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Critique de film
Le film

Fort Osage

Partenariat

 

L'histoire

Fort Osage est une petite ville du Missouri située non loin du territoire des Indiens Osage. C’est la dernière halte pour les caravanes de pionniers avant qu’elles ne traversent les plaines de l’Ouest menant en Californie. Depuis quelques semaines, de nombreux émigrants sont bloqués dans cette bourgade, attendant l’arrivée de leur prochain guide, Tom Clay (Rod Cameron). Mais ce n’est qu’un prétexte car celui-ci pourrait facilement être remplacé. En effet, l’homme d’affaires Arthur Pickett (Morris Ankrum) et son partenaire George Keane (Douglas Kennedy), d’accointance avec les commerçants, perçoivent un pourcentage sur le chiffre d’affaires de ces derniers en échange de quoi ils retardent expressément le départ de la caravane. Les pionniers sont désormais à court d’argent, ayant de plus été dans l’obligation de débourser des sommes faramineuses à Pickett pour payer le convoyage. Lorsque Tom Clay finit par arriver, il leur annonce qu’il refuse de prendre en charge le convoi. En effet, il vient d’assister au massacre par les Indiens des passagers d’un chariot qui avait voulu entreprendre le voyage seul. Avant de faire prendre le risque à d’autres, il souhaite éclaircir ce mystère concernant des Indiens repartis sur le sentier de la guerre alors qu’un traité de paix venait d’être signé peu de temps auparavant. Même si les fermiers insistent pour partir le plus rapidement possible, Clay décide avant cela d’aller parlementer avec la tribu Osage pour savoir ce qu’il en est. Alors que leurs manœuvres frauduleuses sont sur le point d’être démasquées, Keane et ses hommes vont tenter d’assassiner Tom...

Analyse et critique

Un film produit par la Monogram, réalisé par Lesley Selander avec Rod Cameron en tête d’affiche : je n'aurais rien parié sur ce trio improbable qui ne me paraissait pas de prime abord spécialement alléchant. Des a priori négatifs qui n’avaient absolument pas lieu d’être puisque ce western de série à très petit budget se révèle être une excellente surprise, de celles qui mettent le "spécialiste" en joie, croyant connaître déjà tout ce qui s’est fait d’intéressant dans le domaine qui le passionne sans penser qu’il y aura toujours, heureusement, d’obscures pépites à découvrir ("obscures" étant à prendre ici dans le sens "d’inconnues au bataillon"). Après l'avoir revu deux fois de suite pour bien me persuader qu’il ne s’agissait pas d’une lubie soudaine (celle de vouloir faire sortir coûte que coûte de l’oubli un film injustement oublié), l’ayant même fait découvrir à une tierce personne pas spécialement friande de western de série (tout au contraire même) mais qui m’a confirmé tout le bien qu’elle en avait pensé, je peux décréter avec un tout petit peu plus d’aplomb que ce Fort Osage ne peur se voir être mêlé aux innombrables films de série sans intérêt qui pullulaient à l’époque (et pas seulement produits par les studios de la Poverty Row comme la Monogram, mais aussi, avec de très nombreux exemples à la clé, par les plus grandes majors dont en premier lieu... la Warner). Ce western signé Lesley Selander (qui en avait déjà auparavant mis en scène une bonne cinquantaine !), s’avère au contraire un film très intéressant qui, s’il avait été réalisé par un grand cinéaste, aurait peut-être pu s’approcher du chef-d’œuvre au vu de son scénario superbement bien écrit et d’une belle fluidité.

La compagnie Monogram était le studio le plus réputé de ceux communément appelés Poverty Row dont faisait aussi partie la Columbia encore peu de temps auparavant ; des studios tournant à l’économie, sans véritables stars ni grands moyens à leur disposition. Produisant à tout va des séries Z parmi lesquelles les plus célèbres sont les Charlie Chan, Cisco Kid, voire même les premiers westerns avec John Wayne, elle ne réussira jamais à devenir "respectable" aux yeux des professionnels. Même si elle en aura l’occasion grâce à Dillinger de Max Noseck, qui fut nommé pour l’Oscar du meilleur scénario en 1945, elle ne renouvellera plus jamais cet exploit. Après la Seconde Guerre mondiale, Walter Mirisch atterrit dans le studio en tant qu’assistant du directeur ; il crée une nouvelle branche baptisée Allied Artists qui chapeautera les films qu’il surnomme "B-plus", disposant de budgets un peu plus conséquents. L’arrivée de la télévision sonnant le glas des œuvres les plus cheap, la Monogram annonce en septembre 1952 qu’elle ne produira plus désormais de films que sous le nom Allied Artists Pictures Corporation. Mirisch amène enfin dans son giron quelques grands noms tels William Wyler, John Huston, Billy Wilder et Gary Cooper, mais les flops que sont La Loi du Seigneur (Friendly Persuasion) de Wyler et Ariane (Love in the Afternoon) de Wilder font que la compagnie opère un retour en arrière. Mirisch ne se laisse pas démonter pour autant ; bien lui en a pris puisque sa compagnie Mirisch Company glanera quelques beaux succès. Pour garder un peu de son identité, la Monogram avait néanmoins continué à produire des westerns jusqu’en 1954 ; grâce à cela nous avons pu avoir ce Fort Osage, bien meilleur que nombre de productions A de l’époque. Un hommage très célèbre a été rendu à cette compagnie aujourd’hui totalement oubliée, celui de Jean-Luc Godard qui lui dédie A bout de souffle, les films de ce studio semblant avoir été pour lui une influence majeure.

Mais venons-en à ce film qui prouve que si Lesley Selander était souvent capable du pire (Flight to Mars), il pouvait parfois s’approcher du meilleur - d’ailleurs, je viens de lire le même constat fait par Bertrand Tavernier concernant d’autres titres (au sein de cette prolifique filmographie, il doit très certainement y avoir d’autres petits bijoux à dénicher). Nombreuses sont les raisons qui font de ce petit western Monogram une œuvre originale. Déjà le postulat de départ ! Alors que les films de convois (ce dont le spectateur pense voir), en quelque sorte les ancêtres des road movies, nous font voyager par monts et par vaux, ici la caravane stagne et ne se mettra en marche qu’à la toute dernière séquence. La raison de cette situation est clairement exposée et explicitée dès le départ et, même si nous en doutions, nous apprenons pour la première fois au sein d’un western que les voyages au sein d’un convoi encadré coûtaient cher pour les émigrants (vivres, fournitures, prix à payer pour les guides, les hommes chargés de la défense, les éclaireurs...). Intéressante description du coup de la situation financière des pionniers / fermiers qui n'avaient quasiment plus d’argent, lessivés par les commerçants et les hommes d’affaires de la ville retardant expressément le départ du convoi pour les pressurer encore plus. Outre des situations assez neuves, le scénariste Daniel B. Ullman (plus tard auteur du splendide Wichita de Jacques Tourneur) brosse quelques jolis portraits de personnages secondaires (dont ceux des fermiers danois au sujet desquels on est agréablement surpris à l’instar de notre "héros" de constater qu’ils ne sont pas du tout attirés par l’or de Californie mais par ses terres vierges et fertiles) et enfin s’attache avec une minutieuse attention à toute une foule de petits détails qui renforcent le vérisme du film : par exemple le fusil posé sur un rocher au soleil et qui brûle les mains lorsqu’on le reprend (sans que ce ne soit aucunement destiné à faire de l’humour mais bien à vocation de réalisme).

Vérisme mais aussi très grande vraisemblance au travers notamment des réactions du personnage principal interprété par le colossal Rod Cameron, qui d’emblée ne se présente justement pas comme un héros : il assiste impuissant au massacre d’un chariot d’émigrants (sans aller fanfaronner en tentant de les sauver, sachant pertinemment qu'il ne sera pas de taille), il avoue ne pas vouloir prendre les rênes du convoi par peur des Indiens repartis sur le sentier de la guerre... Décrivons plutôt une brève séquence a priori totalement anodine mais qui explicite assez bien ce que je veux faire comprendre par vraisemblance et crédibilité. Les spectateurs savent que Keane et ses hommes s’en vont à cheval pour une expédition punitive ; Tom Clay (notre "héros") dort à la belle étoile dans un coin pas très éloigné du chemin que la bande va emprunter. Il est réveillé par le galop des chevaux du groupe emmené par Keane ; il les voit passer au loin mais se retourne, se pelotonne dans son sac de couchage et se rendort. C'est tout ! Alors que dans 95 % des autres productions, ce même homme se serait très probablement étonné, inquiété et se serait empressé de suivre le groupe. Le scénariste Daniel B. Ullman a pris le contre-pied de cette attitude héroïque en faisant se poser la question au spectateur : mais pour quelle raison Tom aurait-il pensé qu’il s’agissait de cavaliers allant massacrer ses amis Indiens ? Cela parait banal mais ce bon sens permet aux personnages d’être plus humains, aux situations d’être plus crédibles. Et des exemples comme celui-ci, il en fourmille tout au long du film. Ce n’est pas que nous soyons à la recherche de la vraisemblance à tout prix (sinon nous aurions arrêté depuis longtemps de nous pâmer devant le cinéma hollywoodien) mais il est tellement rare de s'étonner d'en trouver un tel échantillon, qui plus est au sein d'un film de série qui habituellement ne s'en soucie guère, que Fort Osage me semble sortir des sentiers battus déjà rien que pour cette raison.

Il est dommage en revanche que Lesley Selander ne possède pas de talent particulier pour la mise en scène ! Ceci dit, en plus d’aller dramatiquement à l’essentiel avec une fluidité jamais démentie, son film s’avère également d’une belle efficacité ; il suffit de voir ses gunfights parmi les plus nerveux et violents vus jusqu’ici, au cours desquels les acteurs et les cascadeurs semblent ne pas y aller de main morte. Et je ne parle même pas des deux plans qui voient Douglas Kennedy assommer Jane Nigh avec la crosse de son revolver. Habituellement, nous aurions eu un premier plan américain de l’acteur prenant le revolver par le canon, levant le bras et le baissant avec force, suivi d’un second voyant la femme s’écrouler par terre. Ici, le même premier plan sauf qu’avant que le bras ne se baisse, le second est un plan d’ensemble qui nous fait assister en direct à l’action de la crosse allant se fracasser sur le crane de l’actrice ; et viscéralement, je peux vous dire que cela fait son effet (surtout pour l’époque) ! Toujours concernant l'action, une fois encore, remercions les petites compagnies de ne pas utiliser à outrance les stocks-shots et les transparences, quasiment absents durant Fort Osage, un western qui nous montre du coup de véritables chevauchées filmées avec vigueur. Le massacre du camp indien est également un moment assez fort d’autant que cela pourrait être aussi une première : dans Tomahawk de George Sherman, la tuerie n’était évoquée que rétrospectivement via un monologue dit par Van Heflin ; ici, c'est en images. Enfin, autre motif de relatif étonnement, le tableau que brosse Clay de l’Ouest américain se révèle très sombre, le chef de convoi déplorant l’absence de loi et de justice, essayant de démotiver les émigrants de s'y rendre.

Soutenu par un excellent score de Marlin Skiles, photographié avec goût en Cinecolor, comportant de nombreuses et généreuses séquences d’action, une superbe scène de bal, de riches personnages (outre ceux déjà évoqués, celui joué par John Ridgely, un homme mandé par le gouvernement pour se rendre en Californie y établir un rapport destiné au Congrès sur la situation de cet Etat) et de très bons dialogues, Fort Osage mérite rapidement d’être sorti des oubliettes. On n’en voudra pas à Lesley Selander d’avoir expédié son final un peu trop rapidement puisque juste auparavant, il nous aura plus qu’agréablement charmé avec son film qui de plus prenait une nouvelle fois avec intelligence la défense des Indiens (qui d’ailleurs ne hurlent pas à tout va lors de leurs attaques). Une très bonne surprise totalement inattendue. Messieurs les éditeurs, une idée de sortie DVD ou Blu-ray ?!

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 7 novembre 2015