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Critique de film
Le film

Fort Yuma

L'histoire

Dans les années 1860, alors qu’un traité de paix est en train d’aboutir avec les Apaches Mimbreno, leur chef est assassiné dans l’enceinte de Fort Yuma par un pionnier pris d’un coup de folie. Manga Colorado (Abel Fernandez), son fils, décide donc de repartir en guerre pour anéantir la forteresse. Le commandant envoie un messager à Fort Apache pour expliquer la nouvelle situation et demander des compagnies en renfort ; en cours de route il se fait appréhender par Manga Colorado qui le transperce de flèches. A Fort Apache, un convoi militaire s’apprête à partir vers Fort Yuma, l'habituel ravitaillement en vivres et munitions. Le détachement sera dirigé par le lieutenant Ben Keegan (Peter Graves), un officier dont la haine qu’il voue aux Indiens lui fait contester dans un premier temps être accompagné par un éclaireur Apache, le Sergent Jonas (John Hudson). La raison cachée de ce refus est qu’il ne veut pas que Jonas découvre qu’il est en fait amoureux de sa sœur Francesca (Joan Taylor) qui doit les accompagner avec pour mission de veiller sur une jolie institutrice, Melanie Crowne (Joan Vohs), qui fait également partie du voyage. Des relations vont se nouer entre la jeune femme et l’éclaireur indien, malgré le fait que ce dernier ait du mal à concevoir et à approuver des rapports interraciaux. Les Indiens ne vont pas tarder à les harceler, décimant le convoi au fur et à mesure de son avancée, récupérant les uniformes pour pouvoir attaquer sous couvert Fort Yuma...

Analyse et critique

Après Shotgun (Amour, fleur sauvage) et Tall Man Riding (La Furieuse chevauchée), Fort Yuma& est le troisième film (et troisième film) que Lesley Selander réalise durant l’année 1955. Avoir pu visionner ces trois titres à quelques semaines d’intervalle me fait conclure que la qualité est allée en décroissant, le prolifique cinéaste (jusqu’à une quinzaine de films par an durant les années 40) semblant même s’être cruellement désintéressé de sa mise en scène, bien trop approximative ici, tout comme le montage d’ailleurs. On trouve néanmoins, comme dans de nombreux de ses westerns, pas mal de petits détails insolites, un tournage en extérieurs, quelques réflexions intéressantes et une violence assez inaccoutumée pour l’époque, celle-ci ayant d’ailleurs fait réagir la censure dont l’intervention a abouti à de sacrés coupes et fait par exemple descendre le nombre de soldats du convoi tués de vingt-quatre à une dizaine seulement. Quelques séquences sont néanmoins passées au travers telles celle de la pendaison de l’Indien, du meurtre du messager ou de la lance venant se ficher dans le dos d’un des soldats. Bien évidemment, aujourd’hui tout cela paraitra anodin mais les films de Selander étaient vraiment plus crus que la moyenne durant ces années-là, témoins aussi des personnages principaux souvent assez durs. Après celui interprété par Sterling Hayden dans Shotgun, le soldat joué par Peter Graves se révèle lui aussi loin d’être un tendre.

Fort Yuma est un western assez curieux malgré le fil directeur de l'intrigue d’une grande simplicité : le voyage à haut risque d’une colonne de la cavalerie américaine (accompagnée par deux femmes) d’un fort à l’autre à travers les territoires de tribus indiennes parties sur le sentier de la guerre sans que les soldats du détachement en aient été informés. Du même réalisateur, Fort Osage était déjà un film pro-Indien assez original, aucunement paternaliste ni manichéen. On peut en dire autant de Fort Yuma sauf que le bâclage de l’ensemble le rend bien moins réussi que son prédécesseur, bien moins puissant et attachant, quasiment anodin. Au final, il s’agit d’une série B pas spécialement ennuyeuse mais, à l’image de sa première séquence, celle de l’assassinat du chef indien, sans grande intensité dramatique - le figurant chargé de personnifier le colon qui tire sur l’Indien grimace d’une manière clownesque, rendant la scène guère convaincante voire presque risible. Il y avait pourtant un postulat de départ assez intéressant avec aussi une double romance interraciale ; mais le tout est gâché par un trop grand laisser-aller à tous les niveaux, que ce soit dans la réalisation, le scénario et même l’interprétation dans l’ensemble assez terne, à l’exception de Joan Taylor dont le personnage d’Indienne est peut-être le mieux écrit. Francesca est une squaw persuadée être plus heureuse auprès d’un homme blanc que d’un guerrier de son peuple auprès duquel elle pense ne pas trouver sa place, voire même être rabaissée. Malgré tout, sa fierté fait qu’elle ne supporte pas la pitié de la jeune missionnaire, son maladroit paternalisme et sa volonté farouche de se lier d’amitié avec elle. Une femme forte et butée qui se heurte non seulement à la respectable institutrice mais également à son frère qui voit d’un mauvais œil sa relation avec un homme blanc.

Les trois autres principaux protagonistes ne sont pas inintéressants eux non plus, tout du moins sur le papier. Peter Graves (le chef de groupe dans la série Mission : Impossible) interprète un officier xénophobe et cruel qui, paradoxalement, dit détester les Indiens tout en s’étant épris de l’une d’entre eux. Il ne voudra cependant pas que sa relation soit connue, trop honteux de pouvoir éprouver des sentiments pour une Indienne, et il n’hésitera pas à lyncher un "peau-rouge" sans autre forme de procès et malgré le fait que l'institutrice le lui ait fortement déconseillé, trouvant cet acte barbare et inhumain. Le personnage de la missionnaire était également assez bien vu ; bien que très respectable et éminemment charmante, le scénariste la rend agaçante à force de vouloir bien faire, symbole d’une Amérique paternaliste et bien-pensante. A leurs côtés encore un individu aussi cocasse qu’attachant, celui du sergent vieillissant voulant à tout prix devenir lieutenant et gentleman malgré son analphabétisme, sincèrement frustré de ne pas pouvoir récolter des galons à cause de son illettrisme. Dommage que tous ces portraits bien croqués soient aussi tièdement incarnés par des comédiens peu connus mais décidément assez peu inspirés ou alors qui se croient d’un seul coup sur une scène de théâtre, cabotinant sans raison, notamment au moment de rendre l’âme.

Le minuscule budget n’excuse pas toutes ces approximations, ce bavardage intempestif et le manque cruel d’intensité malgré de forts enjeux dramatiques. Si les intentions étaient éminemment louables et les paysages de Kanab (dans l’Utah) plutôt bien utilisés, l’ensemble du film échoue à nous donner autre chose qu’un western agréable pour un dimanche après midi pluvieux. C’est mieux que rien et ce n’est pas mauvais, mais on pouvait raisonnablement s’attendre à mieux de la part de Lesley Selander dont la filmographie recèle quelques bonnes surprises. Il est donc néanmoins possible de retirer du plaisir de ce western qui respecte les Indiens (les figurants sont d’ailleurs très crédibles) et qui nous délivre quelques scènes d’action assez nerveuses, et notamment celle où les soldats sont acculés par les Indiens dans un endroit rocheux et où ils se font descendre un par un. Fort Yuma propose Quelques images rarement vues - sauf dans Ambush (Embuscade) Sam Wood - comme celle des Indiens creusant la terre pour se cacher dessous et attaquer les soldats par surprise et par l’arrière. Le tout en Technicolor, ce qui n’est pas déplaisant ! Seulement, il faut bien prévenir à nouveau : pour aficionados seulement.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 18 décembre 2012