un freak. La plupart sont idiots, anormaux et irresponsables. Ils se mettent à s'énerver parfois et tentent de se calmer en mordant la personne à côté d'eux. Je me suis fait mordre un jour. » Pas exactement le genre de choses que l'on s'attend à entendre en pleine campagne promotionnelle !

On peut se dire que c'est parce que lui-même est dénué de toute compassion à leur égard qu'il les filme aussi naturellement. Il ne les regarde pas avec bienveillance mais simplement comme des hommes. Ils peuvent être violents, colériques, lubriques, animés par un désir de vengeance... Ce ne sont pas des créatures souffrantes de Dieu, mais des êtres humains avec leurs défauts. Mais il y a quelque chose d'autre. La façon dont les freaks sont mis en scène par Browning provoque un malaise, une gêne, parce que le cinéaste ne cesse en fait d'en faire des objets de spectacle. On ne s'habitue jamais vraiment à ce défilé tératologique. On est fasciné, dérangé, jamais neutre par rapport à ce que l'on voit à l'écran. On peut être subjugué par les prouesses de l'homme-tronc se roulant puis s'allumant une cigarette, mais on reste dans le domaine de la représentation, du spectacle.

On n'est jamais à égalité avec les freaks. On ne fait pas partie de leur monde, ni eux du nôtre. C'est aussi la spécificité de l'univers du cirque, de cette population nomade, sans attaches, qui vit à l'écart et est toujours en représentation. Une communauté qui est le fou du roi d'une société toute entière. Les freaks ont leurs propres codes, leurs propres lois, leur monde. Et ce monde, le spectateur n'en fait pas partie. Ils peuvent nous inviter à les rejoindre - « One of us ! » crient-ils pour fêter le mariage de l'écuyère Cléopâtre et du nain Hans - mais cet appel bienveillant cache une malédiction. Browning n'abolit jamais la frontière qui nous sépare d'eux. C'est ainsi que l'on ne peut se reposer tranquillement sur notre bonne conscience en voyant le film. Le cinéaste ne nous ménage pas cette place, il nous laisse dans celle du spectateur. Dans celle de celui qui vient au spectacle.

Ainsi, au début du film, un présentateur annonce le clou de son spectacle. On ne voit pas alors le monstre décrit par le bonimenteur de foire, juste une femme qui hurle et s'enfuit. Le monstre, on le verra à la toute fin et c'est bien là la perversité de Browning : faire malgré tout de la monstruosité un enjeu du film, un générateur de suspense. Alors qu'en surface il défend un discours qui serait que les vrais monstres sont les humains, il fabrique du spectacle avec eux. Il a promis à Thalberg un film d'horreur, et c'est ce qu'il lui offre in fine. Freaks est un mélodrame, un conte moral... mais aussi une fable horrifique. Plus de 80 ans après sa réalisation, Freaks n'a rien perdu de sa force et se révèle toujours aussi dérangeant et perturbant. Un film qui brillera à jamais au panthéon des bizarreries cinématographiques.


(1) Tod Browning est reconnu depuis longtemps maintenant, notamment grâce à sa mise en avant par Patrick Brion au Cinéma de Minuit dans un cycle mémorable, mais aussi par des rétrospectives de ses films. Mais auparavant il était quand même l'homme d'un seul film : Freaks.
(2) « Browning shows me little by little and I could not look, I wanted to faint. I wanted to cry when I saw them. They have such nice faces... they are so poor, you know... he takes me and says, you know, 'Be brave, and don't faint like the first time i show you. You have to work with them.'... It was very, very difficult first time. Every night I felt that I am sick. Because I couldn't look at them. And then I was so sorry for them. That i just couldn't... it hurt me like a human being." (IMDB)
(3) L'histoire raconte qu'un jour Francis Scott Fitzgerald dînant face aux sœurs Hilton aurait été pris de nausées.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : THEÂTRE DU TEMPLE

DATE DE SORTIE : 23 novembre 2016

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Par Olivier Bitoun - le 23 novembre 2016