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Critique de film
Le film

Folies de femmes

(Foolish Wives)

Partenariat

L'histoire

A Monte-Carlo, peu après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, le comte Sergius Karamzin (Erich Von Stroheim) et ses deux ‘cousines’, les princesses Olga et Vera, mènent la belle vie dans une luxueuse villa. Il s’agit en fait d’un trio d’escrocs cyniques et libertins se faisant passer pour des aristocrates russes et plumant les gogos des casinos grâce à des faux billets fabriqués par le faux-monnayeur Ventucci. Arrivent alors dans la ville un ambassadeur américain et sa jolie femme, Helen. Karamzin entreprend de séduire l’épouse pour tenter de lui extorquer de l’argent. Il a aussi pour maîtresse sa femme de chambre, très jalouse, à qui il a promis le mariage et à qui il soutire également de fortes sommes…

Analyse et critique

Après Maris aveugles, Von Stroheim tourne The Devil’s Passkey, film définitivement perdu, puis le fameux premier objet de scandale, la fresque dispendieuse qu’est Folies de femmes. Ecrit à nouveau par Stroheim seul (comme tous ses autres films excepté Les Rapaces), son tournage dure onze mois (alors que la moyenne des temps de tournage pour l’époque était de six semaines) et son coût de production s’élève au final à 750000 dollars (gonflé à 1 million de dollars pour la publicité, ce chiffre faramineux étant même affiché au fronton des cinémas le diffusant et sur les murs de New York, le S de Stroheim étant barré à l’imitation du sigle du dollar). Stroheim exigea paraît-il, pour sa reconstitution minutieuse du grand hôtel de Monte-Carlo, un luxe de détails tels que sonneries et ascenseurs en état de marche, fenêtres vitrées, etc. Gigantisme, démesure et mégalomanie qui vont le faire se confronter violemment avec ses producteurs, en l’occurrence ici, le jeune, cultivé et talentueux Irving Thalberg qui souhaite même le faire remplacer. Mais sous la menace de brûler les bobines déjà en boîtes s’il mettait sa menace à exécution, Thalberg le laisse poursuivre. Si le réalisateur capricieux gouverne avec autorité sur les plateaux, il n’en va pas de même dans les salles de montage. Sur les 320 bobines filmées (soit environ 80 heures d’images !!), il ne reste au départ que 5 heures de film lors du premier montage et de la première projection. Thalberg en supprime les deux tiers. La mutilation de l’œuvre de Stroheim vient de commencer ! A sa sortie sur les écrans, il ne reste qu’à peine une heure et demie de métrage et malgré ça il suscite de violentes critiques jugeant le film comme outrageant et dégradant pour la femme américaine ; il est même boycotté par ‘L’American Legion of Decency’. Tout ceci ne l’empêche pas de remporter un immense succès.


Heureusement pour nous, spectateurs d’aujourd’hui, entre temps, on retrouva quelques séquences qui firent atteindre au film la durée de 107 minutes. Et, en 2003, la dernière restauration porte celle-ci à 146 minutes avec restitution des teintes d’origine et ajout de la partition originale au piano de Sigmund Romberg. Nous ne verrons cependant jamais les séquences détruites, car jugées trop osées ou sordides, de Karamzin en travesti se faisant lacer un corset par ses ‘cousines’ ou de l’éclatement d’un bouton purulent en gros plan. Mais combien d’autres séquences étonnantes nous restent à apprécier ‘avec modération’ [attention, spoilers possible] : celle, très longue, ouvrant le film montrant Karamzin petit déjeuner de caviar en guise de confiture et quelques instants plus tard se lécher les babines devant la fille déficiente mentale du faussaire qu’il pense pouvoir un jour violer ; celle aussi de sa ‘cousine’ pinçant avec cruauté sa servante ; cette autre de l’incendie au cours duquel le Comte, ne se souciant pas de sa conquête, pense avant tout à sauver sa peau ; celle du suicide de Maruschka et le final voyant Karamzin se faire trainer et jeter dans les égouts… Un caravansérail d’ignominies, de monstruosités morales et physiques prodigués par des dépravés pour dénoncer le pouvoir de l’argent dans un Monte-Carlo se révélant être un lieu apocalyptique peuplé d’individus corrompus et sans scrupules. Stroheim pourrait être comparé à un Clinicien armé d’un scalpel tranchant à vif un abcès purulent comme il est écrit assez justement dans l’encyclopédie Atlas du cinéma.


Mélange détonant de détails ultra réalistes, d’incongruités triviales, de naturalisme à la Zola et de kitsch assumé, Folies de femmes ne possède pourtant pas encore cette extraordinaire inspiration visuelle que Stroheim développera par la suite et qui atteindra des sommets dans Les Rapaces et Queen Kelly. Il s’agit pourtant d’un délire démesuré et baroque, d’une charge impitoyable contre un monde dominé par l’hypocrisie, la perversion, le cynisme, l’argent et le sexe d’une noirceur à contre courant du cinéma de l’époque puisqu’elle bannit l’émotion. En effet les victimes ne valent souvent guère mieux que leurs bourreaux ; alors que les ‘monstres’ sont croqués avec relief et panaches, leurs martyrs semblent ternes et peu dignes d’intérêts. L’anti manichéisme dans toute sa splendeur ! Heureusement, le cinéaste possède également une certaine dose d’humour et de dérision qui empêche son film d’être trop morbide : la femme de l’ambassadeur lit un roman intitulé Foolish Wives écrit par … Erich Von Stroheim. Même si, comme nous venons de le décrire, il reste toujours aussi actuel et étonnamment culotté, Foolish Wives pourra néanmoins légitimement en décevoir certains (comme je l’avoue avoir été malgré mon admiration pour le réalisateur) et nous mettrons ça sur le dos du charcutage éhonté des producteurs. Toutes les scènes sont inutilement étirées (Jacques Lourcelles lui même, grand adorateur de Stroheim, décrira dans son dictionnaire ‘l’impuissance de l’auteur à concevoir une dramaturgie cohérente et synthétique’), il n’existe pas vraiment de progression et de tension dramatique, le scénario est mal équilibré, la musique de Sigmund Romberg est plutôt insipide et la mise en scène manque encore un peu d’ampleur malgré le luxe de détails dont elle se sert ; la virulence, si elle est bel et bien présente, en prend un coup dans l’aile à l’occasion de quelques moments d’ennui dus au paramètre suscités. Bref, vouez moi aux gémonies si ça vous chante mais, malgré d’évidentes qualités et une importance historique certaine, vous ne me ferez pas attribuer à Folies de femmes, comme tant d’autres l’ont fait, l’étiquette de chef-d’œuvre. Mais soyons objectif : il reste tellement de bonne choses à piocher à l’intérieur de cette œuvre détériorée qu’il faudrait être sacrément exigeant pour bouder son plaisir.

1ère partie : introduction et analyse de Maris aveugles

3ème partie : Queen Kelly

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Erich Von Stroheim à travers ses films

Par Erick Maurel - le 25 octobre 2006