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Critique de film
Le film

Fort Bravo

(Escape from Fort Bravo)

Partenariat

L'histoire

1863, alors que la Guerre de Sécession bat son plein ! Fort Bravo, position isolée dans le désert de l'Arizona, sert de camp pour les prisonniers sudistes. Le capitaine Roper (William Holden) y ramène un jeune soldat évadé en le trainant à pieds, attaché à une corde derrière son cheval. Cet acte de cruauté est condamné non seulement par les autres captifs confédérés mais également par tous les autres occupants du fort, du médecin au Colonel. Lors d'une mission de reconnaissance visant à découvrir les raisons du retard d'une caravane de chariots transportant des armes, le détachement de cavalerie qu'il commande découvre le convoi pillé, les hommes massacrés par les Mescaleros - contre qui le chargement devait être utilisé. Une escarmouche s'ensuit, les Indiens ayant attendu la troupe à la sortie d'un canyon. Après une rude bataille, les soldats se portent au secours d'une diligence dans laquelle se trouve Carla Forester (Eleanor Parker), venue assister au mariage de son amie d'enfance, la fille du colonel Owens, avec le lieutenant Beecher (Richard Anderson). Mais la véritable raison de sa présence au fort est qu'elle a mis sur pied l'évasion de son fiancé qui n'est autre que l'officier supérieur des sudistes détenus, le capitaine Marsh (John Forsythe). L'évasion (direction le Texas) est prévue pour le soir des noces et Clara doit détourner l'attention de l'impitoyable Roper ; pour ce faire, elle lui fait du charme. Roper est loin d'y être insensible. Mais ce dont cette "femme fatale" était loin de se douter est qu'elle tomberait amoureuse à son tour de l'officier Yankee. Après le mariage, on déplore la fuite de cinq personnes. Roper décide de partir à la recherche des fugitifs, encore plus motivé que d’habitude quant il apprend que Clara s'est volatilisée avec les prisonniers confédérés...

Analyse et critique

Pour les amateurs de western, l’année 1953 allait s'achever en beauté ! Non seulement le studio du lion leur délivrait à ces derniers un "exemplaire" remarquable, mais de plus il donnait l’occasion à John Sturges de faire son apparition sur les devants de la scène westernienne où il allait continuer à exceller, tout du moins au cours de cette décennie. L’ennuyeux Les Aventuriers du désert (The Walking Hills) avec Randolph Scott, qui date de 1949, est parfois répertorié comme faisant partie du genre mais l’intrigue se déroulant l’année de son tournage, il doit être considéré avant tout - selon moi - comme un film d’aventures. Fort Bravo est un donc un premier essai superbement transformé, le meilleur western militaire depuis la fameuse trilogie de John Ford avec laquelle il possède d’ailleurs un certain nombre de points communs que nous détaillerons un peu plus loin, sans évidemment que les styles de l'un et l'autre réalisateurs se ressemblent. Même si Only the Valiant (Fort Invincible) de Gordon Douglas, Two Flags West (Les Rebelles de Fort Thorn) de Robert Wise, Ambush (Embuscade) de Sam Wood ou Rocky Mountain (La Révolte des dieux rouges) de William Keighley avaient eux aussi déjà défriché le terrain, s’ils contenaient des éléments intéressants repris ici par le scénariste Frank Fenton, le film de John Sturges dans son écriture et par sa mise en scène se révèle bien plus enthousiasmant que tous ses prédécesseurs (pourtant signés par de prestigieux réalisateurs), bien plus rigoureux et passionnant.

Si comparativement aux autres majors, la MGM était peu prolifique en matière de western, on pouvait être sûr que trois fois sur quatre elle faisait de très bons choix. Et, contrairement à sa réputation de studio "guimauve", des choix très adultes : après La Porte du Diable (Deevil's Doorway) d'Anthony Mann, déjà produit par Nicholas Nayfack, Fort Bravo est encore là pour nous le prouver, révélant par la même occasion au grand public le nom de John Sturges. Le cinéaste est entré à la RKO en 1932 où il fut assistant décorateur puis assistant monteur. Il sera ensuite de nouveau assistant décorateur, mais cette fois pour David O' Selznick. De ses deux premiers métiers, il gardera des traces lorsqu'il passera derrière la caméra : il aura toujours l'œil pour choisir au mieux ses extérieurs et l'on remarquera que les décors de ses intérieurs en studio seront toujours très recherchés. Dans Fort Bravo, même ses séquences d'extérieurs en studio (celles se déroulant de nuit) sont étonnamment belles grâce à de savants éclairages de Robert Surtees ainsi qu'à des toiles peintes relativement réussies. Quant à sa formation de monteur, on la ressent au travers de sa parfaite maîtrise du découpage. Durant la Seconde Guerre mondiale, il tournera 45 films d'instruction puis deviendra réalisateur de cinéma en 1946. A son actif, pas mal de thrillers de série B à priori assez efficaces. Mais il ne percera que huit ans plus tard avec le film qui nous intéresse ici, la première production MGM à utiliser le format 1.75.



C'est durant cette première moitié du film que les points communs avec les films de cavalerie de John Ford sont les plus flagrants, celle qui se déroule presque exclusivement dans l'enceinte du fort (avec néanmoins une sortie en ville ainsi qu'une assez longue et splendide séquence, celle de la mission pour aller retrouver les quatre chariots d'armes, qui se poursuit par une embuscade à la sortie du canyon qui dès lors nous démontre la maestria du cinéaste quant à sa gestion de l'espace et de la topographie, avec entre autres ses vues étonnantes filmées probablement d'hélicoptère). Et tout d'abord la partition de Jeff Alexander, qui n'a pas à rougir comparativement à celle que Richard Hageman écrivait pour "le maître du western militaire". Comme Hageman, Alexander mélange composition originale et airs folkloriques et militaires avec un très grand talent et sans jamais que sa musique ne soit envahissante, sachant même se faire discrète voire même absente en laissant parfois de longues plages de silence (notamment lors de la fameuse dernière demi-heure). Le générique se déroule sur la chanson Yellow Stripes, une de celles que les Sons of the Pionners entonnaient dans Rio Grande. L'autre chanson, Soothe My Lonely Heart, est une splendide ballade composée par Jeff Alexander et chantée par Stan Jones, qui servira également de thème d'amour durant tout le film et qui n'a rien à envier aux plus belles chansons des films de Ford. Tour à tour poignante et efficace, c'est une partition digne d’éloges écrite par un compositeur méconnu.



Autres éléments qui font penser à l'univers fordien : la façon de filmer l'immensité des cieux nuageux (que ce soit durant les périodes ensoleillées ou orageuses), la description minutieuse de la vie quotidienne des habitants du fort avec les sorties en ville pour des achats, les promenades aux alentours et, en point d'orgue, les bals auxquels assistent même les officiers ennemis. Il y eut d'autres westerns militaires entre Fort Apache et Fort Bravo, mais aucun d'entre eux n'avait montré une telle acuité et une telle rigueur dans le portrait de groupe que constituent les soldats et les civils vivant au sein d'un fortin (à l'exception peut-être d'un autre western MGM, le très bon Embuscade de Sam Wood). Et enfin - est ce fait exprès ? - la séquence nocturne au cours de laquelle William Holden fait visiter à Eleanor Parker son jardin, où il cultive des roses, ressemble étrangement à cette autre fameuse scène qui voyait, dans La Charge héroïque, Joanne Dru aller rendre visite à John Wayne alors que ce dernier se recueillait sur la tombe de son épouse. Bref, durant cette première partie, on se sent en terrain connu en compagnie de ces soldats, ce colonel compréhensif, ces femmes douces et aimantes... Cependant, malgré tous ces éléments ressemblants, l'univers de John Sturges est aussi éloigné que possible de l'univers fordien, la rigueur et la concision de l'un remplaçant l'apparente nonchalance de l'autre, Sturges ne s'attardant pas sur les "à-côtés" s'ils ne servent pas directement son intrigue, n'utilisant pas la digression pour se (et nous) faire plaisir. De nombreux points communs mais aussi deux conceptions totalement différentes pour deux résultats qui peuvent néanmoins se révéler tout aussi réjouissants, même si certains ne manqueront pas de dire (pas nécessairement à tort) que le film de Sturges ne peut-être considéré que comme un exercice de style (aussi remarquable soit-il) manquant un peu d’enjeux dramatiques, ne pouvant ainsi prétendre atteindre les sommets des trois films précédemment réalisés par John Ford.



L’excellent scenario signé Frank Fenton (d’après une histoire de Phillip Rock et Michael Pate ; oui ,l’acteur qui jouait le chef Apache Vittorio dans Hondo de John Farrow) est clairement découpé en deux parties bien distinctes. La première présente la situation, les personnages et les forces en présence avec rigueur et clarté. La première séquence voit l’intransigeant et ténébreux capitaine Roper trainer derrière son cheval un captif assoiffé et transi de fatigue qu’il malmène sans s’en soucier. Alors que nous jugeons le personnage odieux de prime abord, les autres protagonistes ne font que renforcer cette impression, fustigeant tous sa trop grande fermeté. « Only the good die young » lui dira son homme de main pour lui faire comprendre qu’il ne risque rien lors de son départ pour une dangereuse mission. Lorsque son Colonel le voit rentrer avec son prisonnier brutalisé, il lui dit : « When I see you soldiering, Roper, I'm glad we're in the same army. » Enfin Clara le décrit ainsi : « Une main verte dans un gant de fer », après l’avoir vu avec surprise s’occuper durant son temps libre de cultiver des roses à l’arrière de son baraquement. Mais au fur et à mesure qu'avance le film, sous sa carapace de dur à cuire se fait jour un être humain rempli d’incertitudes, admiratif devant la nature, jardinier à ses heures perdues et au cœur d’artichaut. William Holden trouve peut-être ici le plus beau rôle de sa carrière westernienne jusqu’à présent ; il y est impeccable et fortement charismatique.

Sa romance avec Eleanor Parker est d’ailleurs tout à fait convaincante. Mais qui n’aurait pas succombé au charme d’une si jolie femme ?! L’actrice s’avère d’ailleurs aussi belle que talentueuse. Après nous avoir éblouis dans Detective Story de William Wyler et dans Scaramouche de George Sidney, elle fait de même dans Fort Bravo, la costumière lui ayant concocté un ensemble de tenues qui la mettent parfaitement en valeur, que ce soit des robes de soirée ou des vêtements d’hommes. Les plans au cours desquels le couple va se promener sur les hauteurs de Death Valley sont esthétiquement à couper le souffle ; la façon qu’à Eleanor Parker de se déplacer au sein de ces paysages qui l'intimident, avec en arrière-fond musical le thème splendide de Jeff Alexander, est inoubliable ! Clara est un personnage tout aussi intéressant que son partenaire masculin, se voyant écartelée entre deux hommes, tombant amoureuse de celui à qui elle devait jouer la comédie pour sauver son compagnon d'origine. La dernière séquence en commun où, allant se sacrifier, Roper la "saupoudre" de terre pour faire croire aux Indiens qu'elle est morte, est formidable de sensibilité et termine cette touchante romance de la plus tendre des manières.

John Forsythe en rival amoureux, qui finit par accepter l'amour que porte sa fiancée à un autre homme, est tout aussi talentueux, tout comme le jeune John Lupton dans le rôle du déserteur poète qui se laisse arrêter une deuxième fois après n'avoir pas eu le courage de suivre ses camarades d'évasion et tenant ce discours à Roper comme quoi tout le monde ne peut être un héros, revendiquant par la même occasion le droit à la peur. Ce "couard intellectuel" malmené par les deux camps trouvera à démontrer sa valeur au cours du final que je tairai ici malgré le fait qu'il puisse être jugé comme conventionnel. Quant au duo formé par William Campbell et William Demarest, sorte de faire-valoir humoristique dans un western à l'imperturbable sérieux (durant les années 50, John Sturges n'apprécie pas particulièrement quelque sorte d'humour que ce soit), même si leurs numéros de "chamailleries" par l'intermédiaire de répliques cinglantes deviennent un peu systématique, il n'en est pas moins réussi puisque les dialogues dans leur ensemble le sont grandement eux aussi. Et puis leur dernière scène en commun (que je vous laisse également découvrir) est de toute beauté. Enfin, pour en finir avec la description du groupe qui se retrouvera piégé en fin de film, Richard Anderson, l'officier fidèle, sans trop en faire, complète ce casting de premier ordre, parfaitement rodé pour ce style de film.

La seconde partie, plus sèche dans son traitement, débute alors que Roper se lance à la poursuite des fugitifs ; et c'est une succession de moments plus intenses les uns que les autres, de véritables morceaux de bravoure : une bagarre à poings nus d'une grande brutalité prenant place sous une cascade entre les deux rivaux amoureux ; une course poursuite qui se déroule, après de somptueux plans d'ensemble (sur les Indiens en contre-jour, debout sur une corniche montagneuse), dans les paysages fantomatiques de la Vallée de la Mort que Sturges filme à merveille ; puis enfin, après la chute de cheval d'un des membres du groupe, le rassemblement de ces derniers dans le lit d'une rivière asséchée formant une sorte de renfoncement circulaire creusé dans le sol, où les Indiens vont tenter de les assiéger. Scène d'anthologie qui démontre le génie de John Sturges quand il s'agit de placer ses comédiens dans le cadre, de découper une séquence, d'appréhender l'espace, de nous donner une vue la plus claire possible de la topographie des lieux et pour gérer un timing. Pas loin de trente minutes sans quasiment plus aucune musique, et au cours desquelles on assiste à la fraternité naissante entre les ex-ennemis qui décident de se serrer les coudes et faire front commun devant l'adversité. On oublie les rancœurs et l'on ne pense plus qu'à une chose, à survivre ensemble. Une formidable séquence de suspense au rythme soutenu et à la tension grandissante, où l'on voit à l'œuvre l'intelligence tactique et stratégique des Indiens lors des quelques minutes qui ont rendu le film célèbre, celles où l'on les observe venir planter des lances autour du groupe afin de définir une cible pour les pluies de flèches multicolores qui vont ensuite tomber en rafales, mordant et transperçant les chairs avec une violence assez inaccoutumée. Du très grand art, et ce jusqu'à la dernière minute avec également un remarquable travail sur le son.

L'utilisation prodigieuse des décors naturels fait que certaines images resteront probablement collées à vos rétines bien après la fin du film ; celles des rochers rouges démesurés filmés en contre-plongée, des défilés inquiétants, de l'immensité des plateaux à découvert que surplombent les guerriers indiens prêts à fondre sur l'armée. Et la poésie n'est pas non plus absente de ce western stylisé ; preuve en est la superbe scène du cheval noir revenant en pleine nuit sous la clarté de la lune. Beaucoup de séquences et de plans mémorables dans ce film qui fut projeté dans deux formats différents, le 1.37 traditionnel ainsi que le 1.75, format large choisi par la MGM et les studios Disney alors que tous les autres allaient directement passer au Cinemascope, soit le 2.35. D’ailleurs John Sturges disait une vingtaine d’années plus tard, lors d’une interview donnée en 1970, avoir toujours regretté de ne pas avoir pu réaliser son film en scope alors qu’au même moment la Fox tournait le premier film qui allait sortir dans ce format, La Tunique (The Robe).

Parfaitement rythmé, d'une fluidité étonnante dans l'écriture, d'une rigueur parfaite dans la narration, rempli de trouvailles scénaristiques originales, Fort Bravo est un western d’une redoutable efficacité qui nous propose de plus une galerie de personnages tous fortement typés mais jamais figés, ce qui nous les rend finalement tous très attachants. Romance et action, psychologie et suspense font bon ménage au sein de ce solide et remarquable exercice de style, plastiquement superbe. Un western virtuose mais non privé de chaleur humaine. Une formidable réussite.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 7 avril 2012