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Critique de film
Le film

Film d'amour et d'anarchie

(Film d'amore e d'anarchia, ovvero 'stamattina alle 10 in via dei Fiori nella nota casa di tolleranza...')

L'histoire

L’Italie des années 30 : Tunin (Giancarlo Giannini), un très modeste paysan de Lombardie aux convictions anarchistes, quitte un jour sa campagne pour Rome dans le but d'assassiner Mussolini. L'organisation à laquelle Tunin appartient le met en contact avec Salomé (Mariangela Melato), une prostituée romaine acquise elle aussi à l’anarchisme. Elle donne abri au paysan terroriste dans la maison close où elle officie. C’est là que, tandis que le projet d’attentat contre le Duce prend forme, Tunin ne tarde pas à tomber amoureux d'une autre pensionnaire du lupanar, Tripolina (Lina Polito)...

Analyse et critique

S’intercalant entre Mimi métallo blessé dans son honneur (1972) et Chacun à son poste et rien ne va (1974), Film d’amour et d’anarchie (1973) s’impose par ses évidentes parentés avec l’un et l’autre de ces autres films de Lina Wertmüller. Il s’affirme comme une nouvelle preuve de la forte cohérence - formelle comme thématique - de la cinématographie "wertmüllerienne". Film d’amour et d’anarchie s’appuie ainsi sur un casting faisant immanquablement écho à celui de Mimi métallo. Comme ce dernier, Film d’amour et d’anarchie place en tête de sa distribution Mariangela Melato - prêtant son inépuisable abattage et son ample volume vocal à Salomè, un puissant personnage de prostituée anarchiste - et Giancarlo Giannini. Ce dernier, dans le rôle de Tunin, déploie un art de la composition aussi spectaculaire (1) que celui dont il faisait montre dans Mimi métallo. Le comédien apparaît une nouvelle fois grotesquement transfiguré, le visage constellé d’improbables taches de son et surmonté d’une tignasse à la rousseur vulpine.

Autour du duo vedette formé par Mariangela Melato et Giancarlo Giannini gravite une pléthore de seconds rôles assurés par des interprètes dont les physiques et les personnalités pareillement pittoresques avaient déjà trouvé, pour certains, à s’exprimer dans Mimi métallo. Parmi les occupantes de la maison close romaine - cadre principal de Film d’amour et d’anarchie -, l’on retrouve ainsi le faciès chevalin et verruqueux d’Elena Fiore. Combinant à son physique hors normes un bagout lui aussi d’exception, l’imposante Transalpine compose une sous-tenancière de bordel - Donna Carmela - aussi mémorable que l’était sa mama libidineuse dans Mimi métallo. (2) Aux côtés d’Elena Fiore apparaissent des acteurs jusque-là inédits dans la filmographie de Lina Wertmüller mais auxquelles la cinéaste fera appel par la suite. Film d’amour et d’anarchie offre ainsi l’occasion à Lina Polito de s’agréger à la tribu des interprètes "wertmülleriens". Elle interprète dans ce film Tripolina, une jeune et charmante prostituée. D’abord noyée dans l’aréopage courtisan de la maison de plaisir romaine, Tripolina s’en dégagera bientôt en s’éprenant de Tunin, s’imposant finalement comme l’un des personnages essentiels du film. La cinéaste dirigera Lina Polito une seconde fois dans Chacun à son poste. C’est aussi dans ce dernier que réapparaîtra Eros Pagni (3), campant dans Film d’amour et d’anarchie Giacinto Spatoletti, un dignitaire fasciste prognathe et carré d’épaules et faisant irrésistiblement penser au Duce.


De plus, pour filmer le complot ourdi par Tunin et Salomé contre Mussolini, Lina Wertmüller use d’une grammaire visuelle identique à celle dont elle avait fait usage pour dépeindre le destin pathético-grotesque de Mimi et à laquelle elle aura recours pour narrer les aventures picaresques des Méridionaux de Chacun à son poste. Film d’amour et d’anarchie témoigne à son tour de la prédilection de la réalisatrice pour les très (très…) gros plans sur les visages des personnages. Filmant à bout touchant les trognes monstrueuses des uns - tel le nez de Cyrano, la verrue d’Elena Fiore tient plus du cap que de la banale excroissance de chair - et les faces outrageusement grimées des autres - les prostituées sont fardées à la manière des catins "felliniennes" du Satyricon -, Lina Wertmüller transforme in fine ces têtes en autant de paysages de chair. À cette incroyable géographie de visages répond celle de l’espace italien que Lina Wertmüller filme avec une même puissance. Après avoir exploré Turin et la Sicile dans Mimi métallo, la réalisatrice déplace ici sa caméra entre la campagne lombarde, Rome et le Latium. Parfois aérienne, comme lors du générique dévoilant spectaculairement les rizières de Lombardie, la photographie consiste alors en des plans d’ensemble soigneusement élaborés. D’une tonalité picturale aussi marquée que dans Mimi métallo et Chacun à son poste, ces images s’affirment en outre par leur étrangeté, conférant à Film d’amour et d’anarchie une dimension onirique. La séquence nocturne durant laquelle Spatoletti entraîne Tunin au sommet du Capitole donne lieu à une alternance de splendides plongées - sur les motifs géométriques du pavage de la place - et contre-plongées sur les statues massives dominant l’endroit. Ainsi filmé, ce lieu classique du tourisme romain se teinte alors d’une inquiétante bizarrerie, formant une manière d’équivalent cinématographique aux peintures de Giorgio de Chirico. L’ombre de cet artiste plane pareillement sur les plans consacrés à Sabaudia, l’une de ces villes nouvelles érigées par le pouvoir fasciste dans les marais pontins. C’est en effet là que Tunin projette d’assassiner le Duce à l’occasion d’un meeting.


On voit alors le manouvrier lombard errer longuement dans la cité mussolinienne, traversant là une place désertée de toute présence humaine, s’arrêtant ici au pied de bâtiments à l’architecture radicalement avant-gardiste. Un vif soleil baigne l’ensemble et souligne crûment l’obsession phallique taraudant l’urbanisme fasciste. Celle-ci se révèle notamment dans la raide et verticale géométrie d’une église doublée d’un campanile orgueilleusement dressé vers l’azur immaculé du Latium... Car si Film d’amour et d’anarchie s’affirme certainement comme une dénonciation du fascisme, c’est sous l’angle de son rapport - misogyne - aux femmes que Lina Wertmüller développe sa mise en accusation. En cela aussi féministe que Mimi métallo et Chacun à son poste, Film d’amour et d’anarchie n’a de cesse de mettre en avant la phallocratie consubstantielle au régime mussolinien.

Ne s’exprimant pas uniquement par le biais des décors, le phallocentrisme fasciste trouve aussi - et surtout - à se dire par le biais de ses personnages. Le hiérarque squadriste campé par Eros Pagni affiche ainsi un machisme aussi vulgaire que brutal réduisant les femmes à l’une ou l’autre de ces deux fonctions : celle de la maman ou celle de la putain. Concernant la première de ces assignations, ne lance-t-il pas à Tripolina - qu’il croit sur le point d’épouser Tunin - un « Faites des fils ! » en guise de félicitations ! Lors d’une séquence précédente, on avait déjà vu Spatoletti congratuler de manière toute aussi tonitruante un aubergiste père de pas moins de huit enfants. Et pour celles des femmes qui n’ont pas encore enfanté, leur fonction consiste à satisfaire les besoins sexuels de ce clone bouffon de Mussolini, grand consommateur qu’il est de prostituées.

Mais aussi monstrueux soit-il, Spatoletti n’est jamais que l’incarnation paroxystique d’une domination masculine assumée en réalité par la très grande majorité des mâles italiens. C’est ce que suggère Lina Wertmüller lors d’une série de plans détaillant les visages de clients de la maison de tolérance s’apprêtant à choisir l’une ou l’autre des prostituées. Se succède alors à l’écran une très grande variété de types masculins, chacun représentatif des différentes strates de la société transalpine. La galerie ainsi composée montre en effet aussi bien des jeunes que des vieux, des bourgeois ou des prolétaires, des civils comme des militaires... Il n’est d’ailleurs pas jusqu’à Tunin lui-même qui ne participe de cette misogynie. Celle-ci se révèle brutalement lors d’une des dernières séquences de Film d’amour et d’anarchie montrant le Lombard, fou de colère, frapper Salomè et Tripolina comme la dernière des brutes machistes. Et une troublante symétrie se dessine alors entre l’anarchiste proclamant son désir de tuer Mussolini et le fasciste Spatoletti, apportant ainsi une manière d’explication à l’échec tragique du complot ourdi par Tunin.

Comment un individu peut-il en effet espérer mettre à bas un régime tyrannique quand, dans le cadre personnel, il s’avère incapable de mettre en œuvre l’égalité la plus élémentaire entre l’homme et la femme ? Tel est donc, in fine, le très stimulant questionnement soulevé par Lina Wertmüller avec Film d’amour et d’anarchie. Une œuvre qui, tout comme Mimi métallo blessé dans son honneur et Chacun à son poste et rien ne va, démontre que le premier espace révolutionnaire est celui de l’intime !

(1) Cette prestation valut à Giancarlo Gianinni le prix du meilleur interprète au Festival de Cannes 1973 dans lequel Film d’amour et d’anarchie concourait pour la Palme d’or cette année-là.
(2) Lina Wertmüller fera de nouveau appel à Elena Fiore dans Pasqualino Settebellezze (1975), un film inédit de ce côté-ci des Alpes, mettant en vedette Giancarlo Giannini. C’est ce film qui valut aussi à Lina Wertmüller d’être nominé en 1977 à l’Oscar du meilleur réalisateur. La cinéaste italienne fut la première femme à concourir pour cette récompense, ouvrant ainsi la voie à Kathryn Bigelow...
(3) Eros Pagni jouera en outre dans Vers un destin insolite sur les flots bleus d’été (1974), un film de Lina Wertmüller mettant une nouvelle fois en vedette Mariangela Melato et Giancarlo Giannini.

Dans les salles


DISTRIBUTEUR : TAMASA DISTRIBUTION

DATE DE SORTIE : 20 février 2013

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En savoir plus

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Par Pierre Charrel - le 6 février 2013