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Critique de film
Le film

Feu Mathias Pascal

Partenariat

L'histoire

Mathias Pascal (Mosjoukine), un jeune homme fantasque épris de liberté (il a tant à dire sur la question qu’il garde précieusement un manuscrit sur le sujet, en toutes circonstances) épouse presque par hasard Romilde (Marcelle Pradot) : il avait pour mission de demander à la jeune femme sa main pour son ami Jérôme Pomino (Michel Simon), mais en chemin, a laissé la jeune femme croire qu’il agissait pour son propre compte et s’est tout bonnement laissé faire. Ce faisant, il a abdiqué toute liberté et souffert du manque d'affection de son épouse et de la haine de sa belle-mère, qui tire les ficelles et entend bien plier le jeune homme à ses volontés. Mais le drame couve sous la comédie noire : le jour ou la mère de Mathias, mais aussi sa fille nouvelle-née meurent, il prend la fuite plutôt que de se réfugier dans un chagrin inconfortable, s'arrêtant au hasard à Monte-Carlo. Il vient d’apprendre qu’on le croit mort et décide de profiter de la liberté ainsi acquise. Il devient riche en jouant une nuit entière à la roulette ! Amoureux d’une jeune femme promise à un autre, il repart au pays pour régulariser sa situation, et trouve son épouse remariée avec Pomino, dont elle a eu un enfant… 

Analyse et critique

Ce film sorti le 12 février 1926 est un monument, d’abord par sa durée, ensuite par son aspect spectaculaire : le metteur en scène Marcel L’Herbier, auteur-réalisateur jaloux de son indépendance, producteur par le biais de sa firme « Cinégraphic », a fait alliance avec les films Albatros, et de fait se lance dans une adaptation de Pirandello avec une grande vedette, l’acteur Ivan Mosjoukine! Ce dernier, probablement le seul monstre sacré du cinéma muet Français, est génial et extravagant quoi qu'il fasse. Son contrat d'exclusivité avec la société Albatros obligeait L'Herbier à partager la production de son film : tourné partiellement en Italie, le résultat est un miracle, non seulement le meilleur des films de L'Herbier devant L'argent, mais aussi l'un des plus beaux films français de l'époque muette. Le film explore avec bonheur les ressources excentriques de l’alliance entre un metteur en scène visionnaire et un acteur génial.  177 minutes à suivre les égarements de Mathias Pascal, cela peut sembler excessif à l'heure ou le moindre film dépassant les deux heures se voit obligé de multiplier les morceaux de bravoure numériques, et pourtant il n'y a pas le moindre problème : ce film se boit comme du petit lait. On connait pourtant la propension du cinéaste à laisser la forme primer sur le fond : L'Herbier est célèbre pour avoir tendance à confier plus de responsabilité à ses décorateurs (Mallet-Stevens et Autant-Lara sur le très lourd L'Inhumaine, par exemple) qu'à ses acteurs, mais il a su faire ici une exception. Si le cadre utilise à merveille les décors de Lazare Meerson (dont c'était le premier film), il y a aussi beaucoup de « décors naturels », soit des séquences tournées dans des villes et villages déjà existants : le village du début et de la fin a été tourné à San Gimigiano, en Toscane ; Mathias Pascal devient riche à Monte Carlo, puis il se rend à Rome… On y sent pour Mosjoukine comme pour L’Herbier le bonheur de tourner dans ces endroits si « cinégéniques ».

Mais au delà des décors, les acteurs font mouche ! On reconnaîtra, outre Mosjoukine et l'Américaine Lois Moran (qui joue Adrienne, la jeune femme dont Pascal tombe amoureux dans la deuxième partie), Michel Simon dans un de ses premiers rôles, mais aussi Pauline Carton, des années avant ses splendides compositions pour Guitry. Les acteurs sont excellents et L’Herbier sait particulièrement les mettre en valeur, ayant imaginé une présentation idéale pour tous ou presque : les trois premiers qu’il nous présente sont la mère de Mathias, sa sœur et le notaire véreux qui va faire main basse sur la fortune des Pascal ; ils reviennent de l’enterrement du père et sont tous trois de dos. Ils avancent dans la maison, un motif qui sera utilisé pour d’autres personnages. La première à nous montrer son visage est Mme Pascal (Marthe Mellot), qui s’assoit et nous montre sa fatigue. Puis la tante Scholastique (Pauline Carton) se retourne à son tour ; le notaire Batta Maldagna (Isaure Douvan) sort du cadre avant d’y revenir : c’est un faux-jeton, on le saura tout de suite. Plus tard on fait allusion à Mathias, qui sera vu d’abord par la fumée qui dépasse du tas de livres et de vieux papiers derrière lesquels il travaille à son essai sur « la liberté ». Il sera toujours lié à la littérature, puisqu’il est bibliothécaire, et L’Herbier s’amusera à lui faire prendre des décisions en lien avec les titres de livres qui croiseront son parcours. Pomino-Michel Simon, lors de sa première scène (ainsi d’ailleurs que la dernière) est vu d’abord par l’entremise de son chapeau de paille, un cercle abstrait qui est situé en bas de l’écran, avant que le comédien ne s’avance, lui aussi de dos. La rondeur du personnage, son côté simple et sans aspérité est de nouveau vu, à la fin du film par le biais de son chapeau… Le personnage, d’ailleurs, n’est en rien l’ennemi, il nous est présenté comme un ami de Mathias. Mais la différence entre les deux, déjà physique (on ne présente pas Michel Simon!) est aussi d’ordre existentiel : l’un est trop simple, l’autre… trop compliqué!

Mais évidemment, la principale attraction, c'est Ivan Mosjoukine : L'Herbier n'imaginait pas un autre Mathias, et c'est tant mieux. On n'ose imaginer s'il avait confié le rôle à son complice Jacque Catelain qui ne possédait pas, loin de là, le charisme du grand acteur Russe. Mosjoukine se joue des transitions entre le drame et l'humour noir dans lequel le film baigne : il passe d’une scène durant laquelle la comédie absurde règne, située dans la bibliothèque, à un double constat : sa mère est sur le point de mourir et réclame sa petite-fille, que l’épouse et la belle-mère lui refusent de voir. Coincé entre les deux maisons, Mathias se rend chez lui… et sa fille est très mal en point aussi. Il retourne voir sa mère mais voit sortir le docteur ; il ne lui faut pas longtemps pour comprendre qu’il est arrivé trop tard. Plutôt que de s’arrêter là et de laisser Mathias Pascal sur le bord de la route, on l’accompagne chez lui où il prend sa fille morte dans ses bras puis retourne chez sa mère pour y déposer la petite : une séquence d’une force bouleversante mais qui montre une bonne fois pour toutes à quel point Mathias, auquel le destin refuse l’amour d’une mère et l’amour d’une fille, est à l’écart du monde. La séquence suivante retournera pourtant à l’humour absurde avec la découverte par Mathias de sa « mort » par suicide, en lisant le journal dans un train ! Mosjoukine nous transporte sans aucun effort apparent dans ces ruptures de ton et décalages et fait penser par sa science gestuelle et son impressionnante présence aux acteurs burlesques du muet, Chaplin et Keaton en tête.

L'Herbier a d'ailleurs le bon goût de laisser sa caméra à distance comme l'aurait fait Keaton, notamment dans les premières scènes romaines de liberté, lorsque Pascal rencontre Adrienne et qu'il "danse" un étrange ballet avec la jeune femme : il l’a vue, et la suit dans les rues ; à chaque fois que la jeune femme se retourne pour regarder son manège, il change brusquement de direction et fait autre chose avec tant d’application que le pot-aux-roses devient évident ! Ailleurs, il laisse le rêve prendre le pouvoir, donnant libre cours à son extravagance naturelle qui se combine sans aucun problème à l'excentricité de Mosjoukine : en particulier la scène durant laquelle Mathias Pascal se voit agresser le fiancé d'Adrienne, tournée au ralenti, est un savant mélange de comique et de quasi-surréalisme. Néanmoins, le cinéaste ne cède pas totalement à l'humour noir du sujet et explore deux motifs avec une vraie intelligence : dès la scène du début où, parti demander la main de Romilde pour son meilleur ami, Pascal se voit tout à coup fiancé, il sent que son moi lui échappe. Cette dualité va être soulignée dans le film, souvent avec humour (les deux chats "embauchés" dans la bibliothèque pour chasser les rats) mais aussi jusque dans le drame : les deux morts simultanées de la mère et de la fille, ou encore le numéro de duettistes de Romilde et sa mère... A l'heure de découvrir sa "mort", Mathias se dédouble littéralement sous nos yeux et son "fantôme" reviendra périodiquement le hanter. Paradoxalement, en lien avec cette dualité, le film explore l'aliénation terrifiante dont est victime Mathias Pascal, et il se révèle souvent que le jeune homme abandonne non seulement son identité mais aussi toute existence : privé de son nom, il ne peut faire aboutir aucune démarche, et sait qu'il ne pourra pas se marier, ni vivre heureux. En abandonnant son nom, il a cru trouver la liberté, mais il a en fait tout bonnement cessé de vivre...

L’Herbier, dopé par son acteur principal, lui a laissé les coudées franches et le film s’en ressent : Feu Mathias Pascal est au côté de L’argent le meilleur film du metteur en scène qu’on ait pu voir ; il est paradoxal d’apprendre que Pirandello a été intéressé par l’idée de lui permettre d’adapter son œuvre en ayant vu L’inhumaine, l’œuvre de L’Herbier probablement la plus hermétique aujourd’hui, là ou Mathias Pascal est exubérant, solaire, souvent génial. Le film assume avec bonheur toutes les ruptures de ton, grâce à Mosjoukine mais aussi grâce à un sens du cadrage très étudié, là ou le metteur en scène cachait le plus souvent ses recherches formelles envahissantes sous le poids du mélo le plus embarrassant. Tout en se situant dans la continuité de son œuvre ambitieuse, L’herbier fait de ce film un ensemble constamment inventif pour le meilleur, sans jamais s’adonner à des recherches par trop gratuites ou stériles. Aucune prétention, juste de l’ambition ! Découvrir Feu Mathias Pascal, c’est non seulement s’atteler au meilleur de L’Herbier, mais aussi redécouvrir Mosjoukine et s’adonner au plaisir de partager avec une production Albatros une promenade dans l’un des plus beaux fleurons du cinéma Français muet.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Feu Mathias Pascal sur cinéressources

Par François Massarelli - le 25 avril 2013