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Critique de film
Le film

Fleur d'oseille

L'histoire

Tandis que Pierrot-La-Veine, après un fructueux hold-up, se faisait abattre par la police, sa "femme", Catherine, mettait au monde un superbe garçon. Dans la maison de repos où elle apprend, sans enthousiasme, son métier de mère, la jolie veuve reçoit bientôt des visites empressées : le commissaire, d'abord, qui tente de savoir d'elle où Pierrot a "planqué" les dollars volés puis celle des bandes rivales... Catherine est muette ; elle ne sait rien...

Analyse et critique


On aura souvent à tort résumé la riche filmographie de Georges Lautner aux seuls Tontons Flingueurs (1963), Barbouzes (1964) ou à ses films de commande pour Belmondo. Ce raccourci paresseux se prolonge également à un certain type de cinéma viril à l’univers typiquement masculin auquel on l'associe avec ses distributions chargées en fortes personnalités (Lino Ventura, Jean Paul Belmondo, Bernard Blier, Michel Constantin) auquel il doit certes quelques-uns de ses grands succès populaires.  Et pourtant paradoxalement, à bien y regarder, la relation artistique et amicale la plus étroite de sa carrière, le réalisateur la doit à l’actrice Mireille Darc. C’est justement à travers leurs nombreuses collaborations que Lautner dévoilera un pan bien plus vaste de sa personnalité, accompagnant également Mireille Darc dans des registres audacieux qui contribueront à en faire une des plus grandes stars féminines française des années 60/70. Forte d’un sex-appeal ravageur dont elle saura jouer plus d’une fois, Mireille Darc se démarque pourtant des grandes vedettes française de l’époque par un naturel surprenant que Lautner saura exploiter tant dans la franche gaudriole - quelle grande actrice française verrait-on s’aventurer dans la scène d’amour extravagante de Laisse aller... c’est une valse ! (1970) ? - que le mélodrame le plus appuyé. A chacun de leurs films en commun et au fil de leur assurance et complicité croissantes, Georges Lautner dessine à travers Mireille Darc les différents contours de la femme idéale.


Dans l’inaugural Des pissenlits par la racine (1963), elle sera la fausse ingénue menant par le bout du nez un joyeux casting de fous furieux (Louis de Funès, Maurice Biraud, Darry Cowl, Francis Blanche) aux trousses d’un ticket de tiercé gagnant caché dans la poche d’un cadavre. C’est en veuve sexy qu’on la retrouve dans Les Barbouzes, délirante variante espionnage des Tontons flingueurs où elle fait montre d’un second degré et d’un timing comique peu communs - tout comme dans Ne nous fâchons pas (1966). Le film à sketches Les Bons vivants (1965), dans lequel elle transforme en maison close à son insu la demeure du pauvre Louis de Funès, use à nouveau de cette image légère et sexy. Le magnifique et méconnu Galia (1966) fait basculer cette aura juvénile dans un registre plus dramatique où elle incarne une jeune femme indépendante sombrant dans les affres du tourment amoureux pour un impitoyable macho. Lautner saura lui offrir d’ailleurs des rôles plus en adéquation avec sa désormais image de sex-symbol dans les années 70, maladive dans le giallo à la française Les Seins de glace (1974) où elle campe une déséquilibrée mentale et La Valise (1973) où elle est la graine de discorde entre les deux espions joués par Michel Constantin et Jean-Pierre Marielle. Mireille Darc sera tout aussi convaincante en simple mère de famille dans l’attachante comédie policière Il était une fois un flic... (1971).


Parmi cet ensemble, Fleur d’oseille est indissociable d’une autre collaboration commune sortie en cette même année 1967, La Grande sauterelle, les deux œuvres constituent de véritables odes à Mireille Darc dans des approches très différentes. La Grande sauterelle célèbre son charme, sa beauté et sa candeur en faisant d'elle la femme idéale, celle pour laquelle le truand incarné par Hardy Krüger, subjugué, est prêt à tout quitter. Dépaysant, romantique et hypnotique par sa mise en scène psyché (tous les effets possibles servant à magnifier Mireille Darc), La Grande Sauterelle sublime l’actrice dans une veine à la fois proche (ce n’est pas encore le fantasme inaccessible des seventies) et lointaine comme dans un rêve éveillé. Moins flamboyant, Fleur d’oseille ancre Mireille Darc dans un contexte plus réaliste où son charme opère certes mais où il est plus question de mettre en valeur sa personnalité à travers un personnage indépendant et féministe. Le film adapte le roman Langes radieux de Jean Amila et déroule sur un mode mineur les caractéristiques de l’auteur qui aimait mêler à ses récits policiers efficaces certaines de ses pensées politiques et sociales, notamment antimilitariste et anarchiste. Ce double niveau de lecture se manifeste ici dans la tonalité sombre du début du film, avec le montage alterné entre la traque d'ouverture voyant l’assassinat d’un gangster dans une gare et l'accouchement de la jeune Catherine (Mireille Darc). Le polar et le drame social s’entremêlent à travers le destin de l’héroïne, esseulée et menacée par la police et une horde de gangsters car veuve de l’auteur d’un hold-up dont le butin n’a jamais été retrouvé. Sans ressources, elle demeure dans un sordide foyer pour fille/mère (René Saint Cyr, maman de Lautner, joue la directrice) où elle déambule avec résignation.


L’opposition entre rêve et réalisme ne se fait pas à travers Mireille Darc mais plutôt le contexte du film. A mi-parcours, l’urbanité oppressante et le ton très sérieux bifurquent lorsque la traque du magot amène le récit à la campagne. La photo de Maurice Fellous se fait plus solaire et le ton plus léger avec une Mireille Darc rayonnante découvrant les joies de la maternité au grand air tout en cherchant l'argent. Cela agit comme un révélateur pour le personnage, qui passe d’une présence éteinte à une détermination s’exprimant dans l’éclatante expression de sa féminité, à la fois par sa beauté (les amoureux de Mireille Darc apprécieront une jolie scène de douche en plein air) et un instinct maternel enfin exprimé. Darc est épatante dans un de ses rôles les mieux écrits chez Lautner avec cette femme perdue entre son attrait pour la grande vie et son nouveau rôle de mère. C’est en résolvant ce dilemme et en assumant ses responsabilités qu’elle saura répondre aux dangers qui l’entourent. Hormis un Paul Préboist grotesque et apportant son lot de gags outranciers (dont une première apparition gratinée), les seconds rôles excellent, notamment Henri Garcin avec un beau personnage de gangster loyal et André Pousse qui sans être aussi inquiétant que dans Le Pacha (1968) campe un imposant parrain - les acolytes oscillent entre ces deux approches avec une savoureuse introduction.


La dernière partie façon Fort Alamo avec le siège de la maison de campagne étonne par son côté western rural assumé, Lautner mettant bien en valeur la topographie du décor durant les très efficaces fusillades. La dimension fantasmée du contexte et la sensibilité des thèmes abordés se conjuguent idéalement lors de la conclusion mémorable. Tous les enjeux, à savoir le cheminement de Mireille Darc vers son rôle de mère qu’elle assume enfin, s’expriment dans l’action. Abandonnant définitivement son rôle de victime, elle devient offensive à son tour le temps de cette scène grandiose qui la voit débouler fusil à la main d'un air décidé pour trucider les gangsters qui ont enlevé son bébé. Lautner nous fait jubiler à travers la puissance évocatrice de cette séquence (superbement cadrée) tout en faisant naître une réelle émotion quant à la finalité de ce morceau de bravoure. Une reprise en main aux vertus féministes parfaitement résumée par ce dialogue savoureux signé Michel Audiard : « Les jules sont tous convaincus de leur supériorité. Ils nous voient toutes au garde-à-vous. Le pire demi-sel, le plus tocard des traîne-lattes se prend pour Scarface. Rouler des mécaniques, c'est la maladie des hommes. » Georges Lautner et Mireille Darc, un duo qui fait donc toujours des étincelles, y compris dans cette pépite plus méconnue au sein de leur filmographie commune.


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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 21 décembre 2015