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Critique de film
Le film

Fort Massacre

Partenariat

L'histoire

New Mexico à la fin des années 1870. Suite à une embuscade meurtrière, un détachement de Tuniques bleues est presque entièrement décimé par les Apaches. Il ne reste qu’à peine une dizaine de membres et plus aucun officier en chef pour prendre le commandement. C’est donc le plus haut gradé, le sergent Vinson (Joel McCrea), qui prend la tête du petit groupe au grand désespoir des autres survivants dont surtout McGurney (Forrest Tucker), un soldat d’origine irlandaise qui ne cesse de pester contre l’armée, la hiérarchie et l’autorité. En effet, Vinson est connu pour sa haine tenace envers les Indiens ; il ne s’est en fait jamais remis de la perte de son épouse tombée entre leurs mains il y a quelques années et qui avait préféré tuer ses fils plutôt qu’ils soient eux aussi faits prisonniers. L’inquiétude des hommes quant aux facultés de commandement de leur sergent avait bien lieu d’être puisque Vinson, au lieu de se rendre directement au Fort Crane pour se réfugier, ou encore d’attendre des renforts annoncés, fait des détours pour aller massacrer des groupes d’Indiens même si leurs membres sont parfois quatre fois plus nombreux qu'eux. De décisions suicidaires en attitudes belliqueuses de la part de leur chef, les quelques rescapés arrivent néanmoins jusqu’à une ville troglodyte fantôme où ils décident de se cacher le temps de reprendre des forces. Ils y découvrent un vieil Indien Piute et sa petite-fille (Susan Cabot). Un des hommes de la troupe nomme ce lieu "Fort Massacre", se montrant très pessimiste quant à leur sort à tous d’autant qu’une bande d’une vingtaine d’iIdiens rôde encore aux alentours

Analyse et critique

Au vu du médiocre Pony Soldier (La Dernière flèche) avec Tyrone Power, on se demandait alors ce qu'il restait de positif du travail de Joseph M. Newman qui nous avait pourtant agréablement surpris quelques mois auparavant avec Les Bannis de la Sierra (The Outcasts of Poker Flat), son huis clos westernien en noir et blanc avec Anne Baxter et Dale Robertson. La qualité du scénario était pour beaucoup dans la réussite de ce dernier. Si le postulat de départ de Fort Massacre est tout aussi captivant que celui de son premier western, le scénario l’est en revanche beaucoup moins, s’enlisant très vite dans la redite et l’insignifiant après nous avoir grandement alléchés en nous mettant face à l'un des westerns les plus désenchantés qu’il nous ait été donné de voir jusqu’à présent. Il faut dire que les films narrant les mésaventures d’une patrouille perdue ont rarement été convaincants à commencer par The Lost Patrol de John Ford, l’un de ses films les plus lourds et ennuyeux. Joseph Newman quant à lui s'en sort avec les honneurs, nous offrant un travail soigné à défaut d'être inoubliable. Ancien garçon de courses de la MGM dès l'âge de 13 ans, Newman se retrouva vite assistant de cinéastes tels Raoul Walsh ou George Cukor. Sa première réalisation date de 1941, Northwest Rangers, remake de Manhattan Melodrama de W.S. Van Dyke. Il mettra en scène de nombreux épisodes de la série Crime Does Not Pay et nous offira une comédie assez délicieuse avec June Haver et Marilyn Monroe dans un de ses premiers rôles, Love Nest (Nid d'amour). Mais le film le plus célèbre de Joseph Newman sortira en 1953 et deviendra un grand classique de la science-fiction : Les Survivants de l'infini (This Island Earth). Fort Massacre est son troisième western et le premier film produit par la Mirisch Company, compagnie créée fin 1957.

Un petit groupe de soldats perdus au milieu de l’immensité hostile et sauvage des territoires Apaches ; leur chef, un homme qui voue une haine farouche envers les Indiens depuis que ces derniers ont violé et brûlé son épouse, celle-ci ayant auparavant tué ses deux enfants afin qu’ils ne tombent pas entre leurs mains ; des bandes d’Indiens faméliques disséminées un peu partout prêtes à massacrer les Tuniques bleues. Voici les quelques protagonistes de ce huis clos en extérieurs filmé au sein de superbes paysages formidablement saisis en Cinémascope. Les étonnantes premières séquences de ce film nous montrent, après que leur détachement s'est presque fait entièrement décimé, des soldats tenir un discours violent et désillusionné sur l’armée, sa bureaucratie et sa hiérarchie qui conduisent des hommes à la boucherie sans sourciller. Ces militaires ne sont pas des héros et n'ont même peur de mourir. Leur description évacue tout manichéisme : voire à ce propos le personnage de John Russell constamment en train de douter de ce qu’il voudrait faire de son avenir, ou encore celui de Joel McCrea sans cesse tiraillé entre sa haine tenace à l’encontre des Indiens et la remise en question de celle-ci... Mais les bonnes intentions ne font pas forcément les bons films et après un démarrage passionnant, le western de Joseph M. Newman s’enlise rapidement, devient vite assez répétitif et tout simplement inintéressant, encore plus à partir du moment où le petit groupe de soldats rejoint cet étonnant décor de la ville troglodyte d'Anasazi. Non seulement ce qui s’y déroule n’a plus grand intérêt, mais les tensions ne montent pas d’un cran et les deux personnages d’Indiens pacifiques rencontrés alors se révèlent ridicules et aussi totalement inutiles. Pauvre Susan Cabot qui eut de bien meilleures opportunités par le passé, déjà et souvent dans les rôles d’Indiennes d’ailleurs. Demander à se prostituer en échange d’une fiole de whisky pour son grand-père... et rien de bien plus à faire durant son quart d’heure de présence !

En fait, le gros problème de ce film est que tout a été dit dans la première demi-heure par Martin Goldsmith (scénariste réputé pour son travail sur Détour, film culte pour les cinéphiles français signé Edgar G. Ulmer) et que ce qui s'ensuit n’apporte rien de nouveau. Les personnages n’évoluent pas eux non plus, ceci étant d’autant plus dommage que leurs interprètes sont des comédiens chevronnés et souvent talentueux tels Anthony Caruso, John Russell ou Forrest Tucker ; nous aurions vraiment aimé les voir tenir des rôles plus consistants, ce qui n’est malheureusement pas vraiment le cas ici. De ce fait, la seconde partie s'apparente plus à du remplissage pour arriver au bout des 75 minutes minimales "réglementaires" ; les situations sont stagnantes et les dialogues guère passionnants, voire redondants... Heureusement, le final vient nous sortir de la torpeur qui avait commencé à nous envahir (sans toutefois nous assommer) grâce à la beauté des paysages et le talent des comédiens. Cette conclusion préfigure - toutes proportions gardées - les inoubliables fins nihilistes des films de Robert Aldrich ou de Sam Peckinpah. D’ailleurs, Fort Massacre, avec de nombreux points communs, annonce avec plus de dix ans d’avance le bien meilleur Fureur Apache (Ulzana’s Raid) d'Aldrich. Un final sec, concis et impitoyable comme nous aurions aimé que le film le soit durant toute sa durée. Mais Joseph M. Newman était surement un cinéaste trop timoré pour pouvoir faire mieux à partir d’une histoire aussi sombre et désespérée, et il n’a pas non plus bénéficié d’un scénario assez rigoureux sur la longueur. Cependant les questionnements sur les capacités requises pour assurer un bon commandement, la résignation ou non devant l’horreur, la soumission ou non à l’autorité (malgré leur mépris pour leur chef, les soldats ne se révoltent pas hormis en paroles) restent intéressants ainsi que le personnage "raisonnable" joué par John Russell qui n’arrive pas à prendre parti, parvenant à comprendre les raisons de chacun sans pour autant y adhérer.

Même si ce western est loin de répondre aux attentes suscitées par un prologue aussi inhabituel, cinglant, tendu et dépouillé, il peut malgré tout se visionner sans trop de déplaisir grâce à un solide casting à la tête duquel se trouve un Joel McCrea convaincant, surprenant dans un rôle inaccoutumé le concernant, très noir et torturé (l’idée de son fétichisme des montres ramassées sur les cadavres de ses hommes est excellente), ainsi qu'à une très belle photographie de Carl E. Guthrie utilisant avec beaucoup de talent les superbes et sauvages paysages naturels à sa disposition. Dommage que le film tourne assez vite en rond et que le traitement ne soit pas plus original ; en effet, la mise en scène de Newman manque singulièrement de dynamisme et d’âpreté pour un tel sujet. Bertrand Tavernier parle d’économie, je tablerais plutôt sur de la fadeur. Néanmoins, même si Fort Massacre m’a quelque peu ennuyé, je ne peux que reconnaitre son intérêt et son originalité : un western sans humour ni sentimentalisme qui j'imagine pourrait plaire à beaucoup.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 6 décembre 2014