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Critique de film
Le film

Frayeurs

(Paura nella città dei morti viventi)

L'histoire

Un cimetière plongé dans la brume. Un prêtre s'avance parmi les tombes et lève les yeux au ciel. Au même moment, à New York, la spirite Mary Woodhouse voit en songe le prêtre se pendre, la terre se fendre et un mort en surgir. Prise d'une terreur sans nom, elle s'écroule au sol, morte. Son mentor, la Grande Thérèse, explique à l'inspecteur chargé de l'enquête que Mary a vu que les portes de l'Enfer sont sur le point de s'ouvrir quelque part. Si son explication n'intéresse guère les autorités, elle attise la curiosité du journaliste Peter Bell qui se rend au cimetière où Mary doit être inhumée. Il arrive juste à temps pour entendre les hurlements de la jeune femme qui est miraculeusement revenue à la vie. Le duo ainsi formé se rend, sur les injonctions de Thérèse, dans la ville de Dunwich où un prêtre se serait suicidé. Ils doivent impérativement fermer la porte des Enfers avant la Toussaint ou sinon les morts reviendront marcher sur Terre...

Analyse et critique

Frayeurs s'ouvre et se ferme sur un hurlement. Le cri inaugural anticipe la première action - le suicide du Père Thomas qui va ouvrir les portes de l'Enfer - et fonctionne comme un présage du déferlement d'horreur qui va s'abattre sur Dunwich et le spectateur. C'est une vision auditive, à l'image de celles qui assaillent le personnage de Mary. Un autre cri viendra clore le film, annonçant que malgré l'apparente résolution de l'intrigue l'horreur va continuer. Frayeurs est un fragment d'une histoire sans fin, celle d'un monde irrémédiablement condamné au mal. Mal qui préexiste au film et qui lui survivra.



Lucio Fulci, marqué par la morale catholique, montre que le péché est inhérent à l'humanité. Et c'est le péché qui appelle le mal, qui ouvre à l'Enfer les portes du royaume terrestre. Qu'il soit anodin (le fossoyeur de Mary qui fait sa pause en regardant une revue porno, une jeune fille qui fume des joints), capital (le père qui assassine odieusement le simplet du village, croyant qu'il a violé sa fille) ou véritable perversion (le croque-mort nécrophile), le péché est omniprésent, terreau de l'Apocalypse à venir. Et c'est la plus terrible des transgressions - le suicide d'un prêtre - qui va la déclencher.


Si le père Thomas se pend, c'est pour viser à l'éternité, orgueil de l'homme qui refuse sa nature mortelle. Ce refus de la finitude n'est pas nouveau, comme en témoigne cette inscription sur l'une des tombes du cimetière : « L'âme qui souhaite ardemment l'éternité échappera à la mort. Vous, résidents du vide nébuleux, venez à Dunwich. » Dunwich (allusion à l'univers de Lovecraft), bourgade fondée sur les ruines de Salem, la ville des sorcières. Il est d'ailleurs notable que si Dunwich est présentée par Fulci comme une cité maudite, si le désastre s'abat sur ses habitants, ce n'est pas parce que leurs ancêtres ont brûlé des femmes innocentes mais parce que des générations auparavant elle était peuplée de sorcières. Pour le cinéaste, la transgression du père Thomas n'est qu'une nouvelle offense faite à Dieu, et Dunwich d'être à nouveau le lieu d'un affrontement entre le bien et le mal, entre Dieu et le Diable. Si Lucifer a son envoyé en la personne du père Thomas, c'est Mary qui est présentée comme l'émissaire de Dieu. Elle aussi revient du royaume des morts, mais elle est l'Ange venu combattre le démon. Le prêtre a ouvert la frontière séparant le monde des vivants de celui des morts, à charge pour Mary de la refermer.


Mais disons-le d'emblée, Frayeurs n'est pas à la hauteur du combat annoncé et se révèle être le moins convaincant des films de ce qui deviendra la « Trilogie de l'Enfer » de Fulci (suivront L'Au-delà et La Maison près du cimetière). Si l'on y trouve des visions horrifiques assez grandioses, ce premier volet souffre d'un problème de rythme et peine à réellement convaincre. Le film fait un étrange surplace alors même que les éléments d'une narration efficace sont réunis : la double histoire New York / Dunwich de la première partie, la lente progression de l'horreur, des visions gore qui sont comme autant de climax horrifiques... La construction du récit n'est pas à critiquer mais le film n'en parait pas moins atone. Peut-être Fulci se repose-t-il trop sur les effets gore, comptant sur le fait que les quelques scènes chocs vont innerver tout le reste du film et maintenir le spectateur dans un état de tension. Or ce n'est pas vraiment le cas, la faute au jeu approximatif de l'ensemble du casting (1) et aux réactions trop peu crédibles de leurs personnages.



Les acteurs ne sont d'ailleurs pas forcément à blâmer tant ils semblent manquer de direction. Ils sont comme livrés à eux-mêmes et l'on imagine facilement Fulci peaufinant ses effets horrifiques et ses placements de caméra au détriment de ses comédiens. Catriona MacColl (la Lady Oscar de Jacques Demy), actrice centrale de la Trilogie de l'Enfer, parle de Fulci comme de quelqu'un de très impulsif, s'emportant souvent pendant les tournages, rentrant dans des colères noires et hurlant à tout va. « Un vrai tyran, un ours mal léché. » (2) Un témoignage qui tranche avec ceux de nombreux autres acteurs ayant tourné pour lui dans les années 70, qui évoquent au contraire un cinéaste doux, attentif et paisible. Est-ce que filmer l'horreur aurait révélé la part la plus sombre et torturée de sa personnalité ? On peut aussi émettre l'hypothèse que la disparition de son épouse en 1969 (elle se suicide, pensant être atteinte d'un cancer incurable) l'ait affecté au point de modifier son comportement, expliquant peut-être le virage sombre, désespéré et horrifique que prend sa carrière à ce moment-là. La mort hante ses films depuis Perversion Story et est au coeur de la Trilogie de l'Enfer. Il n'est plus question de "simples" morts ramenés à la vie comme dans L'Enfer des zombies, mais de la mort elle-même qui s'incarne en toutes choses. C'est le monde dans son entier qui tend à pourrir, à se nécroser. La mort contamine tout, corrompt les êtres et leurs âmes. Frayeurs initie ce cycle en multipliant les images de pourrissement, de vermine : le corps en décomposition d'un bébé, le prêtre qui fait manger à Émilie une sorte de boue véreuse, une tempête d'asticots... jusqu'à la réapparition du père Thomas dont le corps ne se meut que parce qu'il est rempli de vers. (3) C'est comme si Fulci avait décidé de regarder en face ce qui advient au corps après la mort et l'on ne peut s'empêcher de penser qu'en racontant ce combat pour interdire aux morts de revenir sur Terre, Fulci fait quelque part un travail de deuil.


C'est ainsi que malgré ses défauts, Frayeurs s'avère un film charnière dans la carrière du cinéaste, Fulci se libérant des codes du cinéma de genre italien dans lequel il évolue depuis ses débuts. Il ne se réfère plus au giallo dans sa mise en scène mais invente un imaginaire horrifique totalement personnel de part son jusqu'au-boutisme, son sérieux et sa morbidité. Il ne se repose plus sur des récits machiavéliques, des intrigues à rebondissements façon Perversion Story ou Le Venin de la peur, mais travaille à partir de scripts minimalistes, cherchant une forme de sécheresse, un déroulement mécanique et implacable des événements qui viennent accentuer le malaise du spectateur. Il coécrit Frayeurs avec Dardano Sacchetti, première d'une longue série de collaborations entre les deux hommes. « Fulci arrivait à retrouver la poésie de mes scripts, au contraire de Dario Argento et Mario Bava qui les avaient étouffés » explique le scénariste. De fait, Fulci invente une nouvelle forme d'horreur en imaginant des scènes si perturbantes, si choquantes qu'elles en deviennent irréelles, étranges, presque surréalistes. Si Frayeurs souffre de quelques effets pas très heureux (les apparitions / disparitions très cheap du prêtre ou des morts) et se résout mollement dans un final bâclé et ridicule (4), des scènes marquent durablement notre rétine : une tempête de vers qui s'abat sur une maison (Fulci rejouant sur un mode écœurant la séquence des Oiseaux et rendant par là une nouvel fois hommage à Hitchcock), un crâne lentement transpercé par une perceuse et surtout cette femme qui se vomit elle-même, séquence interminable qui à elle seule fait mériter à Fulci son titre de maître de l'horreur.



La réussite des effets gore tient beaucoup au travail de maquillage de Franco Rufini. De manière générale, Fulci sait s'appuyer sur ses collaborateurs et à partir de L'Enfer des zombies c'est une équipe artistique stable qui s'installe autour de lui : le producteur Fabrizio De Angelis, le scénariste Dardano Sacchetti, Gino de Rossi au maquillage (indisponible sur ce film mais qui rejoindra la famille Fulci pour L'Au-delà) Sergio Salvati à la photo, Vincenzo Tomassi au montage ou encore le compositeur Fabio Frizzi. Une équipe qui l'accompagnera au moins jusqu'à La Maison près du cimetière et qui permet au cinéaste de concrétiser ses visions les plus folles. L'apport de ces collaborateurs à Frayeurs est indéniable : la photo soignée, les décors recherchés, la musique atmosphérique - certes pas toujours d'un goût parfait - qui navigue entre partition électronique minimaliste et guitares stridentes (qui sont comme des gémissements, des plaintes)... Tout cela participe beaucoup à créer cette ambiance de fin du monde que Fulci concrétisera vraiment avec L'Au-delà.


Et il y a cette toute fin qui s'avance comme un happy-end ridicule, John John courant au ralenti vers Mary et son comparse Gerry. Mais contre toute attente, la séquence attendue bascule d'un coup : l'image s'assombrit, Mary et Gerry cessent de rire et se mettent à hurler tandis que l'image de John-John se fige et se recouvre de failles / rhizomes. (5) To be continued nous dit Fulci. Rendez-vous dans L'Au-delà...


  1. (1) A noter la présence d'un tout jeune Michele Soavi ainsi qu'un cameo de Lucio Fulci. Sans atteindre le systématisme de Hitchcock, le cinéaste fait fréquemment de courtes apparitions dans ses films.
    (2) Entretien donné dans le Mad Movies n°189, septembre 2006.
    (3) Fulci reprendra cette image dans La Maison près du cimetière.
    (4) Il suffit de tuer le prêtre mort pour que les morts prennent feu et que la malédiction s'achève... on a vu plus recherché.
    (5) Au dire de Fulci, c'est son monteur Vincenzo Tomassi qui aurait eu l'idée d'ajouter cet effet.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 28 mai 2018